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Les défis des chrétiens en Terre Sainte – rapport de voyage

Edouard Brion

Fin novembre dernier, l’Assemblée Générale de l’ONU accueillait la Palestine en son sein  au titre d’État avec statut d’observateur. Une décision politique importante, certes, mais aussi un événement humain qui touche au cœur. C’est ce qui est apparu clairement à l’occasion d’un voyage ayant eu lieu du 1 au 10 décembre dernier et  organisé à partir de Belgique par le Mouvement Chrétien pour la Paix (MCP) et le Centre El Kalima.

Ainsi, pour Rami Elhanan, ce fut pour lui son plus beau cadeau d’anniversaire. Or, il est un ancien tankiste israélien de la guerre du Sinaï, dont la fille de 14 ans fut victime d’un attentat palestinien. Mais il fait partie du « Cercle des parents » qui regroupe des familles israéliennes et palestiniennes qui ont choisi d’œuvrer pour la paix et la réconciliation.

Et la décision de l’ONU le touche à ce titre. Mais celle-ci a également une importance politique : le monde est dorénavant en présence de deux États bien distincts où se situent les communautés chrétiennes, avec chacune des défis spécifiques. Même si c’est encore au stade embryonnaire et malgré quantité d’obstacles, il y a déjà là une réalité avec ses caractéristiques propres, telles qu’on peut les discerner sur place.

Ainsi, dans l’Etat d’Israël, on assiste à l’émergence d’une chrétienté de langue hébraïque de plus en plus nombreuse, suite, entre autres, à l’arrivée massive de travailleurs immigrés. C’est le cas, pour l’Église orthodoxe, de Russes, et, pour l’Église catholique, de plusieurs autres populations venant de l’Inde ou des Philippines.

Sur ce dernier point, un aperçu de la situation a été donné par le Père David Neuhaus sj, vicaire auxiliaire à ces communautés et, ce qui est révélateur,  responsable de la pastorale des migrants. Si leur nombre va toujours croissant, cela ne veut pas dire qu’ils ne subissent pas durement leur condition sociale, en tant qu’immigrés : ne jouissant pas de la citoyenneté, ils sont toujours à la merci de l’arbitraire et d’une expulsion. Mais néanmoins, ils croissent en nombre.

Toujours en Israël, la situation est différente pour l’autre groupe chrétien, de langue arabe cette fois. Jouissant, certes, du droit de vote et de la citoyenneté, il éprouve celle-ci comme de seconde zone. C’est d’ailleurs marqué dans  leur passeport par le chiffre 2.

C’est aussi ce que souligne une dame de Nazareth. Pas moins de 35 lois discriminatoires [*] frappent ces chrétiens et les autres arabes de l’État. Si l’on peut parler de citoyenneté, il n’est néanmoins pas question pour eux de nationalité. Celle-ci est réservée aux seuls juifs.

Pas étonnant que ceux-ci profitent de leurs avantages légaux pour élargir leur présence : à Nazareth, ils ont exproprié ou confisqué 60% des terrains et ils ont édifié sur les hauteurs de la cité un Nazareth Supérieur (Nazareth Illit).

D’autre part,  cette dame, pharmacienne de son état, a pu constater au long de ses 70 ans d’existence, combien cette ville est devenue un grand camp de réfugiés, chassés de chez eux au moment de la conquête juive en 1948. Brusquement, de 10.000 habitants, la localité est passée à 35.000. Sans compter l’aspect démographique, politique et social, cet afflux a fait basculer Nazareth de sa condition de ville a majorité chrétienne à une majorité musulmane.

Dans les années 1997-1999, on a assisté, de plus, à une introduction de l’islamisme. Cela est apparu aux yeux du monde lors du conflit autour du projet de l’érection d’une mosquée sur le site prévu pour accueillir la venue du Pape Jean-Paul II pour le jubilé de l’an 2000.

Si madame Khoury a vu sa pharmacie détruite lors des émeutes qui se sont produites alors, elle souligne surtout l’utilisation du conflit par les Israéliens qui y trouvent une justification pour l’impossibilité de conclure un accord avec les Palestiniens.

Passant maintenant aux chrétiens de Palestine, c’est-à-dire la Cisjordanie et Gaza, on remarque que, eux aussi,  comme en Israël, sont parvenus, hormis les grecs orthodoxes, à reprendre aux missionnaires européens la gestion de leurs Églises. Pour le reste, malgré la solidarité qui lie ces chrétiens arabes à ceux du nouvel État palestinien, les cadres de vie respectifs ne se ressemblent guère. Un des défis principaux des populations palestiniennes vient de l’émigration toujours plus forte. Celle-ci est surtout due au poids de l’occupation israélienne qui leur rend la vie impossible sur place.

Face à ce défi, refusant de baisser les bras, toutes les Églises chrétiennes de Palestine, avec le soutien de celles d’Israël, croient possible de remédier à la racine de ce mal, l’occupation, et ce par les moyens non violents. Ce pari courageux a été formulé récemment. Toutes les Églises du lieu ont signé et publié à Bethléem le 11 décembre 2009 un Document  Kairos1 [**]. Par là, elles lancent au monde un appel à se tenir aux côtés du peuple palestinien confronté depuis 60 ans à l’oppression et fermement décidé à y remédier par des moyens non violents.

Ce qui était au départ un document est devenu maintenant un véritable mouvement suite au large écho qu’il a rencontré à l’extérieur. C’est ainsi qu’en décembre dernier, toujours à Bethléem, soixante délégués venant du monde entier se sont rassemblés pour célébrer son troisième anniversaire. Une participante, madame Nora Carmi Arsénian, en a informé les participants du voyage. Elle a comme rôle de maintenir le contact, ce qui l’a amené à rencontrer les groupes existants de par le monde : Norvège, Suède, Canada, Écosse…

Dans notre pays, il se fait que le groupe de travail « Eglise dans la Société » de l’Église Protestante Unie de Belgique s’est attelé à donner une réponse à ce document. Une consultation est prévue au niveau des districts et des paroisses pour aboutir à l’assemblée synodale au cours de cette année. Du côté catholique, il faudrait faire en sorte que ce mouvement à peine esquissé puisse s’élargir et gagner plus de force.

Dans la suite de tout ce que qui a été fait naguère à propos de l’apartheid, n’y a-t-il pas là une occasion à saisir et des contacts à prendre ? La question ne mériterait-elle pas d’être traitée par aux divers niveaux de notre Église et par ses diverses organisations ? Des contacts ne devraient-ils pas être pris avec nos frères et sœurs protestants de Belgique ?

Charleroi, le 21 janvier 2013
Edouard BRION (MCP)


[*] En fait une cinquantaine de lois discriminatoires ont été répertoriées. Voir : « The discriminatory laws database » du centre Adalah pour la protection des droits de la minorité arabe en Israël – NDLR
[**] « La semaine dernière, le président israélien Shimon Peres a officiellement invité le Pape François 1er à se rendre en visite en Israël. Le principe en a été accepté mais aucune date n’est encore fixée pour ce qui sera assurément un moment historique. Mais cette perspective arrive à un moment particulièrement compliqué car,  Israël est de plus en plus impliqué dans ce qui apparait comme un dangereux pourrissement de la situation syrienne. De même, le dialogue israélo-palestinien semble être au point mort tandis que la colonisation israélienne continue de plus belle et que de son côté le Hamas accentue l’islamisation de Gaza… C’est dans ce contexte que vient de paraitre en français l’appel « Palestine Kairos » qui avait été signé fin 2009 par toutes les Églises chrétiennes de Terre sainte. Cette initiative n’est pas neutre et ne renvoie pas les acteurs dos-à-dos : elle vise au contraire à attirer l’attention du monde entier sur le mur de séparation, sur le blocus de Gaza et les ravages causés par les colonies israéliennes. Il dénonce également l’humiliation quotidienne de la population palestinienne, les restrictions en matière de liberté religieuse et le contrôle des accès aux lieux saints, le sort des réfugiés et des prisonniers dans les prisons israéliennes, le mépris d’Israël pour le droit international ainsi que la paralysie de la communauté internationale face à cette tragédie… Mais au-delà de cet appel proprement dit, c’est la question plus générale du rôle des chrétiens dans l’imbroglio israélo-palestinien qui est ainsi reposée. Les chrétiens palestiniens et israéliens sont en effet pris entre deux feux et subissent eux aussi le contrecoup de l’enlisement de la situation. Enfin, certains pensent que les chrétiens étrangers qui vont en Terre Sainte dans le cadre de pèlerinages habituellement soigneusement tenus à l’écart de toute implication politique, ont eu aussi quelque chose à faire dans cette histoire… « (Jean-Pol Hecq, journaliste, producteur en chef de l’émission télévisée « Et dieu dans tout ça ? » )

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