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Les pièges d’une certaine ­«solidarité» internationale avec la Palestine

Mariam Barghouti

Quelques remarques personnelles d’une militante palestinienne

Après la découverte récente sur Facebook d’une page de solidarité intitulée « International Community to save Palestine » (Communauté internationale pour le sauvetage de la Palestine) qui, en ce moment, affiche plus de 8.000 « j’aime  », il est temps une fois de plus de reconsidérer les problèmes soulevés par la solidarité internationale avec la lutte palestinienne.

Bien que les personnes « aimant  » la page en question puissent être armées de bonnes intentions, le terme «  sauvetage  » présente nombre de connotations dangereuses et ne devrait être admis en aucun cas. Depuis le début même de l’activisme international, il y a toujours eu une ligne nette entre la solidarité et la victimisation et ce, tout particulièrement quand il s’agit de la cause palestinienne.

Quand des internationaux commencent à connaître et comprendre mieux la réalité des actes horribles posés par le colonialisme israélien, cela peut inciter certains à mobiliser afin de mieux dénoncer ces crimes contre l’humanité, bien que la chose ne fasse d’aucun international un porte-parole des Palestiniens, pas plus que cela ne signifie qu’il leur faille continuer à traiter les Palestiniens comme des inférieurs.

Je suis palestinienne et j’entends qu’une chose soit bien claire  : nous avons notre propre voix et nous n’avons besoin de personne pour parler en notre nom; nous ne sommes pas muets et nous n’avons pas l’intention d’être réduits au silence.

De ce fait, il importe avant tout de comprendre qu’en adoptant une position lorsqu’on parle au nom des Palestiniens, on comment également un acte consistant à réduire les Palestiniens au silence. Si vous tenez à montrer votre solidarité, agissez alors comme un écho plutôt que comme une voix réclamant la libération et la justice. Comme un camarade palestinien l’a déclaré un jour, la Palestine n’est pas une affaire de charité. La pratique permanente consistant, de la part de la communauté internationale, à se comporter comme des porte-parole des Palestiniens est très similaire à la tactique coloniale visant à inférioriser sans arrêt les Palestiniens, ou similaire aux tentatives d’Israël de montrer au monde qu’il sait ce qu’il y a de mieux pour les Palestiniens ; et il importe donc au plus haut point que la communauté internationale ne suive pas ce genre de démarche colonialiste.

Nabi Saleh, janvier 2012 (AFP, Abbas Momani)

Nabi Saleh, janvier 2012 (AFP, Abbas Momani)

Tenir le micro

Si vous devenez l’un des nombreux interna­tio­naux solidaires avec la Palestine, il est vital de bien comprendre les diverses tentatives faites pour parler au nom des Palestiniens et dire ce qu’il faudrait faire à leur place ; il convient surtout de témoigner d’une camaraderie appropriée.

Si, en tant que personne, vous désirez pendre le micro, alors, faites-le dans votre propre pays contre la normalisation que vos gouvernements appliquent avec l’État d’apartheid, ou contre le financement aveugle d’Israël par le gouver­nement et les sociétés qui ont la même natio­nalité que la vôtre.

Si vous désirez prendre le micro, faites-le en tant qu’individu s’exprimant contre le colonialisme, contre l’apartheid et contre la complicité de tous ceux qui gardent le silence. Inversement, ne le faites pas en faisant passer les Palestiniens pour des victimes impuissantes ayant un besoin désespéré d’une mobilisation nationale, comme si la seule façon de libérer la Palestine ne pouvait venir que de la communauté internationale. Prenez le micro parce que vous êtes contre l’injustice, mais non pas en tant que représentant des Palestiniens.

En affichant un profil paternaliste vis-à-vis de toute une population et en méprisant ses mouvements de résistance, en croyant que la voie de la libération est ailleurs, vous n’exprimez pas votre solidarité, mais faites état d’une mentalité de grand sauveur blanc.

Une preuve d’humanité

En outre, en tant qu’international solidaire avec la Palestine, il n’est pas de votre devoir de prouver l’humanité des Palestiniens. La nécessité de témoigner de l’humanité des Palestiniens fait directement le jeu d’une conception du monde marquée par la suprématie blanche et se conforme aux idéaux occidentaux, lesquels ne cessent de diaboliser quotidiennement les Palestiniens. Si vous êtes solidaire, alors soyez-le sans nous considérer comme des inférieurs. De plus, même les diverses tentatives bien intentionnées de prouver que « les Palestiniens ne sont pas les terroristes que les médias prétendent, mais qu’ils saignent comme n’importe qui d’autre », font passer les Palestiniens pour des inférieurs. Notre humanité n’a pas besoin d’être validée. Au lieu d’être productive, cette façon de faire déshumanise encore plus les Palestiniens, en fait. Il ne devrait pas y avoir besoin de prouver notre humanité à qui que ce soit. Nous sommes des Palestiniens, pas des animaux.

Un soutien sélectif de la résistance

Le peuple palestinien a une longue histoire de résistance au colonialisme qui remonte à bien plus longtemps que les aspirations coloniales d’Israël en 1948. Nous avons utilisé toutes les méthodes anticoloniales, dans notre vaste lutte, y compris la résistance armée aussi bien que la résistance sans armes. Si vous êtes solidaire avec le peuple palestinien et avec notre droit à l’autodétermination, alors, vous êtes solidaire avec nos droits à combattre le colonialisme par tous les moyens,  y compris la résistance armée. Il n’y a pas de compromis. Un peuple occupé n’a toutefois pas besoin d’une loi pour reconquérir sa dignité.

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Extrait de la résolution 3070 de l’Assemblée Générale des Nations-Unies du 30 novembre 1973 (28ème session) – Cliquez sur l’image pour le texte complet

La résolution 3070 de l’Assemblée générale des Nations unies dit même qu’une population colonisée a le droit de se libérer en recourant à la résistance armée. Le soutien sélectif d’une seule forme de résistance (habituellement non armée) n’a rien à voir avec la vraie solidarité.

Critiques et diktats

En tant qu’international solidaire avec la Palestine et la cause palestinienne, une autre question qu’il importe au plus haut point de comprendre, ce sont les limites de votre contribution aux expressions psychologiques et émotionnelles des colonisés.

La position de tout activiste solidaire n’est pas de juger ou de dicter la façon dont les Palestiniens devraient réagir quand ils sont confrontés au colonialisme et à l’apartheid d’Israël. De plus, puisqu’il a vécu sous de nombreux régimes coloniaux, le peuple palestinien a le droit d’éprouver une pléthore d’émotions et, parmi celles-ci, la colère, qui ne devrait pas être dédramatisée ni minimisée.

Par conséquent, les internationaux ne devraient pas tenter de dire aux Palestiniens qu’être en colère n’est pas productif ou que les émotions qu’ils éprouvent sont inappropriées à leur lutte ou qu’elles véhiculent un message nuisible à leur cause.

Les Palestiniens sont en effet capables de décider eux-mêmes ce qu’ils doivent ressentir.

Pour en terminer, une solidarité sincère exprimera son soutien aux méthodes palestiniennes visant à mettre un terme au colonialisme israélien, au lieu de dire aux Palestiniens comment ils doivent s’y prendre pour y arriver. Un grand nombre d’internationaux – pas tous – viennent d’un endroit privilégié et ne doivent pas tomber dans le piège qui consisterait à devenir la voix supposée de la lutte ; une fois encore, il importe au plus haut point de comprendre que votre position est d’observer et de vous laisser diriger par les Palestiniens plutôt que de tenter de les diriger vous-même.

L’appropriation culturelle

Un autre malentendu qui peut provenir de l’histoire, c’est la culture. Cette confusion peut se faire sans intention malicieuse; cependant, les divers actes d’appropriation culturelle par la communauté internationale peuvent être rectifiés quand eux-mêmes sont extensivement accompagnés de connaissance et de respect pour la culture palestinienne. Par exemple, le keffieh (le foulard quadrillé) a été adopté récemment par l’Occident comme un article de mode.

Le keffieh en Palestine rappelle une longue histoire de résistance et d’existence. Par conséquent, ne pas tenir compte de son histoire et de sa signification culturelle ne constitue pas seulement une représentation erronée de l’identité culturelle de la Palestine, mais également une insulte à son endroit. Un autre aspect important dont il convient également de tenir compte, c’est qu’il ne faut pas considérer les Palestiniens comme un peuple exotique, avec une culture exotique. De telles réactions orientalistes ne font précisément que réaffirmer la suprématie blanche. En outre, nous ne sommes pas des objets qu’il convient d’admirer.

Objectiver et romantiser la résistance

Avec le développement rapide du journalisme photographique et des comptes rendus personnels permanents sur les actions et la résistance palestiniennes au colonialisme, il est très facile de dévier vers la voie de l’objectivation et de la romantisation de la résistance. La résistance palestinienne n’est pas là pour que des gens puissent entreprendre des projets artistiques et les résistants palestiniens ne sont guère des modèles pour la prochaine galerie d’art. Si vous éprouvez une solidarité sans compromis, votre perception des Palestiniens ne devrait pas ressembler à un récit romantique sur la révolution.

Romantiser la résistance est une forme d’objectivation des Palestiniens. Un grave exemple de ce que j’avance réside dans les gros plans photographiques des yeux des femmes, qui n’ont rien à voir avec l’action à laquelle elles participent. Non seulement cela rabaisse la résistance, mais cela rabaisse également les femmes de Palestine. L’idéalisation gâche pour une bonne part la stratégie technique et le dur combat, bien réel, vers la libération. Elle minimise la cause et dévalue la signification de la résistance à la colonisation. La lutte palestinienne de libération n’est pas un poème ; c’est une réalité implacable consistant à réclamer la justice et les droits de l’homme.

Connaître l’histoire

Un dernier point. On doit vouloir approfondir ses connaissances par un enseignement adéquat de l’histoire palestinienne et ce voyage d’apprentissage doit être entrepris par soi-même et soi-même seulement, si, en tant qu’international, on veut être solidaire avec le peuple colonisé de la Palestine occupée. C’est particulièrement indispensable pour les activistes de la solidarité qui souhaitent visiter la Palestine. Avant de poser le pied sur le sol de la Palestine, il est important de ne pas donner un soutien aveugle, qui sera vide de signification, mais, en lieu et place, comme on l’a déjà dit plus haut, d’apprendre le plus possible, via la lecture ou le recours aux médias, qu’ils soient traditionnels, sociaux ou autres.

Et, par-dessus tout, il est très important de ne pas voyager en Palestine avec la mentalité de quelqu’un qui visite des gens moins favorisés, parce que c’est à ce moment-là qu’on commence à nous inférioriser. Et, une fois pour toutes, ne nous rendez pas visite avec le sentiment d’être notre sauveur, ou un héros : c’est précisément cette disposition d’esprit qui nourrit encore plus le complexe du grand sauveur blanc. Ainsi donc, si vous séjournez en Palestine, rappelez-vous ceci : la solidarité est une entreprise énorme, et il conviendrait de ne pas oublier l’Histoire.


  Publié sur le blog « Israel’s demographic threat » (ou Ramallah Bantoustan) le 18 avril 2013. Traduction pour ce site : JM Flémal. mariam barghoutiMariam Barghouti est une étudiante palestinienne à l’université de Birzeit (Cisjordanie). Vous pouvez la suivre sur Twitter : @MariamBarghouti.  

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