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Les Israéliens nombreux à rechercher un second passeport « au cas où… »

Il semble qu’un nombre croissant d’Israéliens réalise à quel point la politique suivie par leur gouvernement a engagé le pays dans une impasse stratégique. Au moment même où, si on croit les sondages, la popularité de Netanyahou a atteint des sommets, notamment après le triomphe que lui ont fait les parlementaires américains il y a quelques semaines, et où les milieux sionistes affichent triomphalement les chiffres d’une croissance économique dans laquelle le secteur de l’armement tient une place plus que considérable, la confiance de bon nombre d’Israéliens dans le destin de « l’État juif » semble pourtant sérieusement ébranlée.

C’est ce qui ressort notamment d’un article de Ouri Wesoly publié sur le site du « Centre Communautaire Laïc Juif« . L’analyse vaut son pesant de bombes au phosphore blanc, même si évidemment on ne partage pas la conclusion de l’auteur :

De toutes les mauvaises nouvelles qui parviennent d’Israël ces derniers temps, la plus effrayante et la plus triste est sans doute celle-ci : une majorité d’Israéliens cherche à acquérir une seconde nationalité « à tout hasard… ». Un camouflet brutal pour la droite israélienne.

Ce sont deux études du  Centre « Menahem Begin Heritage », où, à priori, les traîtres gauchistes ne doivent pas abonder, qui l’affirment : en 2008, « 59% des Israéliens se sont adressés ou avaient l’intention de s’adresser à une ambassade étrangère pour postuler à la citoyenneté et obtenir un passeport ou pour se renseigner à ce sujet ».

En 2010, le chiffre est passé à 69%. Plus d’un million d’Israéliens possèdent déjà le précieux sésame, dont 500.000 celui des États-Unis. Un processus que, curieusement, l’AIPAC, le puissant lobby juif pro-israélien, semble soutenir.

Il assure qu’en cas de besoin, le gouvernement américain accordera rapidement des passeports à tout Israélien qui le demandera. Autre terrible ironie de l’histoire : 100.000 Israéliens ont demandé – et obtenu – un passeport… allemand.

Tout cela ne signifie évidemment pas qu’Israël va se vider sous peu de ses habitants. Il y a toujours eu nombre de « déçus du sionisme », avant et après la création de l’État. Et les plus anciens se souviennent peut-être d’une plaisanterie qui courrait au milieu des années 60 : « Le dernier à quitter le pays est prié d’éteindre la lumière »…

Reste que la démarche, même théorique, est significative. Car quelles sont les raisons invoquées par les Israéliens pour en venir là ? La première est, bien sûr, existentielle : le pays est entouré d’ennemis proches ou lointains, avec des menaces qui vont des attentats terroristes à la bombe atomique en passant par des pluies de missiles.

Une situation que les gouvernements de droite se sont révélés incapables de modifier… quand ils ne l’ont pas aggravée. A quoi s’ajoute leur instrumentalisation de ces mêmes peurs pour conserver un consensus autour de leur politique.

Autre raison : la crainte qu’inspirent les colons de Cisjordanie. Beaucoup craignent, soit qu’ils déclenchent une guerre civile, soit qu’ils transforment tout Israël en un État qui leur ressemble : théocratique et fascisant. L’un n’empêchant pas l’autre, au demeurant.

Nombre de ceux qui cherchent à acquérir une seconde nationalité considèrent aussi que le sionisme originel a été dévoyé et s’est éloigné des « valeurs juives ». Un  sentiment très répandu chez, par exemple, le million de Juifs venus de Russie dans les années 90 et dont 200.000 seraient déjà repartis…

La droite a autant échoué à l’intérieur qu’à l’extérieur

A tout cela s’ajoute un manque généralisé de considération et de confiance pour les dirigeants actuels, vus comme incompétents et corrompus. Si elle n’était pas aveugle à tout ce qui n’est pas ses certitudes, le constat serait terrible pour la droite : sa politique, et au-delà, son idéologie, ont autant échoué à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Ses excès nationalistes et religieux ont divisé le peuple d’Israël comme jamais, affaibli sa croyance en la justesse de sa cause, sapé sa confiance en l’avenir. Le seul point positif de la présence de la droite au pouvoir est d’accélérer la prise de conscience des Israéliens de l’impasse où elle a mené le pays.

Il est plus que temps pour les Israéliens d’en revenir aux fondamentaux du sionisme : obtenir un État-refuge, si réduit soit-il, où les Juifs puissent vivre dans la paix et la sécurité. A ce moment-là, ils n’auront plus besoin d’un autre passeport que le leur. Et aucune raison de l’utiliser.

Au même moment, Carlo Strenger rappelle, dans sa chronique de Haaretz, qu’en juin de l’année dernière Peter Beinart avait publié dans la « New York Review of Books » un article qui avait suscité une émotion considérable car il mettait en évidence le profond fossé qui s’est creusé entre les juifs américains de la « jeune génération » et Israël. Un an plus tard, écrit-il, la situation n’a fait que se dégrader.

« Au cours de mes voyages en Europe, je prends la parole devant des assistances composées majoritairement de Juifs, mais aussi de non-Juifs qui sont profondément soucieux [du bien] d’Israël. Ils expriment ouvertement leur peine et leur angoisse. Ils aimeraient comprendre ce qui arrive à Israël. Ils aimeraient désespérément se tenir à ses côtés. Mais, de plus en plus, ils ne savent plus comment faire.

Leurs questions sont simples. Ils savent qu’Israël est situé dans un environnement international parmi les plus difficiles au monde. Ils n’ont aucune illusion à propos du régime iranien ou du Hezbollah,et ils connaissent la charte du Hamas. Mais ils ne comprennent pas le rapport qu’il leur y avoir entre l’un quelconque de ces éléments et la politique israélienne d’implantations [de colonies en Cisjordanie], la confiscation des propriétés palestiniennes à Jérusalem-est et le discours ouvertement raciste sur la « judaïsation » de Jérusalem.

Ils sentent qu’ils sont de plus en plus à court d’arguments, et même de mots, pour défendre Israël.

Jamais Israël n’a eu un gouvernement qui viole de manière aussi flagrante les valeurs essentielles de la démocratie libérale. Jamais une Knesset n’a voté des lois aussi manifestement racistes que le parlement actuel. Israël a eu dans le passé des ministre des Affaires étrangères peu soucieux du reste du monde et qui parlaient à peine l’anglais; mais jamais on n’avait vu un ministre des Affaires dont le seul but est de flatter ses soutiens de l’extrême-droite en faisant étalage avec jubilation de son dédain pour la légalité internationale et pour ce qui concerne les droits de l’homme ».

Et Carlo Strenger de souligner que le gouvernement israélien a accentué l’emprise des religieux orthodoxes sur la société, et adopté des lois profondément racistes, qui entraînent des discriminations visant évidemment d’abord les arabes israéliens, mais qui s’appliquent aussi par exemple aux juifs sépharades, à ceux qui sont originaires d’Éthiopie notamment, qui se voient refuser l’inscription dans certaines écoles.

Pourtant – dit-il – Israël est « encore une démocratie« , même si cet État rémunère des rabbins qui soutiennent que « la vie d’un Juif a un caractère sacré qui ne s’applique pas à celle des gentils« .

 

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