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Les raids en Cisjordanie : une routine opérationnelle ou un baril de poudre sur le point d’exploser ?

Amira Hass

Le bilan du raid de lundi à Qalandiyah – trois tués et six personnes grièvement blessées – est le pire de cette année en Cisjordanie. Mais de tels raids sont effectués sur base quotidienne : 6.193 en 2012.


La grande majorité de la foule des participants lors des funérailles des trois hommes tués mardi à Qalandiyah a défilé en silence depuis la mosquée de la rue principale du camp de réfugiés jusqu’au cimetière situé à la bordure orientale du camp. Quelques personnes ont crié « Vengeance ! » et « Allahu Akhbar » (« Dieu est grand »). Seuls des hommes sont descendus le long des allées menant au lieu de l’ensevelissement. Les femmes et les enfants s’étaient massés aux croisements des allées et certains s’étaient même hissés au sommet des toits pour observer le cortège.

L’une des femmes qui, à l’instar de l’un des hommes tués, Rubin Al-Abed Zayed, 34 ans, est originaire du village en ruine de Barfiliyah (aujourd’hui, dans la zone de Modi’in), a déclaré avec colère à Haaretz : « Si seulement les militaires étaient entrés dans le camp pendant la nuit et non le matin, quand les gens vont travailler et que les enfants se préparent pour l’école, les trois victimes n’auraient pas perdu la vie. Dès le matin, tout de suite après que la fusillade s’est arrêtée, nous avons fait le tour des familles des morts et des blessés graves, nous sommes venues consoler les mères, les enfants et les frères et sœurs plus jeunes. Comme c’est dur. L’armée est venue délibérément le matin, et non pas la nuit – elle est venue pour tuer. »

Pour diverses raisons, ces raids sont devenus une routine en Cisjordanie. Jusque dimanche, il y en a eu 297 un peu partout en Cisjordanie, en août.

En juillet, 364 — y compris 33 dans le district de Ramallah, 55 à Jénine, 74 dans la zone de Naplouse et 77 dans le district de Hébron. Depuis le début de l’année jusqu’à la fin juillet, il y a eu 3.268 raids, contre 3.536 pour la même période de l’an dernier. En 2012, il y a eu un total de 6.193 raids, sans compter Gaza. En 2010, il y en avait eu 7.190.

Ce qui, pour les FDI [l’armée israélienne – NDLR], n’est que des « opérations de routine », constitue pour les Palestiniens une moyenne nocturne de 10 à 20 rappels agressifs de la part d’Israël de qui est le patron : une routine qui ne cesse jamais de susciter la colère, même si cela ne se reflète pas dans les confrontations.

Le 1er juillet, un jeune homme du village de Dura a été abattu dans le dos et tué au cours d’une confrontation, dans un raid similaire ; le 19 août, un autre jeune homme a été tué au camp de réfugiés de Jénine. En raison des morts, même les médias israéliens ont mentionné ces raids. Quand il n’y a pas de morts ou de blessés, même les médias palestiniens sont avares d’informations sur la routine des raids, qui ne sont pas toujours effectués dans le but de procéder à des arrestations.

Funérailles organisées au camp de réfugiés de Qalandiyah, après qu’un homme a été tué lors de heurts avec la Police israélienne des frontières, le 26 août 2013. Photo : Reuters

Funérailles organisées au camp de réfugiés de Qalandiyah, après qu’un homme a été tué lors de heurts avec la Police israélienne des frontières, le 26 août 2013. Photo : Reuters

Au cœur de la nuit, une jeep ou deux et une ambulance militaire entrent dans une zone résidentielle de quelque ville ou village. Parfois, il ne s’agit que d’une « patrouille » agressive dans une ville; elle réveille quelques personnes, effraie les enfants et provoque l’impulsion à se mettre à courir. Parfois les soldats entourent une maison et cognent dans la porte, afin de procéder à une arrestation ou tout simplement d’effectuer une perquisition. Certains ordonnent que tout le monde sorte, d’autres se contentent de faire venir une seule personne et de l’arrêter. Parfois, ils font irruption dans des bureaux, démolissent les portes puis confisquent les ordinateurs et divers documents.

Ces statistiques de routine sont publiées quotidiennement et chaque mois par l’équipe de suivi du Département des affaires à négocier de l’Organisation de libération de la Palestine, dirigé par le Dr Saeb Erekat. Le rapport s’appuie sur des données collectées par les services de sécurité de l’Autorité palestinienne.

Quand les raids militaires ont lieu en zone A, où sont déployées les forces armées palestiniennes officielles, les FDI les préviennent au préalable, apparemment peu de temps avant leur entrée réelle. Il y a des Palestiniens qui soupçonnent et accusent les services de sécurité de connaître l’identité des personnes devant être arrêtées et la destination du raid. Les gens de la sécurité prétendent qu’ils n’en savent rien.

Les forces qui ont effectué le raid à Qalandiyah ce lundi peu avant 6 heures du matin n’avaient pas à informer les Palestiniens de leur intention d’arrêter Yousef al Khatib, environ 23 ans, puisque la majeure partie du camp est définie comme étant en zone C, qui est pleinement sous contrôle sécuritaire israélien, alors qu’une autre bande étroite fait partie de la zone municipale de Jérusalem. Ces deux derniers mois, les militaires sont venus plusieurs fois à la maison de Khatib avec l’ordre de l’arrêter, mais sans le trouver. Cela suffit pour faire de lui une « personne recherchée ». Dans son quartier, les gens présument qu’il est recherché pour des activités du style jet de pierres. Khatib avait été libéré lors de l’accord d’échange du prisonnier Gilad Shalit, après avoir passé neuf années en prison. Il avait 13 ans lorsqu’il avait été arrêté la première fois.

Lors des funérailles, plusieurs bandes armées masquées ont fait leur apparition dans les allées. Certains portaient des uniformes de camouflage, d’autres des pantalons et t-shirts kaki de style militaire, d’autres encore étaient en noir. Ils ont brandi leurs armes et ont tiré des salves en l’air. Certains qui se trouvaient dans la rue ont crié aux femmes sur les toits de s’en aller et de rentrer dans les maisons, de sorte qu’elles ne soient pas touchées par les balles.

« C’est afin d’exprimer leur colère et c’est également la coutume ici de tirer 27 coups de feu en l’honneur de chaque martyr », a déclaré la femme qui venait du village de Barfiliyah.

Un jeune homme qui travaille dans l’entretien sanitaire du camp et qui provient du village de Saris (aujourd’hui Shoresh) — comme la famille d’un des morts, Younis Jahjuh — a ajouté : « Ils tirent en l’air rien que pour faire impression. Peut-être sont-ils du Fatah ou des services de sécurité de l’AP. »

En sus de la jeep a bord de laquelle la personne arrêtée, Khatib, a été emmenée, il y avait également une patrouille à pied des forces israéliennes, ont rapporté les résidents. Quand les membres de ce groupe – habillés en noirs et peut-être aussi en vêtements civils – se sont avancés en direction de la rue principale, il était déjà 6 h 45. Ils ont été entourés par des jeunes hommes en colère qui se sont mis à leurs lancer des bâtons et des pierres. Les membres de la troupe ont commencé à tirer en tous sens. Le premier à être tué a été Rubin Al-Abed Zayed, 34 ans, père de quatre enfants, qui se rendait à son travail, au bureau local de l’UNRWA. Plusieurs autres passants ont également été blessés.

Des témoins oculaires ont raconté à Iyad Hadad, de l’organisation des droits de l’homme B’Tselem, que quatre jeeps de l’armée étaient apparues et qu’elles avaient été attaquées avec tout ce qui pouvait tomber sous la main : pierres, paraboles de TV, meubles. Apparemment, quelqu’un a mis le feu à un siège ou à quelque autre meuble en bois et l’a lancé en direction de l’une des jeeps et les soldats à l’intérieur se sont mis à tirer eux aussi. Jahjuh et le troisième tué — Jihad Asslan, dont la famille vient de Jaffa — ont apparemment participé à l’affrontement avec les soldats et ils ont été abattus alors qu’ils se trouvaient sur un toit.

Les trois hommes ont été enterrés côte à côte. Après que les milliers de participants aux funérailles, y compris les hauts responsables du Fatah, se sont dispersés, quelques jeunes hommes sont restés aux abords des tombes toutes fraîches et ont regardé les couronnes de fleurs tout en pleurant et en demeurant silencieux.

Du nord-est, on pouvait voir les bâtiments de la colonie de Kokhav Yaakov. Dans le sud, en direction du check-point de Qalandiyah et du mur de séparation qui marquent « la fin du monde » pour les résidents du camp, des nuages de fumée noire provenant de pneus incendiés ondoyaient dans l’air.


Traduction : JM Flémal.

amira hassAmira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)

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