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Les scientifiques doivent boycotter Israël. Voici pourquoi…

Ricardo Vaz

La Rencontre internationale pour la science en Palestine, organisée récemment à Cambridge, au Royaume-Uni, par l’organisation Scientists for Palestine, était consacrée à exposer la réalité en Palestine en matière d’enseignement supérieur et de recherche, et à intensifier les efforts pour y développer la science.

La réunion a su réfuter l’idée que l’on puisse parler de science (ou de quoi que ce soit) en Palestine sans mentionner l’occupation. Les témoignages des participants palestiniens, en personne et à distance, brossent un tableau clair de l’impact de l’occupation sur l’éducation et la recherche scientifique. Des barrage militaires étouffant les déplacements, aux raids la nuit dans les dortoirs des étudiants, en passant par les fermetures arbitraires des universités, il est clair que l’occupation est le principal obstacle au développement de la science dans les institutions palestiniennes.

La situation est encore pire dans la bande de Gaza assiégée, où il n’y a que quelques heures d’électricité par jour et où il est presque impossible d’importer quoi que ce soit, et encore moins de s’équiper pour la recherche scientifique.

Des étudiants de Gaza ont également raconté leur agonie pendant les mois d’attente pour une ouverture du terminal de Rafah, afin de poursuivre leurs études à l’étranger et risquant de perdre ces opportunités.

Inévitablement, l’une des questions discutées lors de cette réunion était le boycott académique d’Israël et la (non) neutralité de la science.

Les scientifiques pour la Palestine n’ont pas pris de position officielle sur le boycott universitaire. En raison de la récente répression du gouvernement israélien contre des individus affiliés à des groupes soutenant la campagne de Boycott, de Désinvestissement et de Sanctions (BDS) pour les droits des Palestiniens, une position publique pourrait miner leurs efforts pour organiser des activités en Palestine. La campagne de boycott et les arguments sur laquelle elle repose sont brillamment expliqués dans un document inséré sous cet article [en].

Rejet de la normalisation

La communauté scientifique, en particulier dans les sciences dites « dures », se targue de ne pas prendre de raccourcis dans la quête pour dévoiler les mystères les plus profonds de l’univers.

Interrogez n’importe quel physicien théorique sur la désintégration de particules chargées, et il sera heureux d’expliquer comment une anomalie quantique est ce qui permet un processus de désintégration en deux photons.

Mais posez-leur des questions sur la Palestine et il y a de fortes chances que vous entendiez que la question est « trop compliquée », avec une inclinaison peut-être un peu trop orientaliste à propos des Arabes, de l’Islam ou des deux.

Mais même ceux qui sont informés au-delà des généralités peuvent être réticents à prendre position ou à approuver la campagne de boycott. Le monde de la recherche scientifique est caractérisé par une concurrence et une exploitation impitoyables, en particulier aux niveaux des chercheurs et laboratoires, et très peu d’entre eux sont prêts à mettre en péril leur carrière et leurs possibilités de financement en prenant position sur la Palestine. L’exemple doit venir d’un niveau institutionnel ou de ceux qui disposent d’une sécurité d’emploi.

On nous dit que la communauté scientifique, au lieu de promouvoir les boycotts, devrait construire des ponts et que le reste suivra.

Mais cela suppose que des décennies d’occupation coloniale, de nettoyage ethnique et d’abus des droits de l’homme peuvent se résumer à un problème de peuples différents qui ne se parlent pas. Bien sûr, ce qui est en train d’être construit ce ne sont pas des ponts, mais de petites bulles où tout semble harmonieux tant qu’on ne regarde pas à l’extérieur de la bulle.

Le mot clé ici est « normalisation« . L’existence actuelle d’Israël en tant qu’État colonial et colonisateur, auquel le droit international n’est pas appliqué, repose largement sur sa projection de lui-même comme une démocratie libérale moderne, de haute technologie et de type occidental.

Des conférences prestigieuses et des projets scientifiques conjoints, que ce soit au nom de l’avancement de la science ou de la construction de ponts, contribuent à cimenter ce récit.

Les boycotts peuvent être extrêmement efficaces, et la réaction israélienne en panique, face au mouvement BDS, en témoigne.

Une campagne de boycott bouleverse les fondements mêmes de l’image policée qu’Israël veut projeter, et force des gens qui autrement ne seraient pas enclins à regarder derrière le rideau, à découvrir la réalité macabre du nettoyage ethnique, des bombardements réguliers et des violations sans fin des droits de l’homme.

Vous avez dit “libertés académiques” ?

Le 12 mars 2018, des commandos en civil de la police des frontières israélienne, déguisés en Palestiniens et se faisant passer pour des journalistes, sont entrés dans l’université de Birzeit près de Ramallah et ont arrêté le président du conseil étudiant Omar al-Kiswani. Al-Kiswani est actif dans la cellule des étudiants du Hamas à l’université, qui contrôle le conseil des étudiants, et soupçonné par les Israéliens “suspecté d’actes terroristes”.

Des dizaines d’étudiants de l’université ont affronté ensuite les troupes israéliennes près du campus. Les manifestants ont brûlé des pneus et lancé des pierres, les soldats israéliens tirant des gaz lacrymogènes et des balles d’acier enrobées de caoutchouc. Les soldats ont menacé de leurs armes les ambulanciers qui tentaient de porter secours aux blessés. Un médecin sur les lieux a déclaré que 10 personnes avaient atteintes, dont un en plein visage, et transférées à l’hôpital. Un correspondant de l’AFP a vu deux personnes blessées à la tête.

Une volontaire palestinienne de la défense civile tente de libérer un manifestant palestinien de l’emprise d’un soldat israélien le 12 mars 2018 à l’université Birzeit (AFP Photo / ABBAS MOMANI)

Des journalistes israéliens ont protesté contre le procédé utilisé par la police des frontières pour s’introduire sur le campus, à savoir se faire passer pour des journalistes, estimant qu’en agissant de la sorte elle met en danger les véritables journalistes qui travaillent en Cisjordanie.

Ainsi, dans Haaretz, Hagar Shezaf écrivait : «En tant que journalistes israéliens couvrant la Cisjordanie, nous rencontrons souvent des suspicions enracinées de la part des Palestiniens. Certains ne sont pas intéressés à être interviewés parce qu’ils se sont sentis trahis par les médias israéliens et la manière dont ils ont été présentés, et d’autres boycottent les médias israéliens par principe, et les considèrent comme faisant partie des établissements d’occupation et de renseignement.

À mesure que les années passent, le degré et la profondeur de la rupture entre les sociétés israéliennes et palestiniennes augmentent, tout comme l’hostilité mutuelle des deux côtés.»         L.D. (avec Ben White)

Une version renforcée de l’apartheid

Il n’y a pas si longtemps qu’existait le boycott académique contre l’apartheid en Afrique du Sud (qui a coïncidé avec des boycotts culturels et sportifs). Les Nations Unies ont même adopté des résolutions pour l’appuyer. Je ne doute pas que beaucoup de personnes qui aujourd’hui contestent ou s’opposent à un boycott académique d’Israël auraient avec plaisir embrassé le boycott de l’Afrique du Sud.

Pourtant, la version israélienne de l’apartheid n’est pas du tout en retrait par rapport à son prédécesseur sud-africain.

Israël bénéficie du soutien inconditionnel de la première superpuissance mondiale – qui a fini par abandonner même son soutien à l’Afrique du Sud – et d’un puissant lobby qui domine les congrès, les parlements et les comités de rédaction.

Il aurait été absurde de suggérer que ce qui était alors nécessaire en Afrique du Sud, c’était une collaboration scientifique entre les institutions de l’apartheid et les bantoustans. Remplacez l’Afrique du Sud par Israël, et les bantoustans – les « homelands » indépendants et gouvernés par les noirs, établis par le régime d’apartheid – avec les territoires occupés (semblables aux bantoustans), et cela reste une absurdité.

Le fait est que la science, comme toute autre activité humaine, n’est pas neutre, que l’on en soit conscient ou non. Et si les scientifiques souhaitent être solidaires avec leurs homologues palestiniens, ils devraient alors entendre leur opinion à ce sujet, qui est massivement en faveur du boycott universitaire et contre toute collaboration impliquant des institutions israéliennes. Sinon, toute idée d’aide à la science en Palestine n’est qu’un exercice charitable, enraciné dans une mentalité de sauveur occidental.

En fin de compte, les campagnes de boycott, que celui-ci soit purement académique ou à plus large échelle – comme la campagne BDS – ne seront pas seules à apporter justice et liberté aux Palestiniens. Le rôle clé sera joué par le peuple palestinien lui-même.

Mais la communauté scientifique doit comprendre qu’elle a un rôle à jouer et les boycotts se sont révélés efficaces dans la lutte contre l’apartheid, tant dans ses incarnations sud-africaines qu’israéliennes, et contre la normalisation de son existence.


Ricardo Vaz est écrivain et éditeur à Investig’Action. – Cet article a été publié le 9 février 2018 par The Electronic Intifada – Traduction : Chronique de Palestine

A propos du respect des libertés académiques par Israël, on lira notamment avec profit :
L’enseignement sous l’occupation : les interruptions quotidiennes dans une université palestinienne
– Un prof de sciences politiques de l’Université de Jérusalem qualifie la ministre de la Justice de «racaille néo-nazie»
– Un prof de l’Université Bar-Ilan sur un siège éjectable pour délit de compassion
– Grossière ingérence israélienne dans les “libertés académiques” en Allemagne : l’Université d’Hildesheim gravement diffamée

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WhyBoycottIsraeliUniversities
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