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Les colons israéliens font main basse sur les sources d’eau en Cisjordanie, pour en faire des sites touristiques interdits aux Arabes

L’eau du sous-sol continue d’être vitale pour les agriculteurs palestiniens mais depuis un certain temps de nombreuses sources de Cisjordanie ont été transformées par des colons juifs en sites touristiques, auxquels les Palestiniens n’ont pas le droit d’accéder.

Tout au long des routes de la « Samarie » [1], des panneaux bruns indiquent le nom hébreu d’une source voisine, et une carte touristique de la « route des sources » a été éditée par des conseils locaux comme celui de Mateh Binjamin, dans le sud de la région.

Près de la colonie de Talmon, à laquelle on ne peut accéder que par un portail gardé, un panneau indique la direction de la « source de Tal« . Quand un journaliste s’y hasarde, raconte Zafrir Rinat dans Haaretz, il se heurte à un colon qui garde un troupeau de chèvres et affirme que toute visite doit être coordonnée avec lui.

« Grâce à moi, vous ne voyez pas un seul Arabe ici », dit-il. Lorsqu’une source toute proche a été ajoutée à la liste des sites touristiques, il a clairement été précisé que les résidents non-juifs de la région ne sont pas les bienvenus. Un grand écriteau, au sommet d’un bâtiment, est d’ailleurs très explicite, puisqu’on y lit : « Mort aux Arabes »

Selon Dror Etkes, de l’observatoire de la colonisation de « La Paix Maintenant« , qui fait des recherches sur l’extension des colonies depuis plusieurs années, au moins 25 sites sont en cours d’aménagement à des fins touristiques. « L’accès à ces sources a déjà été interdit aux Palestiniens, et il y en a des dizaines d’autres que les colons ont répertoriés et dont ils projettent de prendre le contrôle », dit-il.

« La prise de contrôle des sites des sources, et l’interdiction d’y accéder faite aux Palestiniens, s’intègre dans un vaste projet mis en œuvre par les colons, avec le plein appui du gouvernement », explique Dror Etkes. « Ils veulent s’approprier des sites ayant une valeur historique et paysagère unique, et en faire des réserves naturelles et des sites archéologiques ».

Mais ces sites font aussi partie d’un très ancien système d’irrigation, qui comprend des bassins et des canaux qui distribuent l’eau vers les parcelles cultivées par des agriculteurs palestiniens. Comme bien souvent, l’objectif des colons est donc aussi de priver les Palestiniens de leurs moyens de subsistance, afin de leur rendre la vie insupportable et de les obliger à quitter leurs terres.

Certains sites dont les colons ont pris le contrôle sont à la fois à usage touristiques et consacrés à la mémoire de colons tués soit lors d’attentats de la résistance palestinienne, soit durant leur service militaire. Ainsi, à la source de Ein Arik, rebaptisée par les colons « Source de l’héroïsme« , un monument a été érigé à la mémoire de deux d’entre eux, de la colonie de Eli tout proche, qui furent tués dans un attentat. « Dans le lieu où la vie a été anéantie, une nouvelle vie va grandir. Une eau vivante va jaillir, l’eau de la terre qui la fera fleuris. Nous allons continuer à construire et à construire encore« , y lit-on.

Lorsque le journaliste de Haaretz s’y est rendu, raconte-t-il, un pique-nique était organisé par un groupe de chrétiens américains venus travailler dans les colonies à proximité de la source de Oz, rebaptisée « Harel Oz » en mémoire d’un colon tué par des Palestiniens.  « Il a donné sa vie pour récupérer les collines de la Samarie, il a tracé son destin sur les chemins de cette terre » indique un panneau. Les colons ont planté des arbres et peint un grand chandelier à sept branches.

Sur de nombreux sites, des tables et des chaises attendent les touristes. Des routes ont été construites pour accéder à certains sites, des bassins ont été creusés, les abords on ont été pavés. A la source de Amasa, près de la colonie de Har Bracha, il y a des bassins où les touristes peuvent faire trempette. Un pour les hommes, et un autre pour les femmes.

Pourtant, quand le journaliste de Haaretz a interrogé l’Administration civile – qui malgré son nom est la branche de l’armée d’occupation qui gère le territoire de la Cisjordanie – à propos de quatre sites (la source de Amasa, Ma’ayan Hagevura, la source Oz et la source Meir près de Neveh Tzuf [Halamish]), le porte-parole de celle-ci a admis que tant les constructions réalisées par les colons que les panneaux routiers qu’ils ont semés un peu partout sont illégaux. Dans le cas du dernier de ces sites, les panneaux ont été enlevés. Et pour les autres, « la procédure légale suit son cours« .

Quand on sait que même quand les tribunaux ordonnent l’évacuation d’un immeuble ou la démolition d’une construction réalisée par des colons il est rarissime que l’armée intervienne pour exécuter le jugement, les colons amateurs d’eau minérale n’ont rien à craindre de ce côté…

Destruction par l'armée d'occupation d'un système d'irrigation construit "illégalement" par un agriculteur palestinien dans la région de Hébron.  Quand il s'agit les Palestiniens, les règles de l'occupant s'appliquent avec rigueur... Les Israéliens veillent à maintenir l'économie palestinienne dans un certain sous-développement... dont ils font un argument pour tenter de justifier la colonisation.

Destruction par l’armée d’occupation d’un système d’irrigation construit « illégalement » par un agriculteur palestinien dans la région de Hébron. Quand il s’agit les Palestiniens, les règles de l’occupant s’appliquent avec rigueur… Les Israéliens veillent à maintenir l’économie palestinienne dans un certain sous-développement… dont ils font un argument pour tenter de justifier la colonisation.

La preuve en est que des ordres d’arrêter les travaux ont été délivrés dans plusieurs cas par l’Administration civile, mais – note Zafrir Rinat – ils ne semblent pas avoir le moindre effet, et les constructions se sont multipliées. Quant aux Palestiniens empêchés d’accéder aux sources, le porte-parole de l’Administration civile « n’a eu connaissance d’aucun problème« .

Ah, si, quand même : le site de la source de Meir a été déclarée « zone militaire fermée » tous les vendredi, parce que les agriculteurs palestiniens organisaient des manifestations de protestation contre la confiscation par les colons juifs de l’eau qui est indispensable à leurs cultures. Mais pour l’armée, ce n’est évidemment qu’une broutille, traitée bien entendu uniquement sous l’angle sécuritaire. La sécurité de l’occupant et de lui seul, il va sans dire.

Même son de cloche du côté du « conseil régional » de Binjamin, qui fait valoir qu’il faut se réjouir du « développement fantastique » du tourisme, et vante les travaux entrepris – dit-il – conjointement avec le Ministère du Tourisme pour transformer des « sources à l’abandon » en sites touristiques attrayants.

« Les sites des sources ne sont pas la propriété privée du Conseil régional et ils sont ouverts au public. Mais pour des raisons évidentes de sécurité, compte tenu des attaques terroristes du passé, l’armée n’autorise pas les Arabes à accéder à des sources qui sont proches des colonies. Mais les autres sources sont ouvertes à tous », affirme avec ce cynisme si typiquement israélien le Conseil régional de Binjamin.

Le problème, évidemment, est que les colonies ne cessent de s’étendre et qu’en fait il y a de moins en moins de sources qui ne soient pas trop proches de l’une d’entre elle pour qu’un Arabe soit autorisé à y poser le pied…

Quant au Ministère du Tourisme qui dit ne pas participer à leur financement, il « se réjouit de toute initiative locale de nature à favoriser le développement touristique »… à condition bien entendu « qu’il soit réalisé dans le respect de la loi ».

Mais le respect de la loi, en Cisjordanie, c’est l’affaire de l’armée et de son « Administration civile »… retour à la case départ de l’arbitraire absolu de l’occupant !

Pour mémoire, il y a un peu plus d’un an (octobre 2009) , Amnesty International a accusé Israël de priver les Palestiniens d’eau tout en laissant les colons israéliens de Cisjordanie profiter de quantités «presque illimitées».

Israël limite sévèrement l’accès à l’eau dans les Territoires palestiniens «en maintenant un contrôle total sur des ressources communes et en poursuivant des politiques discriminatoires», affirmait l’organisation de défense des droits de l’homme dans un rapport.

Les Israéliens consomment quatre fois plus d’eau que les Palestiniens, selon le rapport. Cette «inégalité» est encore plus criante dans certaines régions de Cisjordanie où des colonies utilisent 20 fois plus d’eau par tête d’habitant que les Palestiniens des localités voisines qui survivent avec 20 litres par jour.

Amnesty souligne que les Palestiniens ne sont pas autorisés à creuser des nouveaux puits ou à restaurer les anciens sans permis des autorités israéliennes (pratiquement jamais accordés – voir par exemple : http://www.pourlapalestine.be/dico/detail.php?r=159 ). En outre, de nombreuses routes de Cisjordanie sont fermées ou limitées à circulation, ce qui contraint les camions-citernes à faire des détours pour ravitailler les villages qui ne sont pas reliés au réseau de distribution d’eau.

Amnesty évalue à quelque 180.000/200.000 le nombre des Palestiniens qui n’ont pas accès à l’eau courante en Cisjordanie.

L.D.          


[1] la partie nord de la Cisjordanie

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