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Les «pays donateurs» contribuent à maintenir les Palestiniens en cage

Charlotte Silver

La Belgique et l’Union européenne ont contribué pour 9,8 millions d’euros (12,7 millions de USD) au programme d’aide sociale de l’Autorité palestinienne au profit de familles palestiniennes vivant dans la pauvreté. La donation porte entre autres sur 9 millions d’euros en provenance du gouvernement belge, peut-on lire dans un communiqué de presse publié vendredi. Comment faut-il juger une « aide » de ce genre. La réponse dans cet article, écrit par Charlotte Silver et publié sur The Electronic Intifada le 16 août 2011.

L’aide au développement n’a fait que renforcer l’occupation et la colonisation israéliennes. (Anne Paq / ActiveStills)

L’aide au développement n’a fait que renforcer l’occupation et la colonisation israéliennes.
(Anne Paq / ActiveStills)

« Israël nous assiège, nous parque dans des cantons – des cages – et la communauté internationale nous nourrit dans ces cages. Cela n’a trait qu’au développement et cela contribue à la colonisation, au nettoyage ethnique et à la dépossession par Israël », a déclaré le Dr Samia Botmeh, assise à son bureau du Centre d’études pour le développement (CDS) à l’Université de Birzeit, près de Ramallah, en Cisjordanie occupée. En dépit des montants massifs d’aide au développement qui ont été versés en Cisjordanie, la capacité productive de l’économie palestinienne – mesurée en examinant les secteurs agricole et manufacturier – est la moitié de ce qu’elle était en 1994 et elle ne représente que 12% de l’emploi. Alors que la Banque mondiale et l’Autorité palestinienne se targuent d’une croissance de 8% du produit intérieur brut (PIB), le revenu réel par habitant est toujours inférieur de 8,4% à ce qu’il était en 1999, ce qui signifie que la croissance du PIB ne reflète pas la croissance du revenu du Palestinien moyen. L’Égypte fournit une comparaison instructive. Deux décennies de sérieuses réformes néolibérales y ont produit une croissance du PIB similairement applaudie par le Fonds monétaire international (FMI) : entre 2006 et 2008, le PIB a crû de 7% et il y a eu une pointe de 4,6% pour la seule année 2009. Toutefois, comme on le vit de façon étonnamment claire en janvier, la croissance du PIB du pays n’avait pas bénéficié à la majorité de la population : en fait, le chômage avait augmenté et 40% de la population vivait avec moins de 2 dollars par jour. Avec à sa tête depuis 2007 Salam Fayyad, un ancien représentant du FMI, l’AP a adopté la stratégie de la « saine gouvernance » néolibérale comme cadre de son projet de construction d’État. Comme l’ont fait dans le passé les États post-coloniaux, l’AP a cherché a créer un environnement propice à des marchés efficients et à la libre circulation en privatisant les services publics, en insistant sur les droits de la propriété privée et en réduisant la corruption. Cet agenda – la construction d’un État via des mesures néolibérales – est exposé de façon très directe dans un programme de l’AP intitulé « Mettre fin à l’occupation, instaurer un État ». Comme le faisait remarquer Mustaq H. Khan, un professeur d’économie à l’École de Londres des Études orientales et africaines, lors d’une conférence à Ramallah l’hiver dernier, l’injection de l’aide au développement en Palestine a flatté de façon trompeuse le programme de bonne gouvernance de l’AP, ce qui a amené les curieux et les promoteurs tels le FMI et la Banque mondiale à attribuer la hausse du PIB a une économie de marché efficace («Les stratégies de création d’un État de l’après-Oslo et leurs limites », 1er décembre 2010 [Le PDF n’est pas accessible – oct. 2015]). Il y a toujours un fort contraste entre les améliorations perçues de l’économie palestinienne et le niveau de vie réel de la majorité des Palestiniens. L’aide au développement – qui comprend en gros 40% du PIB de la Palestine – a été complice de l’occultation de la réalité économique et, dans certains cas, d’avoir tronqué la lutte de la Palestine pour sa libération nationale. En juin 2011, l’Université de Birzeit organisait une conférence au cours de laquelle des activistes et des universitaires s’entretenaient avec des donateurs et un représentant de l’AP à propos des échecs du développement, de même que du rôle troublant que joue l’aide au développement au sein du mouvement national palestinien. « Le cadre de développement est extrêmement irréaliste et problématique », a déclaré le Dr Samia Botmeh à l’adresse de The Electronic Intifada. Le cadre examiné à Birzeit était l’Analyse du développement relatif au conflit (ADC) du Programme des Nations unies pour le développement des Nations unies (PNUD), qui cherche à maximaliser l’impact de l’aide au développement dans les zones en conflit. Samia Botmeh a ajouté que l’actuel cadre international d’octroi de l’aide au développement en Cisjordanie traite plutôt la région occupée par Israël comme une zone en conflit ou une zone post-coloniale. « C’est complètement irréaliste, parce que nous ne sommes pas en conflit, nous sommes dans un processus de colonisation », a-t-elle ajouté. La conférence a eu lieu après que le Centre universitaire d’études en faveur du développement eut conclu un projet commandité par le PNUD, qui examinait comment les fonds de développement pouvaient être mieux alloués à la Cisjordanie occupée et à la bande de Gaza occupée au beau milieu d’une occupation israélienne permanente. Du fait que le cadre de l’ADV tente de réaliser des projets de « développement » tout en évitant de prendre la moindre position politique, l’étude a estimé que cela présumait implicitement que les deux parties avaient une raison de sceller un compromis. L’approche fondamentalement édulcorée refuse de reconnaître et, partant, de se pencher sur l’énorme déséquilibre de pouvoir qui permet à Israël de demeurer intransigeant. Comprenant que réallouer les fonds ne changeraient rien aux obstacles fondamentaux à la réalisation d’une autodétermination économique via le développement en Palestine, le centre a montré à quoi devrait ressembler le développement dans le contexte d’un processus actif de colonisation. « Le développement devrait constituer davantage que d’aider les gens à survivre ; il devrait tourner autour de la fin de la colonisation », a expliqué Samia Botmeh. La critique du Centre d’études en faveur du développement montre comment le développement ne parvient pas à réaliser grand-chose de tangible pour les Palestiniens – et, peut-on craindre plus encore – il sert à consolider l’occupation israélienne et à poursuivre l’annexion de terres.

Un développement confiné à la « construction d’un État »

Après l’application des mesures dictées par les accords d’Oslo signés par Israël et l’Organisation de libération de la Palestine, au milieu des années 1990, l’aide internationale à la Palestine a amorcé un virage vers le développement. Auparavant, l’aide à la Palestine se caractérisait par ses buts « humanitaires », comme c’était le cas pour les opérations de l’ONU et autres gestes de charité. Avec l’installation de l’Autorité palestinienne en tant que gouvernement de transition, l’aide au développement prévoyait ostensiblement de promouvoir une économie indépendante censée facilité une transition en douceur vers un État palestinien. Après dix-huit années d’un prétendu processus de paix – dans lequel l’institution de la lutte palestinienne de libération nationale a été confinée dans un projet de « construction d’État » par l’AP et Israël – le niveau de vie des Palestiniens a baissé, alors que l’inégalité a augmenté. Samia Botmeh croit que l’intention sous-jacente de cette aide au développement est qu’elle va devoir être acheminée vers un État post-colonial et qu’Israël nourrit quelque part l’intention de se retirer de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Ces suppositions, qui oublient de façon flagrante toute réalité politique, ont permis à l’aide au développement de renforcer la colonisation israélienne via la détérioration continue de la contiguïté territoriale de la Palestine et le processus de dépopulation auquel on assiste en zone C — plus de 60% de la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est, sous contrôle total d’Israël. Sous les accords d’Oslo, la Cisjordanie et la bande de Gaza occupées ont été divisées en zones A, B et C, la dernière étant administrée et contrôlée par le gouvernement israélien et son armée. Israël a décrété que les trois quarts du territoire étaient des « zones militaires fermées » ou des réserves naturelles et, par conséquent, étaient « hors des limites » pour les Palestiniens. Approximativement 40.000 Palestiniens vivent en zone C. Le délai de 1999 prévu pour terminer le découpage géographique de la Cisjordanie en zones A, B et C est dépassé depuis longtemps. Loin d’assister à la formation d’un État viable, l’aide au développement a servi à parachever la partition du territoire. Peter Lundberg, un représentant de l’Agence suédoise de coopération au développement international, confirme ces défauts dans l’actuel paradigme de développement en Palestine. S’exprimant selon la perspective d’un donateur international, Lundberg a réprouvé la complicité de l’aide au développement dans la fragmentation des Palestiniens du fait que cette aide ne s’applique qu’à la zone A en raison des restrictions israéliennes dans la zone C. « Les donateurs et l’AP ont trop concentré leur attention sur la mise sur pied d’un État, ce qui est important, mais ils vont perdre des parties importantes du territoire », a déclaré Lundberg. « Le développement devrait aider les Palestiniens à rester sur leurs terres ; ils sont trop nombreux à avoir quitté [leurs terres dans] la zone C» Du fait que les projets en cours dans la zone C contrôlée par Israël sont exigeants sur le plan logistique, voire impossibles dans bien des cas, les donateurs sont enclins à contribuer à des projets en zone A. Selon les statistiques de Lundberg, s’il y a eu un exode des Palestiniens de la zone C, c’est surtout en raison des conditions de vie impossibles imposées par Israël et de la nature prédatrice des colonies avoisinantes. Israël ne permet pas aux communautés de se connecter aux sources d’eau ou d’électricité et refuse quasiment toute demande de permis de bâtir, ce qui aboutit par conséquent à la destruction des installations de collecte de l’eau, des écoles et des maisons. Par contre, les colonies à proximité des villages palestiniens sont librement fournies en eau, en électricités, et routes et en infrastructures d’expansion. En 1967, approximativement 200.000 Palestiniens vivaient dans la vallée du Jourdain, qui est désignée comme zone C, excepté pour la ville palestinienne de Jéricho. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 56.000, dont 40.000 vivent Jéricho (en zone A), selon les statistiques de l’agence d’aide internationale Save the Children (Sauvez les enfants). Le tableau de dévastation que révèlent ces statistiques est que les donateurs ont été complices en aidant le processus israélien consistant à réduire la Cisjordanie aux 18% comprenant la zone A. En agissant de la sorte, ils ont contribué à céder au contrôle d’Israël la majeure partie des terres et de l’agriculture de la Cisjordanie, lesquelles pourraient constituer la base d’un État palestinien et d’une véritable économie palestinienne autosuffisante.

Le néolibéralisme mine les droits des palestiniens à l’autodétermination

Raja Khalidi, un économiste en chef de l’UNCTAD (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement), a écrit que l’entreprise de développement – représentant 1,5 milliard de USD par an – avait lieu à l’intérieur de territoires qui avaient été indiqués par la Banque mondiale, l’Union européenne, le FMI et les États-Unis comme sites d’expansion d’un projet néolibéral (voir « Le néolibéralisme en tant que libération : Le programme de création d’un État et la refonte du mouvement national palestinien », Journal of Palestine Studies, Vol. 40, n° 2, hiver 2011). Dans le paradigme néolibéral de l’AP – tel qu’il est repris dans le « Plan de réforme et de développement de la Palestine » de 2008-2010 et « Mettre un terme à l’occupation et instaurer l’État » — la croissance économique est promise comme consolation de l’occupation plutôt que comme stratégie de résistance à l’occupation. Prenant la parole à la conférence, Khalidi a fait remarquer l’absurdité d’un tel agenda dans le contexte d’une occupation qui, en fin de compte, détermine l’économie de la Palestine. « Ces trois dernières années, l’AP a évincé les obstacles internes à la construction de l’État, alors qu’elle n’a aucune structure pour s’en prendre aux obstacles extérieurs », a-t-il dit. De plus, sans souveraineté, une croissance économique réelle est hors de portée. Khalidi a expliqué que l’AP n’est pas seulement incapable de contrer la politique de colonisation agressive d’Israël, mais elle n’a pas non plus la capacité d’exercer un contrôle sur la politique macroéconomique de la Palestine – tels que sa propre monnaie et le contrôle sur les intérêts ou les taux d’échange. L’aide au développement a longtemps été fautive en raison de sa contribution par inadvertance au soutien de l’occupation en réduisant son impact humanitaire et en la rendant donc ainsi plus acceptable. Cependant, Omar Barghouti, une figure de proue du mouvement BDS (boycott, désinvestissement et sanctions), a révélé la nature hypocrite de l’aide internationale au développement. « Le développement transpire la complicité avec le colonialisme ; c’est intentionnel et il s’agit donc de complicité – l’ignorance n’est pas une excuse », a-t-il dit à la conférence. Omar Barghouti a cité plusieurs exemples de pays jetant un peu d’argent dans la cause du développement en Palestine tout en soutenant en même temps des projets ou des sociétés qui, en fait, sapent la souveraineté palestinienne. Veolia, une entreprise française de transport qui, selon Barghouti, est principalement aux mains de l’État, construit pour l’instant un nouveau système ferroviaire léger à Jérusalem. Ce train léger relie Jérusalem-Ouest à des blocs de colonies illégales à Jérusalem-Est occupée. Malgré des pressions ciblées sur Veolia afin que la société se retire de ce projet de train léger — une partie du plan de la campagne mondiale des BDS qui a coûté à la société jusqu’à 10 milliards de USD, selon Barghouti — la société et, par extension, la France, ont maintenu leur contrat avec Israël.

Restaurer la lutte des classes dans la lutte de libération nationale

Adam Hanieh, un conférencier sur les études de développement de l’École des études orientales et africaines, situe l’aide au développement dans le champ plus long de la colonisation du territoire par Israël via la fragmentation systématique du peuple et de la nation palestiniens. Dans la conférence qu’il a donnée à Birzeit, Hanieh a restauré l’importance de la lutte des classes pour le but de la libération nationale et il a dénoncé l’aide au développement en disant qu’elle nuisait à l’unité des Palestiniens, non divisés sur le plan de la richesse et des classes, contre l’occupation. « En soixante-trois ans de colonisation, on a assisté à la division, la fragmentation et le démembrement du peuple palestinien. Le développement doit affronter cette fragmentation et non y contribuer », a expliqué Hanieh au public. Illustrant comment le néolibéralisme a encouragé la notion selon laquelle les solutions aux problèmes sont individuelles de nature plutôt que collectives, Hanieh a insisté sur le fait qu’une grande partie du « développement » qu’on voit apparaître en Cisjordanie profite au monde des affaires israélien. Par exemple, la consommation dans la culture florissante des restaurants et cafés, à Ramallah, est surtout financée par cette aide au développement – et, à son tour, elle soutient l’importation de produits israéliens. Il est dramatique que cette nouvelle classe de consommateurs – facilitée par l’aide au développement – crée une couche isolée de plus dans la société palestinienne. Tout cela se poursuit contrairement à ce que l’on voit en toile de fond : des révoltes populaires régionales contre, entre autres, la politique néolibérale. Ces révoltes proposent un déboulonnage exemplaire des dictateurs et de l’actuel ordre mondial et elles illustrent bien le potentiel d’inspiration qu’il y a dans la lutte des classes. Si les programmes d’aide au développement proposaient la liberté – plutôt que l’introduction d’un État néolibéral – comme principal objectif pour les Palestiniens, ils pourraient commencer par s’opposer au processus de confiscation et de colonisation en cours depuis 63 ans. Autrement, ils ne feront que prêter main-forte à ce processus.


Article The Electronic Intifada le 16 août 2011. Traduction pour ce site : Jean-Marie Flémal. charlotte silverCharlotte Silver est une journaliste installée en Cisjordanie. On peut la joindre à l’adresse charlottesilver@gmail.com  

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