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Les nouvelles directives de l’UE sur les colonies israéliennes ont mis Abbas en mesure de dire « oui » à Kerry

Amira Hass

abbas_flowersLe «oui » du président palestinien Mahmoud Abbas au secrétaire d’État américain (ministre des Affaires étrangères), John Kerry était attendu. Depuis plusieurs semaines, on présumait effectivement que, malgré une large opposition parmi le public palestinien et les groupes de l’OLP, le président de cette dernière et le président palestinien allaient accepter le plan du ministre des Affaires étrangères américain visant à reprendre les pourparlers – et ce, sans avoir obtenu un gel dans la construction des colonies ou l’acceptation par Israël des frontières de 1967.

De plus ,  le timing du « oui » d’Abbas permet à ses associés de proposer une décision sous un éclairage positif. Alors que le ministre des Finances Yair Lapid a mis en garde contre le fait que les directives de l’UE appelant à désinvestir dans les institutions israéliennes ayant des liens avec les colonies allaient renforcer les extrémistes palestiniens, ces directives ont en fait mis sur la touche l’opposition palestinienne et permis à Abbas de consentir à la reprise des négociations.

Il peut dire à son public sceptique et cynique que la décision a été prise à partir d’une positions de force palestinienne – et non de faiblesse – puisque la mesure de l’UE a ébranlé Israël dans son autosatisfaction même. Les États-Unis n’ont pas été les seuls à mettre la pression sur les Palestiniens pour qu’ils reprennent les pourparlers de paix ; l’UE l’a fait aussi. Toutefois, hormis les donations (qui diminuent régulièrement) et le vote principalement symbolique aux Nations unies pour accepter la Palestine en tant qu’État observateur non membre,  les Européens n’ont pas proposé grand-chose d’autre qui soit susceptible de soutenir des négociations durables de la part des Palestiniens.

Aujourd’hui, la situation est différente : les directives européennes ont montré clairement à Israël que l’époque où il violait impunément les lois internationales était révolue. Entre jeudi et vendredi, quand les États de l‘UE ont mis la pression sur Abbas pour qu’il donne son consentement à Kerry, ils ont pratiquement fait savoir ainsi que les pourparlers n’étaient plus une excuse pour que l’Europe ne prenne pas des mesures diplomatiques et économiques contre Israël.

Une source palestinienne a déclaré que Kerry avait mis une pression énorme sur Netanyahu, particulièrement après avoir entendu parler du débat animé tenu par le Comité exécutif de l’OLP jeudi. Les Palestiniens ont conclu qu’un « non » de leur part aurait profité à Netanyahu.

Mais il y a une autre explication au geste d’Abbas – et elle n’a rien à voir avec les directives européennes, ni avec le changement qu’elles ont déclenché. La seule promesse publique que Kerry a faite aux Palestiniens avait trait aux fonds destinés à stimuler l’économie palestinienne – une sorte de « plan Marshall« . Pour autant que l’on sache, le plan s’appuie en grande partie sur un programme ambitieux de développement que lui a présenté le Dr Mohammad Mustafa, responsable du Fonds d’investissement de Palestine et proche associé de Abbas.

La mise en application, même dans les phases initiales du plan devrait s’étendre et continuer à stimuler les membres de la classe moyenne supérieure, y compris les promoteurs immobiliers, les ingénieurs, les planificateurs, les entrepreneurs, les marchands, les conseillers financiers et les employés des firmes internationales de consultance.

« Encourager le secteur privé » était l’un des leitmotive qui ont accompagné les accords d’Oslo dès le début. Les hauts fonctionnaires du Fatah étaient déjà dans le secteur privé palestinien quand l’Autorité palestinienne a été instaurée et d’autres, petit à petit, les ont rejoints. Certains d’entre eux avec leur ancien argent, certains aussi des nouveaux riches, ont joué un rôle politique important dans les pourparlers avec Israël.

L’identité créée entre la direction politique et les personnages clés du secteur privé, dont les intérêts financiers personnels dépendaient du maintien du calme, a limité la position palestinienne dès le début des pourparlers et contrecarré leur possibilité de traiter des expropriations de terres, de l’extension des colonies et des restrictions sur la liberté de mouvement. Conformément à cette explication, les Palestiniens savent très bien qu’il n’y a pas de partenaire israélien sérieux pas plus qu’il n’y a de chance d’établir un traité de paix s’appuyant sur les résolutions internationales (un état palestiniens dans les frontières de 1967, avec Jérusalem-Est comme capitale).

Mais quelques mois ou années de plus de calme éventuel, résultant des pourparlers ainsi que des fonds internationaux profiteront grandement au secteur privé palestinien, qui a des liens avec la direction palestinienne, et à ses tractations avec le monde international des affaires. Ces deux explications ne se contredisent pas l’une l’autre.  Dans les deux cas, la direction palestinienne comprend que, pour se libérer de l’occupation, elle a besoin d’un changement extérieur qui ne dépend pas d’elle.

Ce pourrait être un changement considérable dans l’opinion publique israélienne (en raison des pressions internationales) ou des vagues de choc plus fortes, tels des soulèvements dans le monde arabe, qui saperaient le statu quo entre le fleuve Jourdain et la Méditerrannée.


Publié sur Haaretz le 21 juillet 2013.
Traduction : Jean-Marie Flémal.
 

Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz.

Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)

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