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Les citoyens palestiniens en Israël : un espace civique qui rétrécit rapidement

Israël se décrit comme un Etat juif et démocratique. Pourtant, dans la pratique, comme peuvent en attester ses citoyens palestiniens, il fonctionne comme une ethnocratie juive ne laissant à ses citoyens palestiniens que de petites marges de liberté qui se sont constamment rétrécies au cours des dernières années. Aujourd’hui l’Etat israélien est sous le contrôle total de l’extrême-droite qui ne considère pas que même des marges limitées de liberté soient nécessaires. C’est évident dans la vague de législation discriminatoire et le recours aux Dispositions d’Urgence contre des ONG et des mouvements comme la branche nord du Mouvement islamique en Israël.

Cibler des organisations et des individus, Palestiniens et Israéliens

Les nombreuses lois que la Knesset israélienne (parlement) et le gouvernement ont adoptées pour brider la participation et le militantisme politiques des citoyens palestiniens comprennent, pour la seule année 2011, la loi « anti-boycott », qui interdit la promotion publique des boycotts ; la loi « Nakba », qui empêche la commémoration palestinienne de leur catastrophe due à la création d’Israël en 1948 et la loi « financement d’un gouvernement étranger« , qui impose des exigences de déclaration onéreuses sur les ONG. Ces lois nuisent gravement à la capacité des partis, ONG et militants palestiniens d’exprimer librement leurs opinions et de protester contre les crimes d’Israël, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Ligne Verte.

Plus récemment, un projet de loi  proposé par l’ancien ministre des Affaires étrangères et actuel membre de la Knesset, Avigdor Lieberman, interdirait à la Cour suprême israélienne d’intervenir dans la décision du Comité central des élections de la Knesset de disqualifier les députés en fonction de leur position politique. Ce projet de loi ciblerait directement les députés palestiniens, comme Haneen Zouabi et son parti, « Balad – l’Alliance démocratique nationale », qui ont déjà subi des tentatives d’interdiction.

En plus de cibler la participation politique au niveau gouvernemental, Israël a limité ou interdit le travail de plusieurs ONG au niveau municipal. Il est important de noter que les ONG impactées sont des organisations tant palestiniennes qu’israéliennes qui dénoncent les violations des droits humains par Israël et le régime d’apartheid qu’il impose dans l’ensemble de la Palestine historique.

Parmi les organisations touchées, on trouve l’ONG israélienne Briser le Silence (« Breaking the Silence« ), une association d’anciens combattants israéliens qui se consacre à confronter le public israélien aux réalités de la vie quotidienne dans les territoires palestiniens occupés. Briser le Silence avait récemment prévu de tenir une conférence à Beersheba. Toutefois la Cour de la magistrature de la ville a signé un décret l’interdisant  à la demande de la police, qui a affirmé que l’événement ne réunissait pas « les conditions de sécurité adéquates ». La police aurait pu prendre les mesures nécessaires pour sécuriser l’événement, mais elle a plutôt choisi d’agir au nom des voix de droite qui ont appelé au boycott de Briser le Silence.

Il est important de noter que l’organisation Briser le Silence n’est pas aussi radicale que le prétend Israël. Elle reste une organisation qui travaille à l’amélioration de la société et du gouvernement israéliens au sein d’un Etat ethnocratique juif. Elle est par exemple critiquée pour son refus de dénoncer les crimes de guerre des généraux et des leaders israéliens. Par conséquent, le fait qu’elle soit maintenant considérée comme en dehors de la scène politique israélienne est une indication claire de la montée continue de l’idéologie israélienne d’extrême-droite qui exclut toute voix qui critique les actions du gouvernement israélien.

Un autre exemple est la lettre publiée récemment  adressée au « New Israël Fund » exigeant qu’il arrête de financement l’ONG « Baladna – Association pour la jeunesse arabe », l’organisation pour laquelle nous travaillons tous les deux. Ceci fait suite à la production par Baladna d’une vidéo contre le recrutement de jeunes palestiniens dans l’armée israélienne. Cette lettre a été rédigée et signée par plusieurs députés de droite, dont les députés Merav Ben-Ari et Miki Zohar, qui sont co-présidents du Comité de la Knesset pour l’encouragement et la promotion du recrutement des minorités dans l’armée et la fonction publique. Cibler des organisations locales et internationales finançant des ONG palestiniennes et de la gauche israélienne juive est le résultat de la mise sur liste noire systématique d’ONG par le gouvernement israélien, à travers ses propres opérations d’enquêtes biaisées et sa coopération avec des organismes tels que « NGO monitor« .

La démarche la plus récente dans cette direction est allée trop loin même pour le gouvernement des Etats-Unis; le porte-parole du Département d’Etat a exprimé sa préoccupation, début janvier, au sujet d’un projet de loi présenté par la ministre de la Justice Ayelet Shaked visant à obliger les défenseurs des droits de l’homme à porter des badges à la Knesset indiquant qu’ils sont financés par des entités étrangères et à le mentionner dans leurs publications. Le projet de loi a reçu l’appui de la coalition gouvernementale israélienne et l’avocat israélien des droits de l’homme Michael Sfard pense qu’il sera probablement adopté.

Cette chasse aux sorcières contre les Palestiniens ainsi que contre d’autres organisations et individus de gauche en Israël n’est pas limitée au gouvernement mais elle s’inscrit dans l’ensemble de la société israélienne. On peut citer l’exemple du ciblage des professeurs et des étudiants des universités comme des ONG par l’organisation de droite « Im Tirtzu« , qui est active dans toutes les grandes universités israéliennes. « Im Tirtzu » accuse les étudiants, les professeurs et les ONG d’être antisémites et/ou d’inciter à la violence et au racisme, en utilisant des preuves recueillies sur des réseaux sociaux tels que Facebook. En d’autres termes, tout étudiant ou professeur, en particulier ceux qui sont Palestiniens, peut être menacé en raison de ses points de vue et opinions politiques exprimés publiquement. Malgré cela, les universités et le gouvernement israéliens refusent de tenir « Im Tirtzu » pour responsable de ses actions, lui procurant ainsi un espace sûr pour ses diffamations.

Les Palestiniens ont également fait l’objet de menaces verbales et physiques de la part de civils dans des espaces publics, obligeant beaucoup d’entre eux à éviter d’utiliser les transports en commun. Les Palestiniennes qui portent le hijab redoutent particulièrement les agressions et le harcèlement en raison de leur tenue vestimentaire d’inspiration religieuse.

Derrière l’interdiction du Mouvement islamique

Dans ce contexte, la décision du Cabinet de sécurité israélien en novembre d’interdire la branche nord du Mouvement islamique en Israël est importante, notamment en raison du recours du ministre de la Défense, Moshe Ya’alon, aux Lois d’urgences du Mandat britannique de 1945 pour mettre hors la loi le Mouvement et tout individu ou organisation qui lui est affilié.

Cette législation est utilisée dans toutes les zones sous contrôle israélien depuis 1948. En d’autres termes, elle est utilisée non seulement dans les territoires occupés par Israël en 1967, mais aussi à l’intérieur de la Ligne verte contre les Palestiniens ayant la citoyenneté israélienne. En vertu de ces règlementations, le ministre israélien de la Défense peut rendre des ordonnances administratives sans avoir besoin de l’approbation des tribunaux. Alors que les ordres peuvent être contestés devant la Cour suprême israélienne, la cour elle-même opère également dans le cadre des Lois d’urgence, et est de fait une extension du ministère de la Défense. Ainsi le gouvernement israélien et ses divers organes se sont octroyés la capacité « légale » de faire de tout Palestinien, à tout moment, une menace à la sécurité dépouillée de ses droits humains et civiques, indépendamment du lieu où ces « menaces » résident.

En bref, le gouvernement israélien utilise une loi coloniale – une loi que ne devrait plus faire partie de son système juridique – pour justifier et appliquer une décision discriminatoire. Outre la signification du recours à une règlementation qui remonte au mandat britannique colonial sur la Palestine, la facilité avec laquelle l’interdiction a été adoptée est également notable. La décision n’a rencontré que peu ou pas d’objection : l’élite politique israélienne et l’opinion publique en général sont en faveur de l’action et la considèrent comme légitime en raison de l’affirmation de menaces « sécuritaires ».

Appliquant sa décision, le gouvernement israélien a fermé tous les bureaux du Mouvement, ainsi que 17 ONG qui lui sont liées. Ces ONG, situées dans plusieurs villes à majorité palestinienne en Israël comme Jaffa et Umm al-Fahem, ont fourni pendant des années des services sociaux, éducatifs, religieux et économiques aux communautés palestiniennes pauvres et marginalisées. En outre, il est important de noter que non seulement ces ONG ont servi les partisans du Mouvement, mais aussi la communauté palestinienne dans son ensemble, y compris des communautés et individus non musulmans.

Des Palestiniens entourent Sheikh Salah lors d’une manifestation à Umm al-Fahem pour protester contre l’interdiction de la branche nord du Mouvement Islamique (photo Reuters)

En réponse à la décision, le Comité supérieur arabe de surveillance, l’organe représentatif suprême pour les Palestiniens en Israël, a appelé à une grève générale et à une manifestation publique dans la ville palestinienne de Umm al-Fahem. Des milliers de Palestiniens y ont participé pour protester contre la décision qu’ils considèrent comme ne visant pas seulement le Mouvement islamique mais la communauté palestinienne dans son ensemble.

Le gouvernement israélien a agi contre le Mouvement immédiatement après les attaques terroristes à Paris en novembre 2015, arguant que sa décision faisait partie de la lutte mondiale contre le terrorisme. Ce faisant, il a ignoré son propre chef des renseignements, Yoram Cohen, qui a dit qu’il n’y avait aucune preuve d’un lien entre le Mouvement et le terrorisme, ainsi que les réserves du Shin Bet sur l’interdiction. Le ministre de la Sécurité publique Gilad Erdan est même allé jusqu’à prétendre que le Mouvement islamique partageait l’ idéologie du Hamas et de l’ISIS, cherchant ainsi à renforcer les craintes occidentales vis-à-vis de l’Islam, alors que ces mouvements religieux ne sont pas affiliés à l’ISIS et ne partagent pas son idéologie extrémiste. Au contraire, tant le Mouvement islamique en Israël que le Hamas ont leurs racines dans l’organisation des Frères Musulmans, qui, d’un point de vue historique, n’est pas un mouvement jihadiste 

Malgré les efforts d’Israël pour assujettir et éradiquer l’identité palestinienne, la communauté arabe vivant en Israël continue de soutenir et de participer à la lutte pour les droits des Palestiniens dans toute la Palestine historique. Israël est conscient de cette convergence de vue et l’utilise pour justifier l’oppression, le contrôle et la censure des Palestiniens en Israël, en particulier pendant les périodes de résistance et d’agitation. Au début de la Seconde Intifada en 2000, par exemple, Israël a réprimé à balles réelles les manifestations de soutien à l’Intifada, tuant 13 jeunes Palestiniens dont 12 étaient citoyens d’Israël.

L’interdiction du Mouvement islamique fait partie de cette même stratégie. Le Mouvement a été l’une des organisations les plus actives dans la dénonciation des violations israéliennes du statu quo sur la Mosquée al-Aqsa et sur l’ensemble du Al-Haram al-Sharif (le Noble Sanctuaire). On peut donc considérer l’interdiction israélienne du Mouvement comme faisant partie des tentatives du gouvernement pour réprimer et mettre fin à cette résistance.

La vérité est que le Mouvement Islamique a défié le jeu politique israélien. Il a réussi à créer son propre système opérationnel et organisationnel indépendant du gouvernement israélien et de l’espace marginal dans lequel il a circonscrit la communauté palestinienne en Israël. Contrairement à d’autres partis politiques palestiniens en Israël, le Mouvement refuse de faire partie de la Knesset israélienne. En outre, il n’est financé pas par le gouvernement et les services essentiels qu’il fournit ne touchent pas que les Palestiniens en Israël mais aussi les Palestiniens dans toute la Palestine historique. Ainsi le Mouvement défie les frontières coloniales de l’Etat et dévoile la fausseté de sa démocratie.

La nécessité d’une réponse de la société civile plus organisée

La montée du racisme dans la société israélienne associée au sentiment anti-musulman mondial a créé un environnement hostile et menaçant pour les Palestiniens en Israël ainsi que dans le reste de la Palestine historique. Un des résultats de cet environnement est le rétrécissement continue de l’espace pour le développement organisationnel et le militantisme de la société civile palestinienne et des ONG de gauche. Ceci inclut de nouvelles limites au financement, au militantisme juridique, à l’accès aux bénéficiaires et à la liberté d’expression.

A la lumière de cette réalité, nous, en tant que communauté qui aspire à la liberté et à la justice dans toute la Palestine historique, devons repenser nos stratégies. Au niveau local, les organisations et groupes palestiniens – ONG, militants indépendants, mouvements et partis politiques – devons nous réunir et établir un plan stratégique cohérent et unifié à long terme pour résister au racisme systématique et à l’oppression généralisée. Aujourd’hui la société palestinienne réagit pour dénoncer les dangers lorsqu’ils se présentent. Elle ne fonctionne pas comme une entité unie, pas plus qu’elle n’anticipe les futures menaces potentielles ; ses petites actions de protestation ont peu ou pas d’effets concrets à long terme. La société civile palestinienne a besoin de se concentrer sur la protection de ses droits tout en concevant en même temps une stratégie pour atteindre les objectifs de liberté et de justice. De plus, si l’on veut avoir quelque espoir d’un réel changement durable, les Palestiniens ont besoin du soutien de la communauté internationale et de ses organismes médiatiques pour dénoncer le deux poids-deux mesures d’Israël lorsqu’il s’agit de la défense des valeurs démocratiques, et de tenir Israël pour responsable par des moyens de pression économiques, culturels et universitaires.


Publié le 13 janvier 2016 sur Al Shabaka. Traduction : MR pour ISM.

Raya Naamneh

Raya Naamneh, membre du conseil politique de al-Shabaka, est une étudiante et militante palestinienne du village d’Arraba, en Galilée. Elle travaille sur son diplôme en langue et littérature anglaise à l’Université d’Haifa et est très intéressée par la littérature coloniale et post-coloniale ainsi que la politique intersectionnelle en ce qui concerne les expériences des femmes et de la communauté LGBTQ dans le monde entier, et plus particulièrement sur la société palestinienne. Elle est membre actif de al-Qaws pour la diversité sexuelle et de genre dans la société palestinienne. Elle a récemment commencé à travailler à Baladna – Association pour la jeunesse arabe à Haifa en tant que coordinatrice de ressources et de développement de projet.

 

Nadim Nashif

Nadim Nashif, membre du conseil politique de al-Shabaka, a travaillé sur les questions liées à la jeunesse et le développement communautaire pendant 20 ans. Il a créé et coordonné la branche jeunesse du parti politique Rassemblement national démocratique arabe avant de devenir directeur du Comité d’orientation scolaire pour les étudiants arabes. En 2001, il a créé Baladna, l’Association pour la jeunesse arabe, dont il est toujours directeur. Le but de Baladna est de donner aux jeunes arabes palestiniens en Israël les compétences et les ressources pour effectuer des changements positifs dans leurs communautés et dans la société. Il a également siégé au Conseil d’Administration de plusieurs ONG palestiniennes et internationales, dont Ittijah et Youth Action for Peace, dont il a été président.

Source : Al Shabaka. Traduction : MR pour ISM

Une référence : le livre « Etre Palestinien en Israël »

Ben White 2L’auteur Ben White : « Il existe plusieurs livres importants sur les Palestiniens en Israël. Celui-ci a toutefois l’avantage qu’en 93 pages à peine, il présente un survol utilisable. C’était également mon intention en l’écrivant. C’est pourquoi, en annexe, j’ai encore ajouté une brève liste de « dix faits sur les citoyens palestiniens en Israël » ainsi qu’une sélection bibliographique des ouvrages traitant de cette problématique.

Mon intention était de mettre sur pied un instrument de travail pratique, un résumé succinct. Celui qui désire aller plus loin peut continuer à chercher plus d’informations à partir des notes et de la bibliographie. C’est nécessaire car, aussi dure que soit la ségrégation à l’égard des Palestiniens, Israël n’hésite pas entre-temps à utiliser leur présence en Israël comme une preuve de son caractère « démocratique ». »

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