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Les funérailles de Peres révèlent un fossé plus profond que jamais entre Israël et “ses” Palestiniens

Luc Delval

Les élus de la “liste conjointe” [1] au parlement israélien, la Knesset, qui représentent les Palestiniens israéliens, se sont abstenus – contrairement à Mahmoud Abbas – d’assister aux funérailles nationales de Shimon Peres [2], ce qui a immédiatement soulevé un torrent de critiques virulentes à leur égard dans les médias israéliens ainsi que dans la classe politique israélienne, qui mène à leur encontre une guerre de harcèlement permanente à défaut d’avoir réussi à les empêcher d’être élus.

Les élus de la “Joint List” à la Knesset, sans cesse harcelés par la majorité juive du parlement israélien

Une période de deuil national a été décrétée, les drapeaux ont été mis en berne. Chacun était dans l’obligation de verser une larme, il était important que le chagrin soit visible. Mais – quel désastre ! – les députés de la ‘liste conjointe’ ont décidé de ne pas assister aux funérailles de Peres. Ils ne sont donc pas des êtres humains, ils n’ont aucune compassion, aucune compréhension, aucune empathie. Regardez le Président Abbas, pourquoi a-t-il été capable de venir, et pas eux ? ”, ironise Jack Khoury, dans Haaretz.

«La perception de Peres dans la population arabe est bien éloignée du récit officiel diffusé ces derniers jours, mais je comprends qu’un message complexe est difficile à entendre au moment où une personne vient de mourir», a expliqué Ayman Odeh, président de la “liste conjointe”, cité par Haaretz.

« Au crédit de Peres, avait-il ajouté, il faut reconnaître qu’il a recherché la paix, tout en construisant un partenariat avec des membres de la population arabe, et il est évident que 90% de la population arabes [israélienne] ont voté pour lui lors des élections de 1996. Cependant il y a une forte opposition dans la société arabe contre l’architecte de l’occupation, celui qui a introduit l’arme nucléaire au Moyen-Orient, et il est regrettable qu’en tant que Président il ait choisi de soutenir les politiques menées par Netanyahou».

Mais, souligne Haaretz dans un éditorial, les élus des Palestiniens d’Israël ont atteint leur but en contestant ainsi le récit imposé dans l’opinion publique par la majorité sioniste, qui fait totalement l’impasse sur les sentiments historiques de la minorité arabe. Ils ont marqué doublement leur indépendance : vis-à-vis de l’establishment israélien, dont Peres était un des plus éminents représentants, et vis-à-vis de Mahmoud Abbas, qui avait décidé de s’associer à l’hommage posthume rendu à Peres.

Le député Ayman Odeh est apparu sur la chaîne de télévision “Channel 2” (la favorite de la classe dirigeante israélienne, que Haaretz qualifie de “feu de camp tribal”) et il a affronté les critiques des journalistes quand il a présenté une narration alternative : la mémoire de la Nakba, le massacre de Kafr Qasem, les 13 Palestiniens (dont 12 étaient citoyen israélien) tués par la police pendant des événements d’octobre 2000 qui font chaque année l’objet de commémorations en Galilée et à Wadi Ara [3].

Jamais, au cours des seize années écoulées depuis ces événements tragiques, une seule personnalité officielle appartenant à la majorité juive n’a assisté à ces commémorations, qui sont invariablement passées sous silence dans les journaux télévisés.

Jamais aucun hommage officiel n’a été rendu devant leurs douze tombes dans les cimetières de Sakhnin, Arabeh, Kafr Manda, Kafr Kana, Nazareth, Umm al-Fahm, Mo’awiya et Jatt, pas plus évidemment que devant la treizième qui se trouve dans la Bande de Gaza, à Dir al-Balah. Et à ce jour les familles des morts, qui n’ont jamais reçu aucune aide ni indemnité de l’État israélien, n’ont pas davantage reçu de réponse à la question de savoir qui étaient les policiers responsables du massacre. Une commission d’enquête avait été instituée, mais à l’issue de ses travaux aucune poursuite ne fut engagée contre quiconque.

Pourquoi ?” se demande Jack Khoury dans l’article de Haaretz déjà cité. “Parce qu’ils étaient arabes”, écrit-il.

Les morts n’étaient pas des personnages politiques marquants. Ils n’étaient que de jeunes citoyens arabes de ce pays. C’était suffisant pour regarder dans les yeux de leurs mères, samedi, alors qu’elles marchaient dans le cortège qui, à Sakhnin, marquait le seizième anniversaire, en l’absence de tout représentant israélien qui serait venu pour apporter des réponses à leurs interrogations ou un réconfort. Aucun représentant d’un parti sioniste n’avait jugé convenable de venir déposer une couronne sur les tombes de leurs fils.”, poursuit-il.

Les quelques Juifs qui prenaient part à la procession en mémoire des morts d’octobre 2000 sont considérés comme des êtres étranges, à la marge de la marge. La société israélienne dominante n’était pas là. Les Juifs parlent de coexistence et d’une société égalitaire, mais l’État devient sans cesse plus juif et plus nationaliste”, ajoute-t-il.

Pourtant rappelle-t-il encore, parmi les Juifs qui aujourd’hui saisissent le prétexte du prétendu outrage à la mémoire de Peres pour dénigrer une fois encore les élus des Palestiniens israéliens, il s’en trouve beaucoup qui ont – de son vivant – qualifié, entre autres amabilités, leur ex-Président de “criminel d’Oslo”, de “traître” et de “comploteur infatigable”, et ce ne sont pas des Palestiniens qui pour lui nuire avaient inventé à Peres une mère arabe…

L.D.                       


[1] “Joint List” – cette appellation découle du fait que, pour parvenir à avoir des élus à la Knesset après l’adoption de lois électorales qui visaient clairement à les en empêcher, les Palestiniens d’Israël ont été obligés de présenter sur une même liste de coalition des candidats appartenant à différentes formations politiques.
[2] contrairement aussi à l’attitude qu’ils avaient adopté lors des funérailles de Yitzhak Rabin, qui fut chef d’état-major de l’armée israélienne durant la Guerre des Six-Jours en 1967, assassiné par un extrémiste juif.
Lors de la mort de Rabin, écrit Henry Laurens dans son monumental ouvrage “La question de Palestine” (Ed. Fayard – tome 5, pages 527 et 528), “l’émotion est particulièrement vive dans la population arabe israélienne. En dépit du passé de violence de Rabin, on se souvient avant tout de l’homme du processus de paix, qui s’est appuyé sur la représentation politique arabe. Les marques de deuil se multiplient spontanément, même au sein de la tendance islamiste. Pour une fois, on se sent une appartenance commune avec les Juifs israéliens. Mais la déception ne tarde pas : les médias israéliens ignorent totalement les manifestations de solidarité des Arabes israéliens. […] Les Israéliens invoquant des raisons de sécurité, Arafat n’a pas été autorisé à se rendre à la cérémonie officielle. Il a pu y déléguer des représentants mais il doit suivre la cérémonie à la télévision et se contenter de présenter ses condoléances à la veuve de Rabin en privé, un peu plus tard.”.
[3] zone principalement peuple de Palestiniens située dans le district de Haifa. Un résumé, qui paraît très factuel, des événements de septembre-octobre 2000 figure sur le site de Haaretz. Des commentaires du centre juridique Adalah sur les travaux de la commission d’enquête sont disponibles sur le site de Electronc Intifada

 

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