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Les pourparlers de « paix » n’ont aucun sens, explique un survivant du massacre de Gaza.

« Durant toute notre vie, on a entendu parler de négociations et de processus de paix », a expliqué Jamal al-Dalou lundi après-midi dans son appartement de Gaza City, quelques heures avant la toute dernière série de discussions entre Israël et l‘Autorité palestinienne à Washington . « Nous ne les avons jamais vus arriver à quelque chose. »

Douze personnes – dont dix membres d'une même famille – ont été tués lors du bombardement par Israël d'une maison de trois étages à Gaza, en novembre 2012. (Yasser Qudih/APA Images)

Douze personnes – dont dix membres d’une même famille – ont été tués lors du bombardement par Israël d’une maison de trois étages à Gaza, en novembre 2012.
(Yasser Qudih/APA Images)

« A quoi cela rime-t-il de négocier si nous sommes toujours tués par des missile largués par les F-16 et Apaches [1] israéliens ? » a-t-il ajouté. « A quoi cela rime-t-il de négocier si les Israéliens continuent à voler nos terres, notre héritage et tout ce qui représente quelque chose pour nos existences ? A quoi cela rime-t-il de négocier s’ils assiègent notre terre, notre mer et notre ciel ? »
« Les négociations sont des mensonges. Ça n’existe pas. »

Vers 14 h 30, le 18 novembre 2012, une frappe aérienne israélienne a détruit la maison de trois étages d’al-Dalou dans le quartier tout proche d‘al-Nasser, tuant dix membres de sa famille ainsi que deux voisins. Parmi les victimes, sa sœur de 73 ans, ses deux filles, son fils, sa belle-fille et quatre petits-enfants âgés de un à sept ans, de même qu’un jeune homme et une femme de 83 ans dans la maison voisine.

Jamal et son fils Abdullah avaient quitté la maison peu de temps avant l’attaque. « Je suis sorti pour acheter un peu de nourriture et des boissons», a expliqué Jamal. « Cela faisait cinq jours que nous étions assiégés. Tout le monde avait peur de sortir, du fait que tout ce qui bougeait dans les rues était une cible pour les avions de guerre israéliens. Je voulais également contrôler le magasin que j’exploite ».

« Après être sorti pendant une heure, mes voisins ont commencé à m’appeler. Ils m’ont dit de rentrer tout de suite, parce que les Israéliens avaient bombardé ma maison et tué toutes les personnes qui s’y trouvaient. C’est alors que j’ai vécu les pires moments de mon existence. Tout ce pour quoi j’avais travaillé avait été anéanti. »

Avant l’offensive de 8 jours d’Israël contre la bande de Gaza, Ahmed, le fils de Jamal, vivait en Turquie, où il étudiait en vue d’une maîtrise d’ingénieur civil.

« Nos rêves, tous envolés ! »

« Mon ami m’a appelé de Dubai », a expliqué Ahmed lundi. « Il m’a dit qu’ils avaient bombardé une certaine famille al-Dalou près de la rue al-Nasser et que deux ou trois maisons avaient été endommagées. Tout de suite, j’ai pensé que c’était des proches. »

« J’ai appelé le mari de ma sœur. Il n’a pas répondu. J’ai appelé mon père et mon frère. Ils n’ont pas répondu non plus. Finalement, j’ai rappelé le mari de ma sœur. Il a répondu en pleurant. »

Après avoir reçu les informations sur le massacre de sa famille, Ahmed est retourné à Gaza le plus rapidement qu’il a pu. « J’ai vu notre maison, nos enfant, nos rêves, tous partis », dit-il. « Quand je suis arrivé, ils étaient toujours occupés à chercher les corps.»

« Tous les voisins sont venus pour essayer d’aider la défense civile à déblayer les décombres et à retrouver d’éventuels survivants » a expliqué Jamal. Il avait perdu conscience quand il avait appris que des membres de sa famille avaient été tués.

Après qu’il se fut rendu chez lui, « personne ne m’a dit ce qui s’était passé, en fait », dit-il. « Tout le monde m’a dit que ma famille était à l’hôpital. Le lendemain, ils m’ont enfin dit ce qui s’était passé, mais progressivement de façon à ne me pas me tuer sous le choc.»

Dans les jours qui ont suivi, Israël s’est défilé pour expliquer pourquoi il avait bombardé une maison civile tuant une douzaine de personnes et en blessant neuf autres au moins.

Dans l’espace de moins d’un mois, Israël a proposé quatre explications contradictoires : qu’il avait visé Yehiya Rabiah, un membre de l’aile militaire du Hamas, les Brigades Izzedeen Al-Qassam, inconnues de la famille al-Dalou ; qu’il avait eu l’intentions de frapper Rabiah, mais qu’il avait touché erronément la maison ; qu’il avait visé Mohammed, le fils de Jamal, officier des forces de sécurité de Gaza tué au cours de l’attaque ; et qu’il n’avait jamais désigné publiquement son objectif, bien qu’il ait précédemment prétendu le contraire (« L’armée israélienne modifie son récit à propos de la frappe aérienne contre la famille al-Dalou- pour la quatrième fois », Mondoweiss, 12 décembre 2012).

« Une violation manifeste »

Le 7 décembre, Human Rights Watch a qualifié l’attaque de « violation manifesté des lois de la guerre ».

« Les affirmations israéliennes selon lesquelles l’attaque contre la maison des al-Dalou se justifiait n’est pas confirmée par les faits », a expliqué Fred Abrahams, un conseiller spécial de Human Rights Watch qui a enquêté sur l’affaire à Gaza. « C’est à Israël d’expliquer pourquoi il a bombardé une maison remplie de civils et tuant ainsi 12 personnes. » (« La frappe aérienne d’Israël contre une habitation est illégale », 7 décembre 2012).

En avril dernier, l’avocat général de l’armée israélienne a pris des mesures contre une enquête sur l’attaque, disant que « l’incident ne provoque pas de soupçons d’acte criminel auprès de la commission et que le résultat malheureux est arrivé malgré les efforts consentis pour minimiser les dégâts collatéraux parmi des civils non impliqués ». (« Enquête sur un acte répréhensible supposé durant l’opération « Pillar of Defense » – une mise à jour », 11 avril 2013).

Amnesty International a critiqué le verdict en disant que « l’attaque contre la maison de la famille al-Dalou devait être soumise à une enquête en que possible crime de guerre ».

Ann Harisson, directrice adjointe des programmes d’Amnesty pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, a déclaré : « Une fois de plus, l’armée israélienne prétend enquêter elle-même et il n’y a aucune possibilité pour les victimes des attaques israéliennes et leurs proches à Gaza ,ni pour les organisations des droits de l’homme de savoir si les rapports internes (de l’armée israélienne) ne donnent tout simplement pas le temps à ses militaires de coordonner leurs comptes de rendue des évènements, ce qui rend la justice encore plus improbable. (« Les enquêtes militaires israéliennes sur les violations dans le conflit contre Gaza renforcent l’impunité », 17 avril 2013).

« Des promesses creuses »

Jamal, qui a répondu aux questions et fourni des documents à Human Rights Watch et au Centre al-Mezan des Droits de l’Homme, a décrit ce résultat comme « attendu ».

« Où sont les tribunaux internationaux ? » a-t-il dit. « Nous voulons qu’ils entreprennent de véritables actions et non qu’ils fassent des promesses creuses. Nous revendiquons tous nos droits. Nous ne négocierons jamais à leur propos.»

Les forces de sécurité de Gaza ont arrêté en mars un homme accusé d’avoir aidé Israël à viser la maison des al-Dalou, a déclaré Ahmed. Un tribunal militaire auditionne son cas.

C’est la famille al-Dalou qui a été la plus durement touchée par les attaques en novembre. Une enquête du Haut commissaire des Nations Unies pour les Droits de l’Homme a estimé qu’Israël avait tué au moins 168 Palestiniens durant les attaques. Le commissaire a déclaré qu’on estimait que 101 des victimes étaient des civils, y compris 33 enfants et 13 femmes. Et il n’avait pas fait le compte des « centaines » de blessés.

Deux manifestants palestiniens de même qu’un bébé de 20 mois également été tués en Cisjordanie, à la même date (« La Cisjordanie proteste : En attendant le point critique », Al-Aklbar English, 21 nov. 2012).

Un troisième manifestant, Arafat Jaradat, est mort pendant un interrogatoire dans la prison de Megiddo le 23 février dernier, apparemment sous la torture.

« Quelque chose du même genre que ce qui nous est arrivé, est arrivé à chaque famille palestinienne », a déclaré Jamal. « Cette vie n’est pas nouvelle pour nous. »

Après une brève visite en Turquie, Ahmed et sa femme sont retournés à Gaza.

« Je ne pense pas que je vais rentrer en Turquie maintenant », a-t-il dit. « Il est difficile de le (Jamal) laisser seul, du moins au cours des deux ou trois prochaines années. »

« Nous avons une existence difficile et vide, particulièrement pendant le Ramadan », a expliqué Jamal. « Nous étions une grosse famille. Le Ramadan avant tout avait une saveur unique. Je me souviens que j’emmenais mes fils, mes filles, ma femme et mes petits-enfants à la mosquée pour prier. L’atmosphère à la maison était particulière.»

« Vingt jours plutôt, j’étais allé à la Mecque, pour le hadj (pélerinage) avec ma femme. J’étais très heureux de rentrer à la maison et j’avais ramené un tas de cadeaux. J’avais également prévu d’en acheter plus encore ici. »

Nous devons arrêter ces gens

Une de ses soeurs, qui vivait près de la barrière séparant Gaza d’Israël, était venue à la maison pour y chercher la sécurité, a déclaré Ahmed. Deux de ses autres filles avaient également prévu de venir ce jour-là, mais avaient été retardées pour habiller leurs enfants, a ajouté Jamal.

«Nous devons arrêter ces gens, pour les empêcher de continuer de la sorte », a déclaré Ahmed. « En Turquie, nous n’avons jamais acheté de produits israéliens. Ma femme a été choqué d’en trouver en vente à Gaza parce que les gens d’ici n’ont pas d’autre choix que de les acheter. Je suis très heureux de travailler autour des campagnes de boycott. »

« Je ne suis même pas ces négociations. Après 20 ans, elles n’ont rien fait. »

« Si les gens boycottent Israël et cessent d’importer ses produits, cela va modifier sa politique », a ajouté Jamal. « Je suis reconnaissant aux gens et aux gouvernements qui boycottent Israël. Il est important de boycotter les produits israéliens quand nous pouvons obtenir des produits de substitution. Si nous ne pouvons faire cela, que pouvons-nous faire ?»

La famille al-Doula a reçu de l’aide des autorités de Gaza et beaucoup de soutien de la part de la communauté locale.

« Nous essayons d’oublier, de commencer une nouvelle vie », a expliqué Ahmed. « Nous essayons de continuer. La vie ne peut s’arrêter. Il y a toujours quelque chose à faire, qui nous pousse à continuer. J’ai trouvé un emploi ici et j’envisage de reconstruire notre maison.»

Jamal a expliqué : « Psychologiquement, nous avons un avantage, dans la société palestinienne. Quand quelque chose de mauvais arrive à quelqu’un, tous ses amis et proches veulent tenter de l’aider à oublier. »

Et la détermination de la famille de réfugiés demeure intacte.

« Ma famille a été chassée vers Gaza en 1948. Je veux vivre en paix. Mais je suis de Yaffa (Jaffa), a déclaré Ahmed, faisant allusion à la ville palestinienne qui a subi une épuration ethnique par les forces sionistes et qui est située dans l’actuel Israël.

« C’est notre pays », a dit Jamal. « C’est la terre de nos grands-parents. C’est pourquoi nous combattons pour elle. C’est pourquoi nous sommes tous ici. »


Publié sur The Electronic Intifadah, le 2 août 2013.
Traduction : JM Flémal.

 

 

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