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Les crimes des parlementaires palestiniens : rendre visite aux prisonniers et parler aux médias

Gideon Levy

Rien ne prouve mieux la persécution politique que les 12 chefs d’accusation pour lesquels Khalida Jarrar a été condamnée et emprisonnée.

Elle a les fers aux pieds. Elle porte des jeans délavés et des tennis, ainsi qu’un T-shirt arborant le nom d’une université américaine. Ses cheveux ont été teints en un noir charbonneux. De temps à autre, elle sourit ou envoie du bout des doigts un baiser à quelqu’un du public clairsemé de la salle d’audience. Khalida Jarrar, membre du Parlement palestinien, a été incarcérée par Israël voici deux mois et elle vient d’être amenée au tribunal militaire de la prison d’Ofer, près de Ramallah.

Khalida Jarrar au tribunal militaire israélien d'Ofer. Photo : Alex Levac

Khalida Jarrar au tribunal militaire israélien d’Ofer. Photo : Alex Levac

Voici à quoi ressemble un tribunal militaire quand un membre du Parlement palestinien y est amené : une présence renforcée des agents des Service pénitentiaires d’Israël (IPS), y compris une unité de combat dont les membres portent des chemises noires, d’une part et, d’autre part, quelques diplomates étrangers en veste et cravate. La famille est représentée par son mari et sa sœur ; personne d’autre n’a été admis. Il y a aussi quelques activistes, israéliens et internationaux.

Ces installations de répression de l’occupation sont en fait un rassemblement disparate de remorques et de caravanes qui servent de salles d’audience, comme pour créer l’illusion qu’elles ne sont là que provisoirement, et elles sont situées à proximité d’une prison destinée aux Palestiniens. Le juge militaire porte une kippa tricotée [1], de même que le représentant du Ministère public ; peut-être sont-ils des colons, mais il s’agit certainement d’un détail sans importance.

Le soldat qui fait fonction de traducteur en arabe de la procédure se met à parler à haute voix, puis s’arrête bientôt. Ce n’est pas nécessaire ; il n’y a même pas de semblant de justice, dans ce tribunal. Le représentant du Ministère public, un lieutenant-colonel, salue le juge, un major, en entrant. Affaire n° 3058/15, « Tribunal militaire contre Khalida Jarrar / Présence de l’IPS », mentionne la copie.

Jarrar s’assied sur le banc des accusés, après être entrée dans le local à air conditionné. Ses pieds resteront enferrés tout au long des audiences.

« Ils veulent réduire notre voix au silence », nous dit-elle, juste avant le début de la séance, « mais nous poursuivrons la lutte contre l’oppression tant que nous n’aurons pas obtenu notre liberté. » Son mari Ghassan, propriétaire d’un atelier qui fabrique des meubles pour enfants et des jouets recouverts de fourrure synthétique aux couleurs étincelantes, lui adresse un gentil sourire.

Le juge, le major Haim Balilty, est sur le point de faire part de sa décision concernant la demande du Ministère public de garder Jarrar en détention jusqu’à la conclusion de la procédure entamée contre elle. La juriste de 52 ans originaire d’El Bireh est une activiste politique de très longue date, une féministe et une combattante pour la libération de prisonniers palestiniens.

Tout d’abord, les autorités sécuritaires israéliennes ont voulu la mettre en « détention administrative » mais, à la suite des protestations internationales contre son arrestation sans procès ou sans avocat, elles ont décidé de l’accuser sur 12 points. Rien ne prouve mieux que ces 12 chefs d’accusation, telle une douzaine de témoins, que s’il y a bien un emprisonnement pour des motifs uniquement politiques, c’est bien celui-ci.

La feuille d’accusation fait état de tout, sauf de l’évier de la cuisine. Plus elle en compte, plus elle a de la substance. «Affiliation à une association illégale» ; «gestion d’un bureau à l’intérieur de cette association illégale» ; «assurer un service au sein de cette association illégale» ; de même qu’un chef d’accusation concernant l’incitation [2]. Mais même le principal témoin de l’accusation concernant l’incitation a déclaré qu’il n’était «pas sûr que l’accusée ait parlé personnellement d’enlever des soldats», mais qu’il a «remarqué que ce sujet avait été mentionné à plusieurs reprises durant le rassemblement» (d’après les remarques du juge).

Le Front populaire de libération de la Palestine, le parti de la gauche palestinienne (il a une aile militaire), qui était membre de l’OLP et qui avait participé aux élections du Conseil législatif (le Parlement palestinien), est une «association illégale». Balilty l’a confondu avec le Commandement général du Front populaire, sous la direction d’Ahmed Jibril.

S’appuyant sur les commentaires d’un des témoins, le juge a déclaré que les deux organisations ont le même chef. Une preuve de son ignorance extrême. Le groupe de Jibril a rompu avec le Front populaire en 1968 et, aujourd’hui, il n’y a aucune connexion entre les deux groupes, hormis le fait qu’ils ont des noms similaires. Mais qui s’en soucie et quelle différence cela fait-il ? Tout le monde sait que toutes les organisations palestiniennes sont les mêmes.

L’accusation contre la parlementaire Jarrar, dont l’essentiel est énuméré par le juge, fournit un certain soulagement tragi-comique. Si ce n’était si affligeant, ce serait hilarant. Est-ce pour cela qu’une personne de son rang est traînée en justice ? Et c’est pour cela qu’elle a déjà passé deux mois en prison ?

«L’accusée a délivré de nombreux discours de par ses fonctions [de parlementaire] dans un nombre important de meetings et de rassemblements du Front populaire et elle a accordé des interviews à des médias et des chaînes de télévision (…). On prétend également que l’accusée à participé à un rassemblement réclamant la libération de prison en Israël du secrétaire général du Front populaire, Ahmed Sa’adat, et qu’en une autre occasion, elle a participé à un rassemblement en la mémoire d’Abi [sic] Ali Mustafa, l’un des fondateurs du Front populaire (…). »

La feuille d’accusation se poursuit par l’énumération d’accusation encore plus graves : Jarrar a rendu visite à des prisonniers qui avaient été libérés et a même remis à l’un d’eux une plaque d’estime sur laquelle était gravé – attendez – « en estime pour votre détermination [en de nombreuses circonstances] ». Le juge a lu une autre accusation «particulièrement grave» : « Seif Aladin Bader a mis l’accusée en cause en disant qu’à sa sortie de prison, elle lui avait rendu visite au nom du Front populaire».

L’accusée a également prononcé un discours « contre l’occupation israélienne » et elle a même rendu visite à une tente de protestataires réclamant la libération des prisonniers palestiniens. Qui plus est, ajoute la feuille d’accusation, elle a donné une interview, dans cette même tente. Elle se trouvait sur une estrade où étaient accrochées des affiches incitant à enlever des Israéliens à des fins de négociations et de libération des prisonniers.

« Tous les faits incriminés », a résumé Balilty, «ont été perpétrés dans la période allant de juin 2009 à décembre 2013, sauf un – lors de la présence à un meeting du Front populaire – perpétré, suppose-t-on, en septembre 2014, lorsque l’accusée a assisté à une exposition de livres sponsorisée par le Front populaire».

C’était apparemment le maître atout du Ministère public, l’arme du crime encore fumante (pour changer de métaphore). Le juge a fait remarquer que, lors de sa visite à cette exposition, l’accusée a demandé aux activistes «comment ils allaient et si les livres de l’exposition se vendaient bien». Le Ministère public avait même un témoin qui a affirmé avoir délivré, avec un masque sur le visage, un discours incitant à l’enlèvement de soldats, ce qui pouvait être utilisé pour forcer la libération de prisonniers – et Jarrar «était présente sur l’estrade du rassemblement pendant que lui-même tenait son discours ». Un autre témoin a déclaré qu’il avait accroché trois affiches sur l’estrade où l’accusée était assise.

Pas un muscle ne frémit sut le visage du juge durant son énumération mécanique des faits incriminés. Ses propos sont en grande partie engloutis dans le brouhaha de l’audience et le vrombissement du conditionnement d’air. Ce qu’il dit pourrait être perçu comme une parodie particulièrement perverse de justice militaire.

Personne ne rit (ni ne pleure) à entendre ces accusations grotesque portant sur la visite d’une foire du livre, le fait d’y avoir tenu un discours ou d’avoir accordé une interview aux médias, la visite d’une tente de protestataires ou l’hommage rendu à un prisonnier libéré. Tout cela est bel et bien repris dans les lois de l’occupation et c’est pour cela que Jarrar a passé deux mois en prison.

«On a constaté plus d’une fois que des activités organisées dans le cadre d’une organisation hostile constituaient également un grand danger», fait remarquer le juge avec le plus grand sérieux. Après ses états de service à l’armée, il ne fait pas de doute qu’il sera juge dans un tribunal civil.

Le juge rejette également une objection à propos du fait que l’accusée bénéficie de l’immunité diplomatique et il cite des arguments juridiques afin d’étayer sa décision – exactement comme il l’a fait quand il a prétendu qu’Israël avait le droit d’arrêter des Palestiniens en Zone A [3], alors que celle-ci est manifestement sous contrôle palestinien. Les lois de l’occupation israélienne ont une réponse toute prête à chaque imprévu. « Voir : Article 10 (f) de l’Ordonnance concernant les dispositions en matière de sécurité (version amendée) (Judée et Samarie) (n° 1651) 2009. »

Mais c’est alors qu’il se produit un imprévu dans l’histoire : « En dernière analyse (…) L’atténuation de l’allégation de dangerosité du chef de l’accusée, en ce qui concerne les délits qu’on lui attribue, permet qu’on la remplace par des garanties plus adéquates dans la procédure pénale intentée contre elle.»

Même le juge-major comprend la dimension de la farce et décide de relâcher Jarrar moyennant une caution de 20 000 shekels (environ 5 100 USD), assortie d’une obligation de tiers du même montant.

Les applaudissements et les cris de joie qui éclatent dans la salle sont de courte durée. Le représentant Ministère public, le lieutenant-colonel Morris Hirsch, se redresse : «Je demande un délai de 72 heures afin de considérer s’il convient d’interjeter appel et de permettre au commandant militaire d’envisager de sortir un ordre de détention administrative.»

Le juge : «J’ordonne présentement un ajournement dans l’application de ma décision (…). Pour éloigner tout doute et, en conformité avec la loi, les jours de sabbat et les jours fériés ne seront pas pris en compte. Il est maintenant 14 h 10. Tel en a-t-il été statué en ce jour du 21 mai 2015, en audience publique et avec les parties présentes. »


[1] la kippa tricotée (au crochet) est souvent un signe distinctif des colons juifs les plus extrémistes – NDLR
[2] incitation à la résistance contre l’occupant israélien. – NDLR
[3] La Cisjordanie occupée est, en vertu des accords d’Oslo, découpées en « zone A » (20 % du territoire de la Cisjordanie et  55% de sa population, théoriquement sous administration de l’Autorité palestinienne, mais dans laquelle l’armée d’occupation intervient à sa guise), « zone B » (28 % du territoire de la Cisjordanie et 41% de sa population, où l’AP exerce les responsabilités « civiles » et Israël ce qui se rapport à la « sécurité », étant entendu que seule la sécurité des Juifs établis sur le territoire et d’Israël importe réellement) et « zone C » (entièrement sous contrôle israélien) – NDLR

Publié sur Haaretz le 29 mai 2015. Traduction pour ce site : JM Flémal.

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