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Les enfants de l’occupation : grandir en Palestine

Harriet Sherwood (@harrietsherwood)

Nawal Jabarin veut devenir médecin quand elle sera plus grande. Actuellement, elle vit dans une grotte, avec 14 frères et sœurs, dans la crainte constante des raids militaires. Nous avons rencontré des enfants palestiniens vivant sous l’occupation israélienne.

Nawal Jabarin, 12ans, et ses frères, Issa, deux mois, et Jibril, deux ans, dans leur foyer en Cisjordanie. Photo : Quique Kierszenbaum, pour The Guardian.

Nawal Jabarin, 12ans, et ses frères, Issa, deux mois, et Jibril, deux ans, dans leur foyer en Cisjordanie. Photo : Quique Kierszenbaum, pour The Guardian.

La piste rude tourne imperceptiblement dans un paysage primitif de cailloux et de sable sous un vaste ciel de cobalt. Notre jeep est ballottée entre des blocs de pierre et des buissons d’ajoncs couverts de poussière, avant d’entamer une descente à se rompre les os depuis une crête élevée jusque dans une profonde vallée. Un camp militaire israélien apparaît, puis le minuscule village de Jinba : deux bâtiments, quelques tentes, un éparpillement d’enclos à bêtes. Deux hélicoptères de l’armée survolent l’endroit bruyamment. Partout, ça sent le mouton.

Au bout de cette piste, dans le sud de la Cisjordanie, Nawal Jabarin, douze ans, vit dans une grotte. Elle est née dans l’obscurité, sous le plafond bas, irrégulier, de même que ses deux frères et que son père, une génération plus tôt. Le long de la piste encombrée de cailloux qui relie Jinba à la route pavée la plus proche, la mère de Nawal a donné naissance à un autre bébé, sans avoir pu rallier l’hôpital à temps ; sur la même bande de terre aplatie, le père de Nawal a été battu par des colons israéliens sous les yeux de sa fille horrifiée.

La grotte et une tente adjacente servent de foyer à 18 personnes : le père et les deux femmes de Nawal et 15 enfants. Les 200 moutons de la famille sont dans des enclos tout autour. Une ancienne génératrice qui fonctionne au diesel – cher – fournit au maximum trois heures d’électricité par jour. L’eau est puisée aux puits des villages ou livrée par tracteur à 20 fois le prix de l’eau de la conduite. En hiver, des vents âpres balaient le paysage désertique, s’infiltrant sous la tente et obligeant toute la famille à se masser dans la grotte pour un peu de chaleur. « En hiver, nous sommes empilés les uns sur les autres », m’explique Nawal.

Elle quitte rarement le village. « J’accompagnais mon père sans sa voiture. Mais les colons nous ont arrêtés. Ils ont battu mon père devant moi, en blasphémant et en disant de sales mots. Ils ont pris nos affaires et les ont balancées hors de la voiture. »

Même à la maison, on n’est pas en sûreté. « Les militaires entrent [dans la grotte] pour fouiller. Je ne sais pas ce qu’ils cherchent », dit-elle. « Parfois, ils ouvrent les enclos et font sortir les moutons. Pendant le ramadan, ils sont venus et ont emmené mes frères. J’ai vu les soldats qui les battaient avec la crosse de leurs fusils. Ils nous ont obligés à quitter la cave. »

Malgré les duretés de la ville, Nawal est heureuse. « C’est ma patrie, c’est là où je veux être. C’est dur, ici, mais j’aime ma maison et la terre et les moutons. » Mais, ajoute-t-elle, « je serais encore plus heureuse si nous pouvions rester. »

Nawal fait partie de la deuxième génération de Palestiniens nés sous l’occupation. Sa naissance s’est produite 34 ans après qu’Israël s’est emparé de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et de Jérusalem-Est lors de la guerre des Six-Jours. La loi martiale fut imposée à la population palestinienne et, peu après, Israël s’est mis à construire des colonies sur les terres occupées et sous la protection de l’armée. Jérusalem-Est a été annexée et cette action a été déclarée illégale par les lois internationales.

La première génération – les parents de Nawal et leurs semblables – approchent aujourd’hui de l’âge moyen et leur vie tout entière est dominée par le labeur quotidien et par les petites humiliations que subit un peuple occupé. Quelque quatre millions de Palestiniens n’ont connu qu’une existence délimitée par des check-points, des réquisitions de carte d’identité, des raids nocturnes, des détentions, des démolitions de maisons, des déportations, des violences verbales, des intimidations, des agressions physiques, l’emprisonnement et la mort violente. C’est toute une mosaïque cruelle : Rassemblés, d’innombrables fragments apparemment sans rapport entre eux créent une image de puissance et d’impuissance. Pourtant, après 46 ans, c’est aussi devenu une espèce de normalité.

Pour les jeunes, l’impact d’un tel environnement est souvent profond. Les enfants sont exposés à des expériences qui modèlent leurs attitudes pour toute leur vie et, dans certains cas, ont des séquelles psychologiques tenaces. Frank Roni, un spécialiste de la protection de l’enfance travaillant en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem-Est pour l’Unicef, l’agence des Nations unies pour les enfants, parle du « traumatisme intergénérationnel » de la vie sous l’occupation. « Le conflit en cours, la détérioration de l’économie et de l’environnement social, l’accroissement de la violence – tout cela a un lourd impact sur les enfants », dit-il. « Les murailles psychologiques reflètent les barrières physiques et les check-points. Les enfants se constituent une mentalité de ghetto et perdent tout espoir dans le futur, ce qui alimente tout un cycle de désespoir », ajoute Roni.

Mais, inévitablement, leurs expériences varient. Bien des enfants vivant dans les grandes villes palestiniennes, sous un certain degré d’autonomie gouvernementale, entrent rarement en contact avec les colons ou les militaires, alors que ces rencontres font partie de la vie quotidienne des personnes vivant dans les  62 % de la Cisjordanie sous contrôle total d’Israël, c’est-à-dire en zone C. Les enfants de Gaza vivent dans une dans de terre sous blocus, ils grandissent généralement dans un climat économique d’une grande dureté et font l’expérience directe et choquante de ce qu’est une guerre intense. À Jérusalem-Est, une proportions élevée d’enfants palestiniens grandissent dans des ghettos appauvris, envahis en tous sens par des implantations israéliennes en expansion constante ou par des colons extrémistes s’emparant de propriétés au beau milieu de chez eux.

Dans  les collines du sud de Hébron, les bergers qui ont sillonné toute la zone pendant des générations vivent aujourd’hui aux côtés de Juifs motivés dans leur idéologie et leur religion et qui se targuent d’une ancienne connexion biblique à la terre et perçoivent les Palestiniens comme des intrus. Ils ont construit des colonies enfermées au sommet des collines, avec des routes pavées, l’électricité, l’eau courante, et protégées par l’armée. Les colons et les militaires ont apporté la crainte aux habitants des grottes : les raids violents contre la population palestinienne locale sont fréquents, de même que les raids militaires et la menace constante d’expulsion forcée de leurs terres.

Le village de Nawal est situé dans une zone que, dans les années 1980, l’armée israélienne a baptisée « Zone de tir 918 », destinée à l’entraînement des troupes. L’armée veut déménager huit communautés palestiniennes sous le prétexte qu’il est dangereux pour elles de rester à l’intérieur d’une zone militaire d’entraînement ; ils ne sont pas des « résidents permanents ». Une bataille juridique autour du sort des villages, lancée bien avant la naissance de Nawal, n’a toujours pas trouvé de solution.

Son école, une structure rudimentaire des trois pièces, est sous un ordre de démolition, de même que l’autre et unique construction du village, la mosquée, utilisée comme local de classe supplémentaire. Toutes deux ont été bâties sans permis officiel israélien, qui n’est d’ailleurs pour ainsi dire jamais octroyé. Haytham Abu Sabha, l’instituteur de Nawal, dit que l’existence de ses élèves est « très dure. Les enfants n’ont pas de récréation. Ils sont privés des choses de base de l’existence : il n’y a pas d’électricité, la malnutrition sévit, il n’y a pas de terrain de jeu. Quand ils sont malades ou blessés, c’est difficile de les faire aller à l’hôpital. Nous sommes forcés d’être primitifs. »

Les enfants sont également forcés d’être braves. Nawal insiste pour dire qu’elle n’a pas peur des soldats. Mais, quand je lui demande si elle a pleuré lors des raids contre sa maison, elle hésite avant d’acquiescer presque imperceptiblement, refusant d’admettre ses craintes. Les psychologues et les conseillers qui travaillent avec des enfants palestiniens disent que cette réticence à admettre et exprimer de vive voix des expériences effrayantes contrebalance les dégâts provoqués par l’événement même. « Les enfants disent qu’ils ne sont pas effrayés par les militaires, mais le langage de leur corps vous dit quelque chose de différent », explique  Mona Zaghrout, conseillère en chef au YMCA de Beit Sahour, près de Bethléem. « Ils sont honteux de dire qu’ils ont peur. »

Ahed Tamimi, 12, in Nabi SalehAhed Tamimi, 12 ans, joue à la marelle, aime les films sur les sirènes et taquine ses frères à la maison, à Nabi Saleh. Photo : Quique Kierszenbaum, pour The Guardian.

Ahed Tamimi, 12, in Nabi SalehAhed Tamimi, 12 ans, joue à la marelle, aime les films sur les sirènes et taquine ses frères à la maison, à Nabi Saleh. Photo : Quique Kierszenbaum, pour The Guardian.

À l’instar de Nawal, Ahed Tamimi, 12 ans, affirme sans sourciller qu’elle non plus ne craint pas les soldats, avant de reconnaître tranquillement que, parfois, il lui arrive d’avoir peur quand même. L’apparente intrépidité d’Ahed Tamimi l’a projetée l’an dernier dans une gloire brève lorsqu’une vidéo où elle faisait face avec colère aux militaires israéliens a été postée sur Internet. La fille avait été invitée en Turquie, où elle avait été accueillie comme une toute jeune héroïne.

Au milieu de trois collines boisées à près de trois heures de route au nord de Jinba, Nabi Saleh est un village de quelque 500 habitants, dont la plupart partagent le nom de famille de Tamimi. Depuis la maison d’Ahed, on découvre la colonie israélienne de Halamish s’étendant dans une vallée. Fondée en 1977, elle est construite en partie sur des terres confisquées aux familles palestiniennes de l’endroit. Une base militaire israélienne a également été installée à proximité de la colonie.

Lorsque les colons se sont approprié la source du village voici cinq ans, les gens de Nabi Saleh ont entamé des protestations hebdomadaires. Les parents d’Ahed, Bassem et Nariman, ont été à l’avant-plan des manifestations, qui sont surtout non violentes, bien qu’elles impliquent fréquemment des jets de pierres. Les militaires israéliens ont l’habitude de riposter par des gaz lacrymogènes, des grandes détonantes, des balles en caoutchouc, des jets d’un liquide nauséabond appelé « skunk » (mouffette) et parfois même des munitions réelles.

Deux villageois ont été tués et quelque 350 – y compris un grand nombre d’enfants – blessés. Au moins 140 personnes de Nabi Saleh, dont 40 mineurs d’âge, ont été arrêtées ou emprisonnées suite aux activités de protestation. Bassem est allé en prison à neuf reprises – quatre fois depuis la naissance de sa fille – et a été qualifié de « prisonnier de conscience » par Amnesty International ; Nariman a été emprisonnée cinq fois depuis le début des protestations ; et le frère aîné de Ahed, a lui aussi été arrêté. Son oncle, Rushdie Tamimi, est décédé deux jours après avoir été abattu par les militaires en novembre 2012. Une enquête des Forces de défense israéliennes a découvert plus tard que les soldats avaient tiré 80 balles sans justification ; ils ont également empêché les villageois d’apporter la moindre aide médicale à l’homme blessé.

Ahed, une fillette élancée au visage d’elfe, révèle de façon embarrassante un mélange d’expérience et de naïveté. Pour un enfant, elle en sait beaucoup trop sur les gaz lacrymogènes et les balles et caoutchouc, les ordres de démolition et les raids militaires. Sa maison, marquée par de fréquentes attaques de l’armée, est l’une des 13 maisons du village menacées d’être rasées au bulldozer. Quand je lui demande combien de fois elle a subi les effets des gaz lacrymogènes, elle rit, disant qu’elle ne peut plus les compter. Je lui demande de décrire la chose. « Je ne peux plus respirer, mes yeux me font mal, on dirait que je vais étouffer. Parfois, il faut bien dix minutes avant que je puisse voir à nouveau », dit-elle.

Comme Nawal, Ahed est habitué aux raids militaires contre sa maison. L’un de ceux-ci, alors que son père était en prison, a commencé à 3 heures du matin, dans le vacarme des fusils d’assaut qui martelaient la porte d’entrée. « Je me suis éveillée, il y avait des soldats dans ma chambre. Ma maman hurlait sur les soldats. Ils ont mis tout sens dessus dessous, en fouillant. Ils ont pris notre ordinateur portable, les appareils photo et les téléphones. »

Selon Bassem, sa fille « s’éveille parfois en pleine nuit, en criant de peur. Généralement, les enfants sont nerveux et stressés et cela affecte leur éducation. Leurs priorités changent, ils ne voient plus ce qu’il y a d’important à étudier. »

Les gens qui travaillent avec des enfants palestiniens disent que c’est une réaction commune. « Quand vous vivez en permanence sous la menace ou la peur du danger, vos mécanismes d’adaptation se détériorent. Les enfants sont presque toujours sous stress, ils ont peur d’aller à l’école, ils sont incapables de se concentrer », explique Frank Roni.

Mona Zaghrout, du YMCA, passe en revue les réponses typiques des enfants aux traumatismes : « Cauchemars, absence de concentration, réticence à se rendre à l’école, tendance à toujours être dans les pieds, réticence à dormir seuls, insomnie, comportement agressif, comportement régressif, énurésie. Des symptômes psychosomatiques, comme de brusques poussées de fièvre sans raison biologique, ou des éruptions cutanées. Voilà les choses les plus habituelles que nous voyons. »

L’autre facette de l’existence d’Ahed est d’un prosaïsme poignant. Elle joue à la marelle et au football avec ses condisciples, elle aime les films avec des sirènes, taquine ses frères, saute à la corde dans la salle de séjour. Mais elle est réticente lorsqu’on lui suggère de la prendre en photo près de la tour de guet militaire à l’entrée du village et ce n’est qu’à contrecoeur qu’elle accepte d’y aller quelques minutes sous les yeux du militaire qui se tient derrière le béton.

Ses questions sur le sujet des protestations et sur le rôle de l’armée semblent pertinentes, du fait qu’elle vit dans une communauté très politisée. « Nous voulons libérer la Palestine, nous voulons vivre comme des gens libres, les soldats sont ici pour protéger les colons et nous empêcher d’avoir accès à nos terres. » Avec ses frères, elle regarde une DVD d’images publiées montrant l’arrestation de ses parents, leurs visages déformés par la colère et la douleur, ses propres confrontations avec les soldats israéliens, un raid de nuit contre la maison, son oncle se tordant de douleur sur le sol après avoir été abattu. Outre le fait d’avoir assisté à ces événements de très près, elle les revit encore et toujours, sans cesse, sur l’écran.

Les colons de la vallée lui sont complètement étrangers. Elle n’a jamais eu de contact direct avec aucun d’entre eux. Jamais un soldat, dit-elle, ne lui a adressé de mot aimable.

Waleed Abu Aishe, 13, at home in HebronLa famille de Waleed Abu Aishe a installé une cage en acier autour de sa maison à Hébron, après les attaques par les colons : « C’est comme vivre en prison. Personne ne peut nous rendre visite. Les militaires sont là jour et nuit. Je ne me rappelle pas avoir connu autre chose. » Photo : Quique Kierszenbaum, pour The Guardian.

Waleed Abu Aishe, 13, at home in HebronLa famille de Waleed Abu Aishe a installé une cage en acier autour de sa maison à Hébron, après les attaques par les colons : « C’est comme vivre en prison. Personne ne peut nous rendre visite. Les militaires sont là jour et nuit. Je ne me rappelle pas avoir connu autre chose. » Photo : Quique Kierszenbaum, pour The Guardian.

C’est pareil pour Waleed Abu Aishe, qui a 13 ans. Les soldats israéliens sont stationnés au bout de sa rue, dans la ville de Hébron, agitée 24 heures sur 24. Pourtant, aucun n’a jamais appelé par son nom ce garçon frêle portant des lunettes quand il quitte sa maison pour se rendre à l’école. « Ils font comme s’ils ne nous connaissaient pas mais, bien sûr que si, qu’ils nous connaissent », dit-il. « Ils veulent tout simplement compliquer les choses encore plus. Ils connaissent mon nom, mais ne l’utilisent jamais. »

Nulle part en Cisjordanie les colons israéliens et les Palestiniens ne vivent en proximité plus étroite ou dans une animosité plus grande qu’à Hébron. Quelques centaines de Juifs inspirés par la Bible résident dans le cœur de l’ancienne ville, protégés par quelque 4.000 soldats, au milieu d’une population palestinienne de 170.000 personnes. En 1997, la ville a été divisée en H1, une zone administrée par l’Autorité palestinienne, et en H2, une zone bien plus exiguë autour du vieux marché, sous contrôle militaire israélien. H2 est devenue quasiment une ville fantôme : des boutiques aux volets baissés, des maisons vides, des rues désertes, des bandes de chiens sauvages et des soldats armés à quasiment tous les coins de rue. Ici, les familles palestiniennes restantes endurent une existence difficile à proximité de leurs voisins les colons.

À Tel Rumeida, le quartier de Waleed, presque tous les résidents palestiniens sont partis. Seuls les Abu Aishe et une autre famille habitent encore dans sa rue, à côté des blocs d’appartements des colons et de constructions démontables. Waleed vit beaucoup plus près de ses voisins colons et soldats qu’Ahed Tamimi ou Nawal Jabarin : de sa fenêtre de devant, on peut voir directement dans les maisons des colons à quelques mètres à peine. Juste contre sa maison, il y a un cantonnement militaire hébergeant quelque 400 soldats.

Suite à des attaques violentes, des jets de pierres, des bris de fenêtres et les harcèlements répétés des colons, les Abu Aishe ont construit une cage en grillage d’acier avec des caméras vidéo sur la façade de la maison de trois étages qui abrite la famille depuis 55 ans. Quand il n’est pas à l’école, Waleed passe presque tout son temps à l’intérieur de cette cage. « Pour moi, c’est normal », dit-il, « j’y suis habitué. Mais c’est comme vivre dans une prison. Personne ne peut nous rendre visite. Les soldats arrêtent les gens au fond de la rue et, s’ils ne sont pas membres de notre famille, il leur est interdit de nous rendre visite. Il n’y a qu’un chemin vers notre maison, et les soldats sont là jour et nuit. Je ne me rappelle pas avoir connu autre chose : ils sont ici depuis que je suis né. » Malgré cette « normalité », il souhaiterait que ses amis puissent venir chez lui ou que lui et son frère puissent jouer au football dans la rue.

La cage et la condamnation publique qui s’est fait entendre en Israël suite à la diffusion à la télévision d’une femme juive hurlant « putain » en arabe à travers le grillage, à l’adresse des membres féminins de la famille Abu Aishe, ont réduit les attaques et les insultes des colons. Mais Waleed se fait encore traiter de « baudet » ou de « chien » et, parfois, il est poursuivi par les enfants des colons.

Sa mère, Ibtasan, dit que les soldats ne font rien pour protéger ses enfants. « Ils se sont habitués à ce mode de vie, mais c’est très épuisant. En permanence, je suis préoccupée », dit-elle alors que des images de la rue en dessous oscillent sur un moniteur de télévision installé dans un coin de la salle de séjour. « C’était plus facile quand ils étaient petits, encore qu’ils eussent de mauvais rêves. Ils dormaient un à côté de moi, un à côté de mon mari et un entre nous deux. »

Un rapport de 2010 publié par l’organisation pour les droits des enfants Defence for Children International (DCI) affirmait que les enfants palestiniens à Hébron étaient « fréquemment la cible d’agressions par les colons, sous la forme d’agressions physiques et de jets de pierres qui les blessaient » et que les enfants étaient « particulièrement vulnérables aux attaques des colons ».

Je demande à Waleed s’il n’a jamais tenté de riposter. Il est mal à l’aise. « Certains de mes amis lancent des pierres contre les soldats », dit-il. « Même si je voulais le faire, je ne le pourrais pas, parce que les soldats me connaissent.»

Les jets de pierres par les enfants palestiniens contre les colons et les forces de sécurité sont un phénomène habituel, provoquant parfois des blessures, voire la mort. Bassem Tamimi n’est ni partisan de la chose, ni ne la condamne : « Si nous jetons des pierres, les soldats tirent. Mais si nous ne jetons pas de pierre, ils tirent de toute façon. Jeter des pierres est une réaction. On ne peut être une victime en permanence », dit-il.

Muslim Odeh, 14, in Silwan, East JerusalemUn autre père, dont le fils adolescent a été arrêté 16 fois par la police israélienne depuis qu’il a neuf ans, est du même avis. « Nous avons le droit de nous défendre, mais qu’avons-nous pour nous défendre ? Avons-nous des chars, ou des avions de combat ? », s’interroge Mousa Odeh.

Son fils, Muslim, âgé aujourd’hui de 14 ans, est bien connu des forces sécuritaires israéliennes dans le district de Silwan, à Jérusalem-Est. À quelques minutes en voiture des hôtels cinq étoiles qui entourent les murs anciens de la Vieille Ville de Jérusalem, Silwan est enfoncé dans un creux ; c’est un fouillis dense de maisons le long de rues en pente, étroites, pleines d’ateliers de réparation de voitures et d’épiceries fatiguées.

Ç’a toujours été un quartier rude, mais un afflux de colons purs et durs a provoqué de vives tensions, exacerbées par les agressions des gardes sécuritaires privés, armés et par les ordres de démolition dont ont fait l’objet plus de 80 maisons palestiniennes. Les jeunes du quartier jettent des pierres et de gros cailloux contre les véhicules renforcés des colons, risquant ainsi d’être arrêtés par la police présente à tout moment.

« À chaque minute, on voit la police qui monte, qui descend, qui remonte, qui redescend », explique Muslim. « Ils nous arrêtent, nous fouillent, nous embêtent. Quand je m’ennuie, je les embâte aussi. Pourquoi devrais-je avoir peur d’eux ? » Le garçon insiste pour dire qu’il ne fait pas partie des lanceurs de pierres, une affirmation que l’on a du mal à croire. « La police m’accuse de troubler l’ordre, mais je ne jette pas de pierres. Jamais. Certains de mes amis, peut-être… »

Hyam, la mère de Muslim, dit que son fils, le dernier de cinq enfants, a changé depuis le début de ses arrestations. « Ils l’ont détruit psychologiquement. Il est plus agressif et nerveux, toujours hypertendu, il veut toujours être dehors, dans les rues. »

Les multiples détentions de Muslim ont été conformes au modèle typique, bien connu. Entre 500 et 700 enfants palestiniens sont arrêtés par les forces sécuritaires israéliennes, chaque année, la plupart son accusés d’avoir jeté des pierres. Souvent, on les arrête la nuit, on les emmène de nuit de chez eux sans qu’un parent ou un adulte puisse les accompagner, on les interroge sans la présence d’un avocat, on les détient dans des cellules avant qu’ils comparaissent au tribunal. Certains ont un bandeau sur les yeux ou sont menottés avec des liens en plastique. Beaucoup font état de violences physiques et verbales et disent qu’ils font de faux aveux. Selon DCI, qui a collecté des centaines de dépositions de mineurs de Cisjordanie et de Jérusalem-Est, ces enfants se font souvent tirer les vers du nez afin de livrer à ceux qui les interrogent des renseignements sur leurs proches et voisins. Muslim a été détenu durant des périodes variant de quelques heures à une semaine.

Pour Muslim, ses détentions répétées sont un rite de passage. « Les gens me respectent parce que j’ai été arrêté tellement de fois », me dit-il. Les psychologues pour enfants voient les choses sous un angle plutôt différent. Ils disent que les jeunes garçons sont souvent fêtés comme des héros quand ils reviennent de détention, ce qui les empêche de traiter leurs expériences traumatiques et d’exprimer leurs sentiments normaux d’anxiété grave. Selon Mona Zaghrout, on attend des garçons qu’ils agissent avec rudesse. « Dans notre culture, il est plus facile pour les filles de montrer leur crainte et de pleurer. On dit aux garçons qu’ils ne doivent pas pleurer. Il est malaisé pour des garçons de dire qu’ils ont peur d’aller aux toilettes tout seul ou qu’ils veulent aller dormir avec leurs parents. Mais ils ont toujours ces sentiments, ils les expriment tout simplement de façon différente – via les cauchemars, l’énurésie, les comportements agressifs. »

Mousa, le père de Muslim et l’imam de la mosquée locale, dit qu’en dépit de ses attitudes de bravade, son fils est un garçon malheureux et qu’il manque d’assurance. « Quand l’armée s’amène, il s’accroche à moi. Depuis le début des arrestations, il dort avec moi. » Pendant que Mousa parle, Muslim sort brusquement de la maison avec un couteau, dans l’intention de percer un ballon de football que les gosses du coin font rebondir contre le mur de devant. « C’est un comportement perturbé, irrationnel », déclare Mousa. « C’est à cause des arrestations. Ils lui ont détruit son enfance. Il a vu son père, son frère, sa sœur se faire arrêter. IL y a un ordre de démolition, contre la maison. La plupart de nos voisins ont été arrêtés. Voilà l’enfance de ce garçon. Il ne grandit pas à Disneyland.».

Mousa décrit sa propre arrestation lorsqu’il a tenté d’empêcher la police d’arrêter son fils. « Il m’ont traîné en sous-vêtements d’ici jusqu’à la Mission russe [un complexe de cellules et de tribunaux au centre de Jérusalem]. Pouvez-vous imaginer une pire humiliation que celle-là ? Nous sommes des gens religieux – nous ne permettons même pas à nos enfants de nous voir sans vêtements. Même si vous me donniez un million de dollars, je ne sortirais pas en sous-vêtements ! »

Le moment où les enfants se rendent compte que leurs parents, et particulièrement le père, ne peuvent les protéger est d’une grande importance, sur le plan psychologique, affirment les spécialistes. « Pour les enfants, leurs pères sont les protecteurs de la famille. Mais, souvent, ces hommes en arrivent à un point où ils ne peuvent plus protéger leurs enfants. Parfois, les soldats humilient les pères en face de leurs enfants. C’est très difficile pour les enfants qui voient naturellement leur père sous les traits d’un héros », explique Mona Zaghrout.

Selon Roni, de l’Unicef : « Les enfants peuvent perdre la foi et le respect quand ils voient qu’on tabasse leur père en face d’eux. Parfois, ces enfants développent une résistance au respect pour les personnes détenant une autorité. Nous entendons des parents dire ‘je ne parviens plus à contrôler mon enfant’. Cela crée d’importantes tensions, au sein des familles. »

Aujourd’hui, Muslim sèche les cours régulièrement, disant qu’ils l’ennuient et, en lieu et place, il passe ses journées à sillonner les rues. Selon Mousa, les professeurs du garçon disent qu’il est difficilement contrôlable, qu’il est agressif et qu’il ne coopère pas. À la fin de notre visite, l’adolescent remuant nous raccompagne à notre voiture. Il court d’un côté à l’autre de la rue, se penche par les vitres ouvertes des voitures pour tourner le volant ou pour activer le klaxon. Quand nous sommes près de partir, il nous lance un mot de mise en garde : « Soyez prudents. L’un ou l’autre gamin pourrait vous jeter des pierres. »

En dépit de leur existence difficile, chacun de ces quatre enfants a une assise de normalité dans sa vie. Pour Nawal, ce sont les moutons qu’elle garde. Ahed aime le football et jouer avec ses poupées. Waleed est passionné par le dessin. Muslim s’occupe de chevaux dans son quartier. Et chacun a une ambition pour l’avenir : Nawal espèce devenir médecin, pouvoir s’occuper des habitants des grottes et des bergers des Collines au sud de Hébron ; Ahed voudrait devenir avocate afin de lutter pour les droits des Palestiniens ; Waleed aspire à devenir architecte, pour dessiner des maisons sans cage ; et Muslim adore réparer des choses et il aimerait devenir mécanicien automobile.

Mais le fait de grandir sous l’occupation prépare une autre génération de Palestiniens. Les professionnels qui travaillent avec ces enfants disent que de nombreux jeunes traumatisés se muent en adultes coléreux et sans espoir, contribuant ainsi à un engendrer un cycle de désespoir et de violence. « C’est ce à quoi nous sommes confrontés dans notre enfance, et la façon dont nous nous y prenons avec ces choses, qui nous forme en tant qu’adultes », déclare Zaghrout.

« Il y a un cycle du traumatisme imprimé dans la conscience palestinienne et transmis d’une génération à la suivante », explique Rita Giacaman, professeur de santé publique à l’Université de Birzeit. « Le désespoir se transmet aussi. Il est difficile pour les enfants d’envisager un avenir. Le passé non seulement imprègne le présent, mais aussi l’avenir. »


Publié sur The Guardian, samedi 8 février 2014.
Traduction : JM Flémal.

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