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Les militants propalestiniens en Espagne pourraient se retrouver en prison pour leur appel au boycott de Matisyahu

Ali Abunimah

En Espagne, des militants doivent répondre à des accusations en justice pour avoir demandé lors d’un festival de musique il y a deux ans que l’on annule le spectacle d’un des artistes qui s’était servi de sa renommée en vue de collecter des fonds pour l’armée israélienne et de soutenir des causes anti-palestiniennes.

Matthew Miller, qui se produit sous le nom de Matisyahu, a contribué à récolter des fonds pour l’armée israélienne et a avalisé la tuerie des militants de la flottille de Gaza. (Photo : Kmeron)

Selon les médias espagnols, la plainte pourrait valoir jusqu’à quatre ans de prison pour au moins l’un des militants et ce, en raison de cinq tweets que l’homme avait postés en août 2015, critiquant le festival de musique Rototom Sunplash pour avoir invité Matthew Miller, le musicien américain qui se produit sur scène sous le nom de Matisyahu.

La plainte, qui concerne neuf militants, a été introduite par des avocats pro-israéliens, dont Abel Isaac de Bedoya Piquer, qui dirige une association juridique se donnant pour but de combattre l’antisémitisme.

Il s’agit de l’attaque la plus récente de la part de partisans d’Israël contre le mouvement BDS, dirigé par la Palestine.

Omar Barghouti, militant palestinien des droits de l’homme et cofondateur du mouvement BDS, a qualifié les accusations d’« intimidation juridique ».

« Cela fait partie de la guerre juridique contre la Palestine en général et BDS en particulier que mènent Israël et ses groupes de pression en s’employant d’arrache-pied à museler juridiquement la liberté d’expression au sujet des droits palestiniens », a ajouté Barghouti dans un courriel.

Les militants incriminés appellent à une large solidarité au vu de ce qu’ils décrivent comme « une violation flagrante de notre liberté d’expression et une tentative de criminaliser et supprimer notre droit démocratique de défendre les droits de l’homme tant chez nous qu’au niveau international ».

Ils déclarent qu’ils sont accusés de « menace et coercition » et de « délits de haine » pour leur « campagne pacifique en vue de convaincre le Rototom Sunsplash Festival d’annuler l’invitation d’un artiste qui a précédemment défendu des crimes de guerre et de grossières violations des droits de l’homme, des incitations à la haine raciale, la négation de l’existence du peuple palestinien, et dont on rapporte les connexions avec des groupes fondamentalistes extrémistes et violents ».

David Hatchwell, président de la Communauté juive de Madrid, a défendu les accusations contre les militants BDS en se faisant l’écho des habituels propos du gouvernement israélien quand il les accuse d’antisémitisme.

« Le mouvement BDS, comme tous les antisémites, cherche à condamner les juifs au rôle de victimes sans défense qui leur a tristement été réservé tout au long de l’histoire », a déclaré Hatchwell au quotidien israélien de droite The Jerusalem Post, ignorant le fait que les buts du mouvement sont de rétablir les droits violemment enlevés à des millions de Palestiniens par des décennies d’occupation, de colonialisme d’implantation, de nettoyage ethnique de la part d’Israël et, à Gaza, par un siège étouffant qui emprisonne deux millions de personnes.

« Cette fois, les violents instigateurs de ces campagnes antisémites subiront des sanctions pénales pour leurs actions », a déclaré Hatshwell, ajoutant une fausse accusation de violence à ses calomnies sur l’antisémitisme.

Appel à la solidarité

La plainte juridique suit les tactiques prônées par le gouvernement israélien en vue de poursuivre et de sanctionner les gens qui soutiennent les droits des Palestiniens, en recourant à des opérations clandestines et à la guerre juridique, à des procès et poursuites afin de contrecarrer et attaquer les militants.

Gilad Erdan, le ministre israélien chargé de combattre le mouvement BDS, avait émis l’an dernier le vœu suivant : « Bientôt, tout militant qui recourt à son influence pour délégitimer le seul État juif au monde saura qu’il y a un prix à payer pour cela. »

« Nous considérons les fausses accusations contre nous comme faisant partie d’une campagne bien plus large et richement financée, dirigée par Israël et ses groupes de pression pour diaboliser ou criminaliser les campagnes pacifiques en faveur des droits de l’homme des Palestiniens et, en particulier, le mouvement BDS en faveur de la liberté, la justice et l’égalité des Palestiniens », déclarent les militants accusés.

Ils invitent instamment leurs partisans aussi à signer une déclaration de solidarité.

Attaque contre la liberté d’expression

Il apparaît également que l’action lancée contre les militants fait partie d’une série de procès intentés par les groupes de pression d’Israël afin de freiner la progression de la solidarité avec la Palestine en Espagne, où des dizaines de municipalités se sont déclarées « libres de l’apartheid israélien ».

Comme la campagne d’Israël contre la liberté d’expression s’est intensifiée ces dernières années, les militants du monde entier ont riposté. Il en est résulté que plusieurs États – la Suède, les Pays-Bas et l’Irlande – ont affirmé que l’activisme BDS bénéficiait d’une liberté d’expression protégée.

En octobre dernier, Federica Mogherini, la haute responsable de la politique étrangère de l’Union européenne, a déclaré au Parlement européen : « L’UE est ferme dans la protection de la liberté d’expression et de la liberté d’association, conformément à la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, qui est applicable au territoire des États membres de l’UE, y compris en ce qui concerne les actions BDS menées sur tout ce territoire. ».

Le boycott du « bon sens »

Les accusations découlent d’un incident qui a eu lieu en août 2015, prétend Miller, quand les organisateurs du Rototom Sunsplash Festival, à Benicassim, près de Valence, lui ont demandé de « rédiger une lettre ou de produire une vidéo reprenant ses positions sur le sionisme et le conflit israélo-palestinien, afin d’apaiser les militants BDS ».

Le groupe de campagne BDS à Valence a reconnu qu’il avait contacté les organisateurs du festival.

Le groupe a déclaré : « La raison de notre indignation était clairement exprimée dans notre message : la prise de position répétée de Miller en faveur des crimes de guerre d’Israël, de ses violations grossières des droits de l’homme, de son incitation à la haine raciale et de ses connexions avec des groupes fondamentalistes extrémistes et violents en Israël, sont en contradiction directe avec les droits de l’homme, les principes de paix et l’esprit de ce festival. »

Des groupes anti-palestiniens, y compris la Ligue contre la diffamation et le Congrès juif mondial, se sont emparés de l’affaire, prétendant que Miller avait été ciblé uniquement parce qu’il était juif. Sous les pressions de ces groupes et du gouvernement espagnol, les organisateurs du festival ont cédé et le spectacle de Miller a bien eu lieu.

Mais, en fait, il a été établi clairement que Miller utilise sa musique et sa renommée en tant que Matisyahu pour promouvoir des causes anti-palestiniennes.

L’appel de la société civile palestinienne au boycott des institutions culturelles et académiques vise les institutions, pas les artistes à titre individuel. Mais, comme cela a été prétendu à l’époque, l’action du groupe BDS de Valence a suivi ce que le PACBICampagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d’Israël – qualifie un boycott du « bon sens ».

Selon le PACBI, les artistes à titre individuel « ne peuvent être exemptés de faire l’objet de boycotts du  »bon sens » (allant au-delà de la portée des critères du PACBI à propos du boycott institutionnel) auxquels les citoyens conscients du monde entier peuvent faire appel en réponse à ce qu’ils perçoivent largement comme une complicité individuelle flagrante, une responsabilité ou un soutien dans les violations des lois internationales (tels crimes de guerre et autres violations graves des droits de l’homme), dans la violence raciale ou les insultes racistes ».

Une histoire de haine

Depuis août 2015, Miller est même plus explicite encore en s’associant personnellement et en public aux efforts d’Israël pour combattre le mouvement non violent en faveur des droits humains des Palestiniens.

En novembre 2015, par exemple, il avait été la tête d’affiche d’un gala new-yorkais destiné à récolter de l’argent pour StandWithUs, un groupe de propagande anti-palestinien lancé par le gouvernement israélien.

Mais, au moment où le groupe BDS de Valence avait contacté les organisateurs du Rototom Sunsplash Festival, le long passé d’hostilité de Miller vis-à-vis des Palestiniens était déjà très clair. Par exemple, il s’était produit pour les Amis des Forces de défense israéliennes, un groupe que le journal de Tel-Aviv Haaretz décrit comme « le bras américain de la collecte de fonds pour l’armée ».

Il s’était également produit en avril 2015 pour le puissant groupe de lobbying en faveur d’Israël, AIPAC.

Miller a exprimé son soutien public à l’attaque menée par Israël en mai 2010 contre le Mavi Marmara, au cours de laquelle neuf militants civils avaient été tués et un dixième avait succombé à ses blessures, alors que le navire, qui faisait partie d’une flottille à destination de Gaza, naviguait dans les eaux internationales.

« Croyez-vous honnêtement que, si des gens étaient dans la Manche, la marine de guerre britannique n’irait pas les mettre en l’air, les éliminer tout simplement ? », avait-il déclaré dans The Jewish Chronicle en juin 2010. « Mais les gens s’obstinent à penser qu’Israël s’est conduit de façon horrible. »

Sur la même ligne que certains des hommes politiques israéliens les plus extrémistes, Miller a rejeté l’existence historique et l’identité des Palestiniens.

Interrogé dans une interview de 2012 pour The Cornell Sun, un journal estudiantin, sur sa position « à propos du conflit israélo-palestinien », Miller avait répondu : « Eh bien, pour autant que je comprenne, il n’y a jamais eu de pays appelé Palestine. Il y a eu l’occupation britannique, mais il n’y a jamais eu de gouvernement. La Palestine a été une invention créée en Israël même, et Israël existait déjà. »

L’attaque juridique en Espagne qui tente de dépeindre des militants non violents des droits de l’homme comme des instigateurs « violents » et Miller comme un musicien aimant la paix frappé d’ostracisme uniquement à cause de sa religion, constitue une perversion grossière de la réalité.


Publié le 13 février 2017 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal

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