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Les plans d’Israël à propos de la Cisjordanie ne laisseront que peu de chose aux Palestiniens

Noam Chomsky

Les pourparlers de paix israélo-palestiniens qui débuteront à Jérusalem se déroulent dans le cadre de suppositions qui méritent un examen attentif.

Une des hypothèses qui prévaut, c’est qu’il y a deux options : soit on atteindra une disposition à deux États, soit il y aura une « évolution vers un résultat quasi inévitable, celui de la seule réalité restante – un État « de la mer au fleuve », un résultat posant « une menace existentielle immédiate d’effaçage de l’identité d’Israël en tant qu’État juif et démocratique » en raison de ce qu’on définit comme « le problème démographique », une future majorité palestinienne dans l’État unique.

Noam Chomsky en visite à Gaza du 25 au 30 octobre 2012

Noam Chomsky en visite à Gaza du 25 au 30 octobre 2012

Cette formulation particulière émane de l’ancien responsable israélien du Shin Bet (Agence de Sécurité israélienne), Yuval Diskin, mais les suppositions de base sont presque universelles, dans les commentaires politiques et chez les intellectuels. Toutefois, ils sont absolument incomplets. Il y a une troisième option, la plus réaliste : Israël continuera à appliquer sa politique actuelle avec l’aide complète, économique, militaire et diplomatique des Etats-Unis, émaillée de-ci de-là de quelques expressions mitigées de désapprobation.

La politique est très claire. Ses racines remontent à la guerre de 1967 et elle a été poursuivie avec un zèle particulier depuis les accords d‘Oslo de septembre 1993.

Les accords stipulaient que Gaza et la Cisjordanie sont une entité territoriale indivisible. Israël et les Etats-Unis ont immédiatement décidé de les séparer, ce qui signifie que la moindre autonomie que les Palestiniens pourraient acquérir en Cisjordanie n’aura pas d’accès direct au monde extérieur.

Une seconde étape consistait à faire avancer la création d’un Grand Jérusalem encore plus largement étendu, l’incorporant à Israël en tant que capitale du pays. Ceci, en violation directe des résolutions du Conseil de sécurité, est un sérieux coup contre tout espoir d’entité palestinienne viable. Un corridor vers l’est du nouveau Grand Jérusalem incorpore la ville implantée de Ma’aleh Adumim, créée dans les années 1970 mais construite surtout après les accords d‘Oslo et coupant virtuellement en deux la Cisjordanie.

Les corridors vers le nord, comprenant d’autres villes implantées, divisent ce qui est censé rester sous un certain degré de contrôle palestinien – les « Bantoustans », comme les a appelés l’un des principaux architectes de cette politique, Ariel Sharon en faisant allusion au territoire mis de côté pour les Sud-Africains noirs à l’époque de l’apartheid.

Néanmoins, Israël incorpore le territoire du côté israélien du « mur de séparation » qui coupe à travers la Cisjordanie, s’emparant ainsi de terres cultivables, de ressources en eau et de villages palestiniens.

En font partie les blocs de colonies qui « continueront à faire partie d’Israël dans tout accord de paix futur possible », comme a déclaré le porte-parole du gouvernement israélien, Mark Regev, au moment où ont été annoncées les actuelles négociations.

La Cour internationale de justice a décrété que tout ceci était illégal et le Conseil de Sécurité avait déjà décidé que toutes les colonies étaient illégales. Les Etats-Unis ont rejoint le monde en acceptant cette conclusion dans les premières années de l’occupation. Mais, sous Ronald Reagan, la position fut modifiée en « néfaste pour la paix », et Barack Obama a continué de l’affaiblir en disant « qu’elle ne servait pas la paix. »

Israël a également vidé la vallée du Jourdain des Palestiniens en installant des colonies juives, en creusant des puits et en menant d’autres préparatifs en vue d’une intégration finale de la région à l’état d‘Israël.

Ceci va compléter l’isolement de toute entité palestinienne de Cisjordanie. Pendant ce temps, d’énormes projets d’infrastructure partout en Cisjordanie et, auxquels les Palestiniens n’ont pas accès, poursuivent l’intégration à Israël et sans doute l’annexion finale.

Les zones que reprend Israël seront virtuellement débarrassées des Arabes. Il n’y aura pas de nouveau « problème démographique » ni de lutte pour les droits civiques ou contre l’apartheid, au contraire de ce que de nombreux défenseurs des droits palestiniens prévoient dans un Etat unique.

Il reste des questions ouvertes. A savoir qu’avant Obama, les présidents américains avaient empêché Israël de construire des colonies dans le site E1 une zone controversée de la Cisjordanie qu’Israël espère développer – qui compléterait la séparation du Grand Jérusalem de la zone contrôlée par les Palestiniens. Ce qui va se passer ici reste incertain.

Quand les négociations ont débuté, Israël a montré clairement ses intentions en annonçant de nouvelles constructions à Jérusalem-Est dans et dans les colonies disséminées, tout en allongeant aussi sa « liste nationale prioritaire » des colonies qui recevraient des subsides spéciaux pour encourager la construction, ainsi que des incitatifs destinés aux colons juifs.

Obama a montré clairement ses intentions en désignant comme principal négociateur Martin Indyk, dont le contexte se situe dans le lobby israélien, un proche associé du négociateur et conseiller présidentiel Dennis Ross, dont le principe premier a été qu’Israël a des « besoins » qui dépassent carrément les simples désidérata des Palestiniens.

Ces développements amènent à l’avant-plan une seconde supposition ordinaire : que les Palestiniens ont entravé le processus de paix en imposant des conditions préalables. En réalité, ce sont les États-Unis et Israël qui imposent des conditions préalables. L’une d’elles est que le processus doit être aux mains des Etats-Unis, qui est un participant actif au conflit aux côtés d’Israël et non pas un « négociateur honnête ». Une seconde condition préalable est que les activités des colonies israéliennes illégales doivent pourvoir se poursuivre.

Il existe un consensus international dominant pour soutenir une solution à deux États sur la frontière internationalement reconnue, peut-être avec des « ajustements mineurs et mutuels » de cette ligne de cessez-le-feu de 1949, dans les termes de la politique américaine de bien avant cela. Le consensus inclut les États arabes et l’Organisation des Etats islamiques (y compris l‘Iran). Il a été bloqué par les États-Unis et Israël depuis 1976, quand les États-Unis ont opposé leur véto à une résolution  à cet effet amenée par l’Égypte, la Jordanie et la Syrie.

Ces dispositions de rejet continuent actuellement. Le plus récent véto de Washington contre une résolution de Conseil de Sécurité sur le territoire palestinien remonte à février 2011. Il s’agissait d’une résolution condamnant l’application de la politique officielle américaine – la cessation de l’expansion des colonies illégales d’Israël. Et cette politique du rejet va bien au-delà du Conseil de Sécurité.

Si l'A.P. voulait appeler ceci un Etat, le gouvernement Netanyahou n'y verrait pas d'inconvénient

Si l’A.P. voulait appeler ceci un Etat, le gouvernement Netanyahou n’y verrait pas d’inconvénient

Une autre question trompeuse, c’est de savoir si le belliqueux Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu accepterait un « État palestinien ». En fait, son administration a été la première à approuver cette possibilité quand elle est entrée en fonction en 1996, après Yitzhak Rabin et Shimon Peres, qui avaient rejeté cette possibilité. L’associé de Netanyahu, David bar-Illan, a expliqué que certaines zones seraient abandonnées aux Palestiniens et que s’ils voulaient les appeler « un État », Israël n’y opposerait aucune objection – ou ils pouvaient les appeler un « poulet rôti ».

Sa réponse reflète l’attitude en vigueur de la coalition américano-israélienne vis-à-vis des droits palestiniens.

Dans la région, règne un grand scepticisme à propos de l’actuelle relance par Washington du « processus de paix ». Il n’est guère malaisé de voir pourquoi.


Publié sur Information Clearing House le 17 août 2013.
Traduction: JM Flémal.

 

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