Dans l'actu

Que peuvent espérer les Palestiniens du prochain Président des États-Unis ?

Peter Beinart

Peter Beinart, professeur associé de Sciences politiques à la City University de New York et commentateur politique pour la chaîne d’info en continu CNN a dressé pour Haaretz un tableau peu encourageant des perspectives qu’offre la prochaine élection présidentielle aux États-Unis. «Obama me manque déjà», dit-il.


jewish_prez

Dans le «New York Magazine» en 2011 : Obama est «le premier Président juif» des États-Unis

«S’agissant des droits des palestiniens, le 44ème Président des États-Unis peut difficilement passer pour un radical. Selon Ehud Barak et Shimon Peres, il a assuré à Israël plus d’aide et de sécurité qu’aucun autre Président dans l’histoire. Il a refusé tout dialogue avec le Hamas, alors même qu’Israël a entamé cette démarche de son côté. Il a contrecarré à plusieurs reprises les efforts des Palestiniens aux Nations-Unies.

Mais si on le compare à pratiquement tous les candidats en lice pour le remplacer, Barack Obama [1] est un radical. Il est un radical parce qu’il admet que les Palestiniens ont tout simplement des droits.»

«Commençons par les Républicains. sur le sujet Israël-Palestine, les candidats du GOP (“Grand Old Party”) se rangent en trois catégories, qui se chevauchent :

  • ceux qui proposent de laisser les Palestiniens  indéfiniment sous occupation militaire israélienne
  • ceux qui proposent d’expulser les Palestiniens d’Israël
  • et ceux qui nient tout simplement que les Palestiniens existent.

Dans la première catégorie se trouve le Sénateur de la Floride, Marco Rubio, qui en mai dernier a déclaré au Conseil des Relations Internationales : “je ne crois pas que les conditions existent pour” un État palestinien “aujourd’hui”.

Se pourrait-il que cela ait un rapport avec le fait que durant le dernier mandat de Benjamin Netanyahou en tant que Premier ministre, entre 2009 et 2014, la population des colons a augmenté deux fois aussi rapidement que la population à l’intérieur de la “ligne verte” ? Pas selon Rubio, qui l’année dernière qualifié de “déplorables” les critiques d’Obama contre la construction de colonies, et dont le principal contributeur financier est aussi un bailleur de fonds de la colonie de Ariel.

Jeb Bush a une vision similaire : pour pouvoir disposer d’un État les Palestinien doivent attendre d’être repré­sentés “par des leaders qui ont la capacité de tenir la promesse faite à la table des négociations – ce qui n’est pas le cas actuellement” a déclaré un de ses porte-parole en mars dernier.

Ted Cruz est le plus brutal d’entre eux : “Israël est un État souverain. Et je fais confiance aux dirigeants d’Israël pour déterminer s’ils veulent adopter une solution à un État ou une solution à deux États. Ce que préfèrent les Palestiniens est suprêmement hors de propos”.

Ça, ce sont les modérés. Parmi ceux qui sont sur une ligne dure, on trouve le neuro-chirurgien en retraite Ben Carson, actuellement en deuxième position dans les sondages nationaux. Lors d’un voyage en Israël en 2014, il a déclaré qu’alors qu’il n’est pas sûr qu’un État pour les Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza “ait beaucoup de sens”, mais que “peut-être l’Égypte” pourrait fournir “un endroit pour les Palestiniens”.

L’ancien gouverneur de l’Arkansas, Mike Huckabee, est d’accord. S’il doit y avoir un État palestiniens, a-t-il expliqué en 2008, “qu’ils le prennent en Égypte. Qu’ils le prennent en Syrie. Laissez-les l’installer en Jordanie”. Ni Carson ni Huckabee n’ont expliqué comment ils feront passer les Palestiniens de la Cisjordanie et de Gaza vers l’Égypte, la Syrie ou la Jordanie. Heureusement pour eux, Meir Kahane a consacré tout un livre au problème.

La question de savoir comment Huckabee déterminerait qui transférer en Égypte, en Syrie ou en Jordanie n’est pas plus claire, compte tenu du fait qu’il a précédemment déclare que “il n’existe en réalité rien de tel qu’un Palestinien”. C’est aussi l’avis d’un autre candidat, Rick Santorum pour qui “tous ceux qui vivent en Cisjordanie sont des Israéliens”, ainsi que l’a déclaré cet ancien gouverneur de la Pennsylvanie en 2011. “Ce ne sont pas des Palestiniens, il n’y a pas de Palestiniens”, dit Santorum, qui ne s’est de toute évidence pas rendu compte qu’une fois qu’on désigne comme “Israéliens” les Palestiniens de Cisjordanie cela implique qu’on adopte la logique d’un État binational.

Il y a un candidat Républicain qui s’était un jour distancié des positions dignes de Naftali Bennet de ses rivaux. C’est Rand Paul, qui en 2011 avait proposé de supprimer toutes les aides étatsuniennes à l’étranger, y compris pour Israël. Mais après avoir intensément courtisé les donateurs juifs, le Sénateur du Kentucky a changé d’avis. Aujourd’hui, il soutient l’aide à Israël. C’est l’aide à l’Autorité Palestinienne qu’il souhaite supprimer.

Et où se situe Donald Trump dans tout cela ? Comme sur la plupart des sujets, prendre des positions précises n’est pas son point fort. Mais l’été dernier il a insisté : “J’ai été loyal envers Israël depuis le jour de ma naissance”. Trump, cela mérite d’être noté, est né en 1946.

La partie réellement choquante

Mais nous n’avons pas encore abordé la partie réellement choquante de la campagne 2016. La partie choquante, c’est Hillary Clinton. Obama et Clinton ont eu des relations très différentes avec les Juifs et Israël. Avant qu’Obama se mette à frayer avec l’AIPAC, il avait déjà établi des liens étroits avec des Juifs tels que Newton Minow, qui lui a donné son premier emploi de juriste; Abner Mikva, qui lui a offert un stage judiciaire; Bettylu Saltzman et Marilyn Katz, qui ont organisé le rassemblement de 2002 au cours duquel il a dénoncé la guerre en Irak; Arnold Wolf, le rabbin de la synagogue qui se trouve juste en face de chez lui; et David Axelrod,  de longue date son conseiller politique.

Étant né d’un père kenyan, et ayant partiellement grandi en Indonésie, ayant eu au collège un Pakistanais comme colocataire, Obama n’a pas eu de mal à saisir la condition semi-coloniale des Palestiniens privés de citoyenneté dans leur propre pays. Et ses amis Juifs de Chicago n’ont pas ébranlé ce point de vue, ils l’ont au contraire renforcé. Et chacun, bruyamment ou silencieusement, a rompu avec l’establishment juif étatsunien à propos de son refus de toute critique de la politique adoptée par Israël en Cisjordanie. Il n’est donc pas étonnant que durant les années précédant son élection à la présidence, Obama ait été – selon la formule de Wolf – “sur la ligne de Peace Now”.

Les débuts de Hillary Clinton ont été plus conventionnels, et plus pénibles. Après avoir déclaré, alors qu’elle était “First Lady”, en 1998, qu’elle soutenait un État palestinien, ce qui n’était pas encore à l’époque la position officielle des États-Unis, elle avait été désavouée par l’administration [le gouvernement] de son propre mari. Ensuite, l’année suivante, elle embrassa publiquement Suha Arafat, après que l’épouse du leader palestinien ait accusé Israël d’avoir utilisé “des gaz empoisonnés” contre des enfants palestiniens, et elle devint la cible de publicités de dénigrement des Républicains.

Congratuler publiquement l'épouse de Yasser Arafat, une erreur qu'Hillary Clinton ne risquait pas de faire deux fois…

Congratuler publiquement l’épouse de Yasser Arafat, une erreur qu’Hillary Clinton ne risquait pas de faire deux fois…

La leçon qu’Hillary en retint, et qu’elle n’a plus jamais oubliée depuis, c’est que dans la politique aux États-Unis il n’y a jamais rien à gagner à associer son nom aux Palestiniens. Dès le moment où elle a com­mencé à briguer le mandat de Sénateur de New York [3], en 2000, Hillary a adopté une approche très différente à propos de la création d’un État palestinien. Elle a déclaré que si les Palestiniens procla­maient “unila­té­rale­ment” leur État, les États-Unis devraient supprimer toute aide.

En tant que candidate, elle a aussi pris la défense d’Ariel Sharon lorsqu’il se rendit en septembre 2000 sur le “Mont du Temple”, critiqua l’administration [le gouvernement] de son mari pour ne pas avoir opposé son véto à une résolution [de l’ONU] qui critiquait la réaction d’Israël face aux violences qui en découlèrent, promit de déplacer l’ambassade des États-Unis à Jérusalem et se déclara préoccupée par le fait que l’espion israélien Jonathan Pollard n’avait pas été jugé selon “une procédure régulière”.

Le plus frappant reste que durant les première semaines de la deuxième intifada, durant lesquelles les soldats israéliens ont tiré 1,3 million de balles, Hillary Clinton, comme l’a noté un reporter qui suivait sa campagne,  n’a pasprononcé une syllabe de compassion, [même] pour les plus clairement irréprochables des Palestiniens, les enfants palestiniens”.

Durant cette campagne pour le Sénat, Hillary a établi des liens plus forts avec les groupes dominants des Juifs américains que n’avait jamais pu le faire Obama lorsqu’il briguait le siège de l’Illinois [au Sénat]. Et elle n’a pratiquement rien laisser paraître de son scepticisme à l’égard de la politique d’Israël. En 2004, le candidat Obama avait dit :la construction d’un mur séparant les deux nations est un autre exemple de la négligence de cette administration [de G.W. Bush] dans la promotion de la paix”.

Hillary, par contraste, a déclaré “soutenir fermement le droit d’Israël de construire une barrière de sécurité afin d’essayer de maintenir ceux qui veulent nuire à Israël hors d’Israël”. Elle n’a jamais fait mention du fait que, pour la plus grande partie, la “barrière” n’est pas en territoire israélien mais bien en Cisjordanie,  à travers laquelle elle serpente afin d’englober autant de colonies que possible.

Pendant la campagne présidentielle de 2008, ses adjoints ont lancé des attaques voilées contre Obama à qui ils reprochaient d’avoir été conseillé par Robert Mallay, ancien conseiller à la Sécurité Nationale de Bill Clinton et par Zbigniew Brzezinski, qui fut conseiller à la Sécurité Nationale de Jimmy Carter, deux spécialistes de politique internationale dont les associations juives dominantes se méfiaient. Selon l’expression d’un membre du personnel du Congrès bien informé, “chaque membre juif [du Congrès] savait où se situait l’AIPAC” durant les primaires du parti Démocrate en  2008 : elle soutenait Hillary [contre Obama].

Mais tout cela est peu de choses par comparaison avec ce qu’Hillary a fait jusqu’ici durant la campagne actuelle. Durant l’année 2014, elle a lancé officieusement sa candidature à la présidence avec un livre consacré à la période où elle était Secrétaire d’État, “Hard Choices” (Choix difficiles). Ce qu’elle écrit dans “Hard Choices” est frappant à la fois par la manière dont elle y décrit la réalité, et par la manière dont elle se démarque des politiques suivies par l’administration [le gouvernement Obama] dont elle a fait partie.  Elle parle tout d’abord d’Israël à propos des pressions de l’administration Obama pour obtenir un “gel” [de la construction de colonies juives en Cisjordanie], un “gel” dont elle affirme qu’il fut “sans précédent”. Elle admet que cette description a provoqué “de l’indignation dans les pays arabes”, où “les gens pensaient que je fis preuve de trop de générosité envers une offre qui fut considérée comme de court terme et qui excluait Jérusalem”. Mais Hillary s’adresse à elle-même des félicitations pour “avoir dit une vérité désagréable qui allait [lui] causer des ennuis”. Le sous-entendu est que les critiques arabes de Hillary ne voulaient laisser à Israël aucun répit.

Pourtant, les critiques arabes de Hillary avaient raison. La question n’est pas seulement que le “gel” de la colonisation  excluait Jérusalem-Est, qui est séparée du reste de la Cisjordanie par la construction israélienne. Le “gel” excluait aussi les immeubles dont la construction avait déjà commencé [2]. Cette échappatoire s’est avérée d’une importance cruciale, parce que – ainsi que la presse israélienne l’a rapporté à l’époque – les colons avaient passé les mois précédant l’entrée en vigueur du “gel”  à creuser fiévreusement les fondations de nouveaux bâtiments, qu’ils ont continué à construire pendant les dix mois du “gel”, après quoi ils ont pu recommencer à creuser de nouvelles fondations…

Le résultat, selon l’ONG “Peace Now” (La Paix Maintenant), fut qu’il y eut davantage de nouvelles constructions dans les colonies en 2010 – l’année du “gel” – qu’en 2008. Ainsi que l’émissaire de Hillary pour le Moyen-Orient, George Michell, lui -même l’a reconnu devant le négociateur palestinien Saeb Erekat, l’administration Obama avait souhaité une réelle interruption de la croissance des colonies, mais “nous avons échoué”. 

Le véritable coup d’État

S’agissant de Gaza, les omissions de Hillary ne sont pas moins frappantes. Elle affirme que le Hamas “contrôle [la Bande de Gaza] depuis qu’il a a évincé sa faction palestinienne rivale, le Fatah, en  2007”. Le sous-entendu est que le Hamas a pris le pouvoir par la force. La réalité est pourtant que le Hamas a remporté une élection. En janvier 2006, quatre mois après le départ des derniers colons israéliens de Gaza, les Palestiniens – tant à Gaza qu’en Cisjordanie et à Jérusalem-Est  – ont élu leurs représentants au Parlement de l’Autorité Palestinienne. Après 10 ans du régime autoritaire et malhonnête du Fatah, une majorité a choisi le Hamas. Selon le spécialiste des sondages d’opinion Khalil Shikaki, deux tiers des électeurs ont cité la corruption ou la loi et l’ordre comme leur préoccupation principale, et 85% ont qualifié l’Autorité Palestinienne, dominée par le Fatah, de corrompue.

Après sa victoire électorale, le Hamas a lancé un appel en faveur d’un gouvernement d’unité nationale avec le Fatah “dans le but de mettre fin à l’occupation et la colonisation et de parvenir à un retrait complet des territoires occupés [par Israël] en 1967, y compris Jérusalem, de sorte que la région puisse jouir de la paix de sa la stabilité durant cette phase”.

Mahmoud Abbas, qui appartient au Fatah et qui avait été élu séparément l’année précédente serait resté président [de l’Autorité Palestinienne]. Le Hamas, néanmoins ne reconnaissait pas formellement Israël, n’acceptait pas les “accords de paix” antérieurs et ne renonçait pas à la violence. Mais l’ancien patron du Mossad, Ephraïm Halevy, encourageait Israël à négocier une trêve à long terme avec le Hamas (ce que, selon certaines informations, Israël a commencé à faire cette année). De la sorte, Israël pourrait avoir continué à négocier une “solution à deux États” avec Abbas pour autant que le Hamas s’engage à accepter les résultats d’un referendum sur la question, chose que les leaders du groupe ont ultérieurement promis de faire.

Au lieu de cela, l’administration Bush a exercé des pressions sur Abbas pour qu’il dissolve le Parlement palestinien et gouverne par décret sous couvert d’urgence. Sachant que le Hamas résisterait aux tentatives de Abbas pour annuler les élections – spécialement à Gaza, où il était fortement implanté sur le terrain – les bushistes ont commencé à encourager l’ancien conseiller à la sécurité de Abbas, Mohammed Dahlan, pour qu’il s’empare du pouvoir dans la Bande de Gaza par la force. Condoleeza Rice, qui était alors Sécrétaire d’État, a poussé l’Égypte, la Jordanie, l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis à fournir des armes à Dahlan.  Mais quand la bataille pour Gaza a éclaté, le Hamas l’a remportée facilement et brutalement.

Le véritable coup de force, en d’autres termes, n’a pas été lancé par le Hamas. Il a été lancé par le Fatah et les États-Unis. Mais au lieu de reconnaître que les décisions de Washington, de Tel Aviv et de Ramallah ont favorisé la prise du pouvoir du Hamas à Gaza, Hillary laisse le lecteur imaginer que tout cela n’est que le fruit d’une pathologie palestinienne.

Plus remarquable encore : Hillary omet pratiquement toute mention du blocus exercé par Israël.Étant donné que le Fatah contrôlait la Cisjordanie et le Hamas la Bande de Gaza”, écrit-elle dans ses mémoires, “les deux camps ont été en mesure de tester leur approche de l’art de gouverner. Le résultat a pu se voir chaque jour dans les rues palestiniennes et dans les quartiers. A Gaza, le Hamas a régné sur une vacillante enclave de terreur et de désespoir. Il a accumulé les roquettes alors que la population sombrait de plus en plus dans la pauvreté. Le chômage a atteint près de 40%, et était même encore plus élevé parmi les jeunes. Le Hamas a entravé l’aide internationale et le travail des ONG humanitaires et fit peu d’effort pour favoriser une croissance économique durable”.

Ce que Hillary oublie de mentionner, c’est que pendant ce “test” des approches de l’art de gouverner du Hamas et du Fatah, Israël a bloqué les exportations de Gaza vers Israël et vers la Cisjordanie, qui représentaient 85% du marché externe de la Bande. Le nombre de camions qui ont quitté Gaza durant l’année où le livre de Hillary fut publié a représenté – selon l’organisation de défense des droits humains Gisha – moins de 1% de ce qu’il était avant la prise du pouvoir par le Hamas.

Les officiels israéliens justifient ces mesures par des nécessités de sécurité. Et même sans le blocus, il est parfaitement possible que le Hamas se soit révélé être un mauvais serviteur de l’économie de Gaza. Mais décrire la chute de Gaza dans “la pauvreté” et “le désespoir” sans faire la moindre allusion au blocus qui empêche les exportations de Gaza vers se principaux marchés est franchement malhonnête.  Le sous-entendu, une fois encore, est qu’il ne peut y avoir qu’une cause aux souffrances des Palestiniens : leur propre dépravation.

Embrasser Netanyahou

Dans son livre, Hillary laisse aussi entendre que Obama a exercé une pression excessive sur Netanyahou. En 2009, lors qu’une rencontre dont il a largement été rendu compte, le vice-président exécutif de la Conférence des Présidents des principales organisations juives américaines, Malcolm Hœnlein, a dit à Obama : “si vous voulez qu’Israël prenne des risques, alors il faut que des leaders sachent que les États-Unis se tiennent à leurs côtés”. Obama ne fut pas d’accord […]. Dans “Hard Choices” Hillary prend le parti de Hœnlein. “J’ai appris”, écrit-elle,  “que Bibi [Netanyahou] se battra s’il se sent acculé, mais si vous êtes connecté avec lui comme un ami, il y a une chance que vous puissiez arriver à réaliser quelque chose ensemble”.

Hillary est tellement désireuse de prouver que Netanyahou a répondu à ses propos rassurants qu’elle abandonne les paramètres d’une “solution à deux États” tels qu’ils ont été définis en 2000 par son mari. Dans “Hard Choices”, elle mentionne que Abbas “a dit qu’il pouvait vivre avec un déploiement militaire israélien dans la vallée du Jourdain pour quelques années après la création d’un nouvel État”, alors que Netanyahou “a insisté pour que des troupes israéliennes restent déployées le long de la frontière [avec la Jordanie] pour de nombreuses décennies, sans fixer de date pour leur retrait”. Hillary considère ces deux perspectives comme équivalentes, et va jusqu’à voir dans celle de Netanyahou une lueur d’espoir. “Si la conversation portait sur des années, pas des décennies ni des mois, alors peut-être qu’un bon mélange de sécurité internationale et de tactiques et techniques avancées de protection des frontières pourraient combler l’écart [entre les positions des protagonistes]”.

Ce que Hillary néglige de mentionner, c’est que l’approche de Abbas est conforme aux paramètres définis par [Bill] Clinton – et  que des documents qu’elle publie ailleurs dans son livre reprochent à Yasser Arafat de ne pas avoir acceptés – qui prévoyaient que Israël quitte la vallée du Jourdain dans les trois ans. La position de Netanyahou, en revanche, contredit de manière flagrante ces paramètres.

Dans l’année écoulée depuis la publication de son livre, Hillary a refait encore et encore la même chose : un alignement sur les positions de Netanyahou, même quand il éviscère la vision de ce que doit être un État palestinien viable défendue par son mari et par Obama. Deux mois après la publication de son livre, en août 2014, dans une interview avec Jeffrey Goldberg, de “Atlantic”, Hillary notait : “lors de mes rencontres avec eux, j’ai obtenu de Abbas la continuation de la présence de l’armée israélienne [dans la vallée du Jourdain] jusqu’à six, sept, huit ans… J’ai obtenu de Netanyahou de revenir de l’éternité jusqu’en 2025. C’est une négociation, non ?”.

Oui, c’est une négociation. Mais c’est une négociation dans laquelle la stratégie de Hillary consistant à coller de près aux positions de Netanyahou pour qu’il ne se sente pas “acculé” lui permettent de conduire les États-Unis à séloigner toujours davantage de la perspective d’un État palestinien même très modestement souverain.

Alors que la campagne a continué, en fait la perspective dans laquelle Hillary se situe a évolué vers encore plus de proximité avec Netanyahou. “Je sais ce que c’est de prendre des décisions difficiles”, a-t-elle déclaré le mois dernier au cours de sa campagne dans l’Iowa. “Pour les Israéliens il s’agit de sécurité. Pour les Palestiniens il s’agit d’autonomie”.

Peut-être Hillary manque-t-elle tout simplement de vocabulaire. Mais ce que les dirigeants palestiniens demandent énergiquement depuis des décennies ce n’est pas l’autonomie, c’est la souveraineté. Ou, pour l’exprimer autrement, ce sont les droits individuels et nationaux que la souveraineté peut donner. “L’autonomie”, par contraste, est que ce que les dirigeants israéliens ont périodiquement offert en lieu et place d’un État.

“Les Palestiniens arabes accepteraient-ils l’autonomie”, demandait Netanyahou en 1994 dans une tribune libre publiée dans le Jerusalem Post sous le titre “L’alternative est l’autonomie”. Il écrivait : “Ma réponse est qu’ils accepteraient s’ils savaient que Israël ne leur donnerait pas un État indépendant”.

Netanyahou est supposé avoir abandonné cette position en 2009, puisqu’il s’est prononcé en faveur d’un État palestinien. Mais cette année, dans une série de déclaration, il a fait volte-face et a dit clairement qu’il n’est pas favorable à une souveraineté palestinienne avant très longtemps. Et c’est pure coïncidence si Netanyahou est de nouveau en faveur d’une “autonomie”, et Hillary courtise les électeurs et les donateurs juifs et bellicistes en singeant ses positions.

La position actuelle de Netanyahou que s’il souhaite toujours qu’ils y ait “un jour” un État palestinien, “les changements dramatiques qui se sont produits au cours des dernières années dans la région” ont rendu la chose impossible pour le moment. Et c’est maintenant la vision de Hillary également. Dans l’Iowa, elle a déclaré que “il est très difficile d’imaginer comment tant les Palestiniens que les Israéliens peuvent parvenir à un accord jusqu’à ce qu’ils sachent ce qui va se passer en Syrie, et avant qu’ils sachent si la Jordanie va rester stable”.

Si telle est la position de Hillary, il s’agit d’un désaveu total de celle de l’administration Obama. Et cela signifie que sa position est maintenant pratiquement identique à cella de Rubio, celui qui sera plus que probablement son principal adversaire dans cette élection, et qui a déclaré en mai : “Je ne crois pas que les conditions existent” pour un État palestinien “actuellement”.  

Position belliciste

On peut défendre le nouveau point de vue de Hillary. Après tout, le Moyen-Orient est plus chaotique qu’il ne l’était durant l’administration de son mari. Il est cependant plus difficile de défendre son refus pratiquement total de reconnaître les droits et la dignité des Palestiniens. Dans son discours sur la politique moyen-orientale, devant la Brookings Institution, il y a deux mois, Hillary a mentionné Israël à 40 reprises, et les Palestiniens pas une seule fois. Elle a fait référence au Hamas trois fois, mais n’a jamais mentionné la population de Gaza. La section “sécurité nationale” de son site web de campagne mentionne Israël 5 fois et les Palestiniens aucune. Même quand son site web approuve l’idée de deux États, les Palestiniens sont absents. Le site promet que Hillary sera “partenaire avec Israël pour faire avancer la vision à deux États d’un Israël juif et démocratique avec des frontières sûres et reconnues”. Il n’y a aucune allusion à l’idée d’œuvrer avec les Palestiniens ou à celle de concrétiser leurs aspirations.

La réaction de Hillary à la montée de la violence a été de se déclarer “alarmée par la récente vague d’attaques contre des Israéliens… Des hommes et des femmes vivant à Jérusalem, à Tel Aviv ou ailleurs, ne peuvent pas aller à l’épicerie ou se rendre à la prière sans regarder par-dessus leur épaule”. En lisant sa déclaration personne ne pourrait se douter qu’un seul Palestinien est mort. On est loin d’Obama, qui dans “The Audacity of Hope” affirmait la commune et égale humanité des Palestiniens et des Juifs.  “En voyageant à travers Israël et la Cisjordanie, j’ai parlé à des Juifs qui avaient perdu des parents lors de l’Holocauste et des frères dans des attentats suicides à la bombe. J’ai écouté des Palestiniens parler des humiliations aux checkpoints et se remémorer la terre qu’ils ont perdue. J’ai volé en hélicoptère de part et d’autre de la ligne de séparation des deux peuples et je me suis trouvé incapable de distinguer les villes juives des villes arabes, toutes elles apparaissent comme de fragiles avant-postes contre les collines verdoyantes et caillouteuses”.

Lorsque Obama s’est rendu en Israël, en 2013, il a réaffirmé l’humanité des Palestiniens. Il a demandé à un auditoire composé majoritairement de Juifs israéliens de “se mettre dans leurs [les Palestiniens] chaussures. Regardez le monde avec leurs yeux. Il n’est pas juste qu’un enfant palestinien ne puisse pas grandir dans un État qui soit le sien. Vivre toute leur vie avec la présence d’une armée étrangère qui contrôle les mouvements, pas seulement ceux des jeunes gens, ceux de leurs parents et de leurs grand parents, jour après jour”.

Pourquoi Hillary ne dira-t-elle rien de ce genre ? Pour une part, je le suspecte, c’est parce que sa vision politique est globalement simplement plus belliciste. Obama est le premier président américain avec une profonde expérience du monde en voie de développement. Il est aussi devenu adulte après [la guerre du] Vietnam, et il a donc moins été effrayé par la crainte de voir les Démocrates perdre les élections pour s’être montrés trop pacifistes.

En 1964, Hillary Clinton a fait activement campagne pour le Républicain ultra-réactionnaire Barry Goldwater, qui promettait s’il était élu Président de faire abroger les loi anti-ségrégation raciale.

Hillary, au contraire, a reçu une éducation beaucoup plus conventionnelle, dans un univers majoritairement blanc des banlieues où vit la classe moyenne de Chicago. Alors qu’elle était étudiante à la faculté de droit, elle a travaillé pour la campagne de George McGovern, qui a dénoncé la guerre du Vietnam et a perdu dans 49 États.

A l’époque de l’administration de son mari, elle fut un soutient à l’usage de la force militaire en Bosnie et au Kosovo. Israël n’est pas le seul sujet à propos duquel elle s’est éloignée d’Obama et rapprochée du GOP [le parti Républicain]. En 2002, elle a soutenu la guerre en Irak. Et tout comme John McCain, elle préconise une “no-fly zone” (zone de survol interdit) en Syrie.

Le glissement des Démocrates

L’ironie du sort veut qu’alors que la tendance actuelle de Hillary Clinton est de se rapprocher toujours davantage de Netanyahou,  les Démocrates ordinaires s’en éloignent de plus en plus. Entre 2014 et 2015, selon l’institut de sondages Gallup, le pourcentages de Démocrates qui disent s’identifier davantage aux Israéliens qu’aux Palestiniens a chuté de 10 points. Un sondage réalisé par le Pew Research Center en mars dernier montre que si les Républicains ont massivement une opinion favorable de Netanyahou, les Démocrates ont une opinion négative de lui dans une proportion de deux contre un. Et parmi les “Démocrates libéraux” [la “gauche” si on adopte une terminologie européenne mal adapté – NDLR], qui jouent un rôle disproportionné dans les élections primaires, la proportion est de trois contre un.

Ce glissement fait partie d’un changement culturel et idéologique plus vaste. Le parti Démocrate, qui a eu dans le passé une forte base dans la classe ouvrière blanche, est de plus en plus dominé par les minorités, les professionnels et les jeunes athées, qui ont tendance à se détourner du nationalisme, des forces armées et de la religion conservatrice, c’est-à-dire de tout ce à quoi les Américains identifient Israël. Sur pratiquement tous les sujets de politique intérieure – de la criminalité à la vente d’armes, de Wall Street à l’environnement – cette nouvelle coalition pousse Hillary vers la gauche. Pourtant, s’agissant d’Israël, jusqu’ici elle lui laisse totalement le champ libre.

Cela s’explique par le fait que la plupart des Démocrates ne s’intéressent pas tellement à Israël. Sauf quand des Américains meurent à l’étranger, les électeurs dans leur ensemble – et les  “libéraux” en particulier – se focalisent surtout sur les problèmes intérieurs qui affectent leur vie de tous les jours. Les électeurs Démocrates qui s’intéressent à Israël, et qui disposent de ressources qui leur permettent d’avoir l’oreille d’un candidat, sont des gens comme Haim Saban, le milliardaire belliciste qui finance les campagnes de Hillary.

Mais les Démocrates hostiles à Netanyahou s’y intéresseraient davantage s’ils avaient un candidat à la présidence qui en fasse autant.

Au lieu de cela, ils ont Bernie Sanders, qui a attiré des foules nombreuses en parlant des inégalités de revenus et de la corruption financière, mais qui parle aussi peu que possible de l’État juif. Contrairement à Hillary, Sanders reconnaît la souffrance des Palestiniens. Son site web appelle Israël à “mettre fin au blocus de Gaza” et à “cesser de développer des implantations en territoire palestinien”. Mais Sanders fait des discours entiers sans dire un mot de tout ce qui se rapport à la politique internationale. Jusqu’en septembre, son site web de campagne n’en parlait absolument pas.

Le silence relatif de Sanders a quelque chose de mystérieux. Alors qu’il est juif, et qu’il aurait dit-on passé une partie de sa jeunesse dans un kibboutz, il ne manifeste pas beaucoup d’intérêt pour le conflit israélo-palestinien. Jusqu’il y a peu, en tant qu’obscur Sénateur élu d’un État “libéral” et pas très juif, il n’en avait pas besoin.

Mais les conséquences de son idiosyncrasie sont considérables. Si Sanders affrontait Hillary Clinton à propos d’Israël, il aurait l’appui de beaucoup de militants, ce qui exercerait une pression sur elle pour arrêter sa dérive droitière. Dans une élection primaire des Démocrates, tenir la même position que Marco Rubio n’est par une chose facile à défendre. Si Sanders faisait d’Israël et de la Palestine un sujet de campagne, il pourrait au moins forcer Hillary à se distinguer du GOP [les Républicains] et à réaffirmer son engagement en faveur d’un État palestinien. Mais malheureusement il n’y a aucune raison de croire qu’il le fera.

La cruelle vérité, donc, est que le prochain président des États-Unis se souciera presque certainement moins des Palestiniens que le Président actuel. Et en ce qui concerne les progrès en faveur des droits fondamentaux des millions de gens qui vivent actuellement sans citoyenneté et sans droit de vote sous l’autorité d’Israël, même le Président actuel n’a pratiquement rien réalisé.

Est-il dès lors étonnant que les Palestiniens se soient détournés des États-Unis ?


Cet article a été publié par Haaretz sous le titre «Given the U.S. Presidential Candidates’ Views on Palestinians, I Miss Obama Already »le 9 novembre 2015 – Traduction : Luc Delval

[1] «Obama est “le premier Président juif”», écrivait John Heilemann dans le “New York Magazine”, en 2011 – NDLR
[2] étaient également exclus du pseudo-“gel” les édifices religieux et à usage communautaire. – NDLR
[3] New-York compte près de 2 millions de Juifs (ce qui vaut parfois à la ville le sobriquet de “Jew York”). Beaucoup d’observateurs estiment qu’il est impossible de conquérir un mandat électif à New York (la ville et l’État du même nom) sans l’appui de la communauté juive. A cela il faut ajouter l’influence croissante de l’argent dans les élections aux États-Unis depuis que la Cour suprême a supprimé toutes les limites aux dons politiques. Voir a ce propos notamment l’article de Elisabeth Drew, “Démocratie à vendre” dans la New York Review of Books le 4 juin 2015 (traduit et reproduit dans la revue française Books N°73 – février 2016) – NDLR

Peter_BeinartPeter Beinart est professeur associé de journalisme et de sciences politiques à la City University de New York.

Il est chroniqueur pour Haaretz et The Atlantic, et commentateur pour la chaîne d’infos en continu CNN.

 

Print Friendly, PDF & Email