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Les Nations-Unies sur le point de financer la déportation de communautés bédouines par Israël ?

L’Autorité Palestinienne tente de dissuader les agences des Nations-Unies de financer le transfert forcé de populations palestiniennes à l’intérieur de la Cisjordanie. “The Electronic Intifada” dit avoir appris que des représentants officiels des Nations-Unies sont sur le point de se réunir dans les jours à venir afin de débloquer des “fonds d’urgence” destinés à rémunérer un avocat israélien qui a représenté des commu­nautés bédouines depuis des années dans leur lutte contre les tentatives répétées de les chasser de leurs terres en Cisjordanie occupée.

A proximité de la colonie de Maale Adumim, le misérable habitat d'une communauté bédouine, sans cesse menacée d'être chassée pour faire place aux colonisateurs  – Photograph: Thomas Coex/AFP/Getty Images 2016

A proximité de la colonie de Maale Adumim, le misérable habitat d’une communauté bédouine, sans cesse menacée d’être chassée pour faire place aux colonisateurs – Photograph: Thomas Coex/AFP/Getty Images 2016

Cet avocat a, dans le passé, été payé par le “Norwegian Refugee Council”. Mais un mémo confidentiel, dont “The Electronic Intifada” a pu prendre connaissance, indique que le “Norwegian Refugee Council” a mis fin à ce financement après avoir appris que l’avocat en question était engagé dans une négociation avec les autorités israéliennes d’occupation.  Cette négociation a été entamée en vue de fixer les modalités du transfert forcé de la population en question, à savoir la communauté bédouine Abu Nuwwar (qui vit près de Jérusalem), ce qui constituerait une violation du droit humanitaire international. Le même avocat a défendu depuis plusieurs années les intérêts de plusieurs communauté bédouines vivant soit dans la zone de Jérusalem soit dans la région des collines au sud de Hébron.

En mars, le “Norwegian Refugee Council” avait exprimé ses préoccupations à propos des activités de cet avocat dans un mémo de neuf pages, communiqué à des diplomates et des officiels palestinien. Par la suite, l’avocat a été déchargé de sa mission et remplacé par un juriste choisi par l’Autorité Pales­tinienne, après quoi les autorités militaires israéliennes se sont plaintes du fait que les négociations en vue de la déportation des bédouins sont dans l’impasse.

La réunion des officiels des Nations-Unies au cours de laquelle devrait être approuvé le déblocage de fonds de substitution au financement norvégien a été postposée la semaine dernière, après que l’Autorité Palestinienne ait émis une circulaire adressée aux agences internationales et aux diplomates pour attirer leur attention sur le fait que “toute mesure de facilitation d’un transfert forcé [de population] constitue un crime de guerre”. “The Electronic Intifada” reproduit cette circulaire sur son site web.

Elle est signée par Saeb Erekat, Secrétaire général de l’OLP, qui indique que “toute organisation, individu ou autre acteur convaincu d’avoir facilité ou financé le transfert forcé de quelque communauté palestinienne que ce soit sans le consen­tement éclairé de cette communauté et l’accord de l’État de Palestine sera considéré comme agissant en violation de la loi palestiniennes et du droit international”. Erekat lance en particulier une mise en garde aux “organisations non-gouvernementales, tant locales qu’internationales, y compris les agences des Nations-Unies, qui apporteraient un soutien à de telles initiatives en violation de leur propre mandat qui est d’assurer la protection” des populations vivant dans la “zone C” de la Cisjordanie.

Toute organisation ou individu qui participerait à des négociations qui, en fin de compte, aboutiraient au transfert forcé d’une quelconque communauté palestinienne “sera tenue pour responsable d’avoir prêté son concours à la commission d’un crime de guerre”.

Les terres sur lesquelles vivent les bédouins de la communauté Abu Nuwwar, qu’Israël veut transférer de force à al-Jabal, se trouvent dans la zone que l’occupant désigne comme “E1”, une vaste zone à l’est de Jérusalem dans laquelle Israël veut prioritairement étendre ses colonies illégales, afin de mettre fin à toute possibilité de continuité territoriale pour un éventuel futur État palestinien.

Selon un rapport de l’ONU, des fonctionnaires israéliens ont informé des douzaines de familles qu’Israël “ne permettra pas à la communauté Abu Nuwwar de rester dans son habitat actuel”. Depuis 1998, Israël a ordonné la démolition de 200 bâtiments ou “structures” appartenant à cette communauté. Le peu qu’il en reste est actuellement visé par des décisions de la Justice israélienne, ce qui signifie qu’une opération de démolition de grande ampleur peut survenir à tout moment.

Selon les données de l’Autorité Palestinienne, il y a environ 3.000 bédouins qui vivent dans le territoire situé à l’est de Jérusalem sous la menace d’une déportation forcée massive. Ils se trouvent en “zone C”, c’est-à-dire dans les ±60% du territoire de la Cisjordanie sous contrôle exclusif israélien (en application des “accords d’Oslo”).

Il existe un précédent, à savoir la déportation forcée à la fin des années 1990 de la communauté bédouine des al-Jahalin, afin de libérer de la place en vue de l’extension de la colonie juive de Maaleh Adumim. Les logements des 150 familles bédouines avaient été “transplantés” de force dans une décharge d’ordures, où elles ont été contraintes de vivre.

Le retrait du financement de provenance norvégienne n’a pas mis fin aux activités de l’avocat israélien représentant certaines communauté bédouines, qui a obtenu de certaines d’entre elles le paiement de sommes forfaitaires mensuelles, dont doivent s’acquitter tous les hommes adultes de ces communautés. L’avocat soutient qu’il agit dans l’intérêt de ses clients, mais les juristes du “Norwegian Refugee Council” estiment que les Palestiniens qui vivent sous la menace permanente d’une déportation par la force armée ne peuvent pas donner valablement un consentement libre et éclairé, car ils sont dans un environnement coercitif. Le “Norwegian Refugee Council” considère qu’en poursuivant sa collaboration avec cet avocat il se serait rendu coupable d’une violation du droit international humanitaire.

Le “Norwegian Refugee Council” veut entreprendre une action pour que les communauté bédouines concernées soient pleinement informées de leurs droits, et pour leur offrir d’être représentées d’une autre manière, auquel cas le financement sera rétabli. Mais les Nations-Unies risquent de court-circuiter ce plan en attribuant un budget de 307.000 US dollars pour financer le travail extrêmement problématique de l’avocat israélien, dont 77.500 $ seraient directement affectés au paiement des honoraires d’avocat et 118.000 $ iraient à une ONG israélienne pour un “travail de planification” avec les communautés bédouines menacées.

Ces sommes – donc clairement consacrés à un “accompagnement” de mesures de nettoyage ethnique pour favoriser l’extension de la colonisation par Israël – seraient prélevées sur les “fonds d’urgence” gérés par l’OCHA (Office de Coordination des Affaires Humanitaires) de l’ONU.

Les deux organes de l’ONU concernés – le bureau du Haut commissaire pour les Droits humains Robert Piper, et le Coordinateur humanitaire pour les Territoires palestiniens occupés – défendent cette option – selon eux parfaitement conformé aux principes du droit international humanitaire – en dépit des objections de l’Autorité Palestinienne et du “Norwegian Refugee Council”. Ils présentent leur éventuelle intervention financière comme destinée à combler un “trou” dans l’aide juridique aux bédouins afin d’éviter d’accroître leur “vulnérabilité et leur exposition à un transfert forcé” en raison de l’accumulation d’arriérés dans le paiement de leurs factures. Ils soulignent que ce financement n’est pas destiné à un avocat en particulier, et que les bédouins sont libres de choisir leur représentant légal.

Mais, de source palestinienne, rapporte “The Electronic Intifada”, cette réaction onusienne est considérée comme une mauvaise blague : “Ils présentent cela comme s’il s’agissait d’un simple problème de représentation juridique, alors qu’ils savent fort bien que ce dont il s’agit c’est de négocier [ou non] la déportation forcée” des bédouins. “Au lieu de travailler pour mettre fin aux déportations forcées, dont il savent bien qu’elles vont se produire, et au lieu de faire pression sur Israël pour mettre fin à cette politique”, les agences de l’ONU cherchent juste à assurer la continuité du financement de l’activité d’un avocat qui a négocié cette déportation. “Clairement, ils croient en l’efficacité du système juridique israélien, un système qui a amplement démontré son caractère impitoyable envers les communautés les plus marginalisées en démolissant leurs maisons, leurs écoles, leurs panneaux solaires et leurs citernes d’eau”.

Qui plus est, le “trou” financier que les agences de l’ONU prétendent vouloir combler en tout innocence en puisant dans des fonds d’urgence destinés à aider la population palestinienne est imaginaire : indépendamment du “Norwegian Refugee Council” il ne manque pas d’organisations qui sont disposées à payer des avocats, mais pas pour favoriser la colonisation par Israël.


Source : article de Ali Abunimah sur « The Electronic Intifada », le 11 octobre 2016 –
Traduit et adapté par Luc Delval

abunimah

Ali Abunimah, journaliste palestino-américain est le cofondateur de ’The Electronic Intifada’ et auteur des livres  One Country : A bold Proposal to end the Israeli-Palestinian Impasse et The battle for Justice in Palestine
On peut suivre Ali Abunimah sur Twitter : @AliAbunimah
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