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Les protestataires en Israël peuvent-ils s’extirper du carcan néolibéral, sioniste et sécuritaire ?

Jeff Halper (ICAHD)

Les manifestations qui perturbent pour l’instant Israël constituent un défi de la base au régime néolibéral du pays. Ce qui a débuté comme un soulèvement des classes moyennes – et particulièrement parmi les jeunes qui ont du mal à dénicher des logements à prix abordables – a gagné la classe ouvrière, les pauvres ainsi que les communautés arabes, non religieuses toutefois, jusqu’à présent.

Netanyahou_des_sous_aout11Bien des secteurs du monde du travail ont rallié ces protestations qui durent depuis trois semaines : médecins, mères célibataires, parents réclamant la gratuité de l’enseignement, chauffeurs de taxi mécontents des prix du carburant, et même la police.

La Histadrut, la fédération syndicale générale d’Israël, et de nombreuses municipalités ont également rallié le mouvement. Les protestations de la soirée [du 6 août] ont amené quelque 320.000 personnes dans les rues.

La grosse discussion réside dans le fait de savoir si la chose doit être « politisée » ou pas. J’ai assisté à la manifestation de samedi dernier au soir et, alors que le principal slogan disait « Nous voulons la justice sociale » (bien que l’on scandât aussi « Moubarak, Assad, Netanyahou »), on a vu clairement que la plupart des personnes présentes désiraient que le mouvement demeurât « non politique » et s’appuyât surtout sur un consensus général et ordinaire.

Cette poussée est surtout hostile au néolibéralisme, bien qu’elle ne se définisse pas exactement en ces termes. Au lieu de cela, les problèmes incriminés sont toujours définis de façon plus précise et technique : des logements à prix abordables, un enseignement aux coûts accessibles, etc. Cela peut s’avérer une stratégie de début efficace, puisqu’elle touche un public très large. Bien des gens qui soutiennent les protestations, comme les chauffeurs de taxi, par exemple, ont tendance à voter pour le Likoud de Netanyahou. La politique, toutefois, se tient juste sous la surface. On peut voir ou entendre « Bibi [Netanyahou] go home » partout, sur les affiches, sur les tracts, dans les chants…

En fait, il y a derrière Netanyahou une éminence grise pour qui il ne s’agit en aucune façon des premières protestations de masse. Stanley Fischer, le gouverneur de la banque d’Israël, occupe une place de choix dans le bouquin de Naomi Klein, « La stratégie du choc » [1].  De 1990 à 2005, Fischer, l’un des « Chicago Boys » de Milton Friedman, a été économiste en chef de la Banque Mondiale, premier directeur adjoint de la gestion du FMI, membre du corps de consultance financière installé à Washington, le Groupe des Trente et président de Citigroup International, le plus gros réseau de services financiers au monde, qui s’occupe, entre autres choses, de « la gestion de la richesse mondiale ».

Selon Klein, ce fut Fischer qui, au FMI, pressa Eltsine de « faire vite » et de brader le plus grand nombre possible de compagnies et de ressources publiques, ce qui allait aboutir directement à la reprise en main de l’économie par les Oligarques et leurs alliés de la mafia russe. On a d’ailleurs appelé cela le « capitalisme mafieux ». En 1997, l’homme a également supervisé les « ajustements structurels » de l’Indonésie, de la Thaïlande et de la Corée du Sud, où 24 millions de personnes perdirent leur emploi et où les classes moyennes furent complètement mises sur la paille.

En 2005, Fischer fut nommé gouverneur de la Banque d’Israël par Ariel Sharon ; de son côté, Netanyahou fut désigné comme ministre des Finances.

Il y a ceux parmi nous, les gens de gauche, qui tentent de pousser les protestations dans une direction plus politique, bien que nous soyons sensibles au fait qu’il est nécessaire de faire apparaître un processus progressif de conscientisation politique. Dans nos déclarations et dans les discussions que nous tenons dans les villages de tentes un peu partout dans le pays, nous essayons de mettre le doigt sur le néolibéralisme en tant que cause fondamentale de l’inégalité dans la société israélienne; le néolibéralisme comme idéologie dominante du gouvernement, comme système global déterminant sa politique, et non tout simplement comme un éventail disparate de mesures parmi lesquelles on peut choisir celles qui conviennent le mieux.

Nous relions aussi la question de l’inégalité sociale et de l’attribution de ressources à l’occupation et au colossal budget militaire israélien (16 milliards de dollars, soit 2300 dollars par personne, c’est-à-dire, par rapport au PIB, le taux de dépenses militaires le plus élevé des pays industrialisés).

C’est ce dernier point qui soulève le plus de protestations, particulièrement par le Syndicat des étudiants de Tel-Aviv, qui a repris une partie de la direction amorphe des contestations. Jusqu’à présent, on assiste à un effort conscient de la majorité des protestataires et organisateurs d’exclure l’occupation des discussions et de garder aux protestation un caractère « non politique ». Les drapeaux israéliens abondent et chaque rassemblement se termine par l’hymne national (« Une âme juive se languit toujours / D’être libre dans notre pays / La terre de Sion et de Jérusalem »).

Les organisateurs essaient de maintenir les protestations dans les limites de ce que les Juifs israéliens appellent le « consensus national ». C’est le genre de code israélien signifiant que les protestataires ne remettent pas en question l’idéologie sioniste prétendant qu’Israël devrait être un État juif et qu’ils ne sont pas hostiles au gouvernement en soi.

Cela signifie tout simplement qu’ils veulent des réformes économiques bien spécifiques et qu’ils n’ont pas l’intention de défier le système politique et idéologique existant.

Par une ironie du sort, ce sont les colons qui poussent aux protestations à propos de l’occupation. En premier lieu, ils se sont opposés à ces protestations, prétendant que le mouvement n’était qu’un faux semblant visant à affaiblir Netanyahou en prévision de l’appel des Palestiniens en faveur de l’obtention à l’ONU d’un État, en septembre prochain.

Ainsi donc, deux questions demeurent en suspens. Primo, les protestations cesseront-elles au moment où, en s’opposant vraiment au système libéral, y compris l’occupation, elles frapperont la toiture de verre de ce système ?

Une justice sociale pour tous, tant sur le plan structurel qu’idéologique, est-elle possible tant que les Juifs réclameront des droits privilégiés par rapport aux Palestiniens et aux autres citoyens d’Israël – tout en maintenant des millions de non-citoyens palestiniens sous occupation ou en les parquant dans des camps de réfugiés ? Les protestataires sont-ils capables de remettre véritablement en question les principes fondamentaux du système et de sa politique ?

La réalité, c’est que la vaste majorité des protestataires servent sous les drapeaux et qu’ils constituent, véritablement et sincèrement, un élément du consensus. Au village de tentes de Tel-Aviv, j’ai rencontré un vétéran – sept ans d’active – des Forces de défense israéliennes (FDI) [2] qui a essayé de me convaincre que Che Guevara (dont le portrait sur une affiche était barré d’une croix) ne pouvait être pris comme modèle de la révolution du fait qu’il était partisan de la violence. Mon interlocuteur, qui se présentait comme un libéral éclairé, ne pouvait tout simplement pas saisir le lien entre le fait de servir dans l’armée israélienne – ce qui fait partie des éléments constitutifs du « consensus national »– et ses convictions non violentes.

Sans la volonté de rompre définitivement avec le moule sioniste, les protestataires pourraient peut-être parcourir la moitié du chemin et en arriver à un retour à l’une ou l’autre forme d’État providence. Mais une véritable intégration, une entière égalité et démocratie à part entière leur échapperont toujours.

Pendant ce temps, à la suite des protestations de masse, Netanyahou a annoncé la formation d’un groupe de travail économique spécial dont la tâche consistera à « réduire le coût sans cesse croissant de la vie ». Cette équipe est dirigée par un technocrate néolibéral de l’économie sorti de l’université de Tel-Aviv et il rassemble des universitaires et des « experts » issus du secteur privé. La moitié de ses membres sont également des ministres du gouvernement.

Les dirigeants du mouvement de protestation ont exprimé leur scepticisme à propos de la composition de l’équipe et du fait que celle-ci ne disposait d’aucun mandat réel. Ils se sont également dits déçus de ce qu’aucun d’entre eux n’ait été repris dans l’équipe.

L’autre question est celle-ci : Jusqu’où peut aller ce mouvement ? Après qu’Ehud Barak et consorts ont finalement démantelé le Parti travailliste, qui avait déjà choisi la voie du néolibéralisme voici vingt-cinq ans, Israël manque d’un parti social-démocratique majeur. (Meretz ne compte même pas, à ce stade.) Dov Khanin, du Parti communiste, est peut-être la voix contre le néolibéralisme la plus claire et la plus respectée à la Knesset et il est très populaire parmi les protestataires (il est l’un des très rares membres de la Knesset à être admis au village de tentes).

Mais son parti, qui s’identifie presque exclusivement à la communauté arabe, ne peut assumer le rôle d’un tel véhicule. Une possibilité très réelle et intéressante, ce serait qu’Arye Deri, un fondateur mizrahi [3] ultra-orthodoxe de Shas et dont la crédibilité est grande, même parmi les classes moyennes laïques, fonde un tel parti. Dans l’état actuel des choses, toutefois, les protestataires n’ont aucun véhicule leur permettant de doter leur mouvement d’une assise solide. Tel est, évidemment, l’espoir de l’establishment : que le soulèvement s’éteigne précisément une fois que l’on aura répondu favorablement à quelques revendications et que les autres s’enliseront au sein de commissions interminables une fois les vacances d’été terminées.

Pourtant, il y a un potentiel, ici. Certaines des discussions deviennent politiques (parmi le village de tentes de Tel-Aviv se dresse une « tente de 1948 » [3]), et il faut encore voir ce qu’il adviendra lorsque le gouvernement fera de l’obstruction et rejettera les revendications.

C’est un soulèvement qui mérite d’être suivi. Ce ne sera peut-être pas un printemps arabe, mais ce pourrait être un été israélien prometteur. Non pas une vraie révolution, mais un retour à un État providence qui sera néanmoins discriminatoire dans ses structures. Un processus de conscientisation croissante a été enclenché parmi les citoyens israéliens juifs ordinaires qui, depuis des générations, sont enfermés dans le « moule » de la pensée conformiste.

Ce processus, ce flux, ce potentiel font toujours partie de l’ordre du jour. Il existe un test pour voir jusqu’où les protestations pourront aller en septembre, lorsque les Palestiniens des territoires occupés se mettront à protester massivement à propos du vote aux Nations unies. Qu’adviendra-t-il si les protestations du village de tentes survivent et se développent jusqu’en septembre ? Se lieront-elles à celles des homologues palestiniens protestataires ?

Et nous, les gens de la gauche critique engagés dans les deux mouvements, serons-nous en mesure d’agir comme une tête de pont entre les deux ? Imaginez une marche massive de Tel-Aviv à Ramallah – et retour ! On en est à l’heure où les paradigmes sont réduits à rien et où s’ouvrent les possibilités d’un ordre social, politique et économique entièrement nouveau. Attendons de voir ce que septembre nous réserve.

Jeff Halper,
directeur du Comité israélien contre les démolitions de maisons
(ICAHD – Israeli Committee Against House Demolitions)


[1] « La stratégie du choc » – Editions Léméac/Actes Sud – mai 2008 (668 p.). Dans l’index des noms propres du livre, Stanley Fisher apparaît à six reprises. Pour ce qui est d’Israël et du rôle de Fisher, voir pages 518 et suivantes : « Israël comme Etat d’apartheid du désastre permanent« .
[2] c’est-à-dire l’armée d’occupation
[3] A propos de la « tente de 1948 » dans le village de tentes des protestataires, voir cet article :
http://www.info-palestine.net/article.php3?id_article=10996
« Le message central de la Tente 1948 est que la justice sociale devrait être pour tous. Elle rassemble les citoyens juifs et palestiniens qui croient en une souveraineté partagée dans un Etat pour tous ses citoyens. » Mais, la semaine dernière, l’aile d’extrême droite et raciste des jeunes colons a planté des tentes sur le site des protestations à Tel-Aviv (sous le slogan « Tel-Aviv est juive ») en vue de stimuler l’idée prétendant que la solution à la crise du logement consiste à bâtir massivement dans les Territoires occupés. Pendant ce temps, 42 membres de droite de la Knesset ont adressé une lettre à Netanyahou, le pressant de résoudre le problème du logement en bâtissant massivement en Cisjordanie.

Traduction pour ce site : JM Flémal


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