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Les chrétiens exhortés à répondre à l’appel à la «solidarité coûteuse» avec la Palestine

Ryan Rodrick Beiler

Ces derniers mois, les églises ont consenti à toute une série d’efforts afin d’appliquer des pressions économiques et politiques en vue de soutenir les droits palestiniens.

Parmi ces efforts, le choix unanime, début juillet, de l’Église mennonite des États-Unis de mettre un terme à ses investissements dans les sociétés liées à l’occupation.

Les activistes issus de groupes confessionnels sont exhortés par les organisations chrétiennes palestiniennes à ne pas se laisser intimider par les efforts d’Israël en vue de les réduire au silence et à l’inaction. (via Facebook)

Le 14 juillet, le Conseil œcuménique mondial des églises invitait les plus de 80 millions de fidèles de ses églises adhérentes à reconsidérer leurs investissements au vu de la situation en Palestine.

Lors de son 26e Conseil général qui s’est tenu à Leipzig (Allemagne), l’organisation exhortait ses dirigeants à répondre favorablement à une lettre de chrétiens palestiniens leur demandant une « solidarité coûteuse ».

La lettre, envoyée en juin par la Coalition nationale des organisations chrétiennes de Palestine, demande que les églises du monde entier « expriment leur soutien à des pressions économiques sur Israël afin qu’il mette un terme à l’occupation, ainsi qu’à des mesures sur le plan sportif, culturel et académique contre Israël tant qu’il ne se conformera pas au droit international et aux résolutions de l’ONU ».

Les organisations chrétiennes palestiniennes exhortent leurs frères dans la foi du monde entier à résister à « l’offensive systémique d’Israël » contre la résistance non violente et la solidarité.

« Nous avons besoin de femmes et d’hommes braves désireux d’être aux premières lignes », déclare la lettre. « Une diplomatie superficielle de la part des chrétiens n’est plus de mise, dans les temps présents. »

Tout en saluant favorablement le soutien croissant d’églises du monde entier, la lettre exprime néanmoins une inquiétude de constater que « certaines églises ont affaibli leurs positions ces dix dernières années, suite à ces pressions manipulatrices ».

« Elles sont encore nombreuses à se cacher sous le couvert de la neutralité politique », ajoute la lettre.

Des églises sans HP

De même, en juillet, Les Amis de Sabeel – Amérique du Nord ont annoncé que 17 congrégations américaines avaient signé un engagement à boycotter Hewlett-Packard en raison de sa complicité dans les violations par Israël des droits de l’homme des Palestiniens.

Sabeel est une organisation chrétienne palestinienne de la théologie de la libération ; elle a son siège à Jérusalem et elle a des adhérents dans le monde entier.

Le mouvement BDS en faveur des droits palestiniens pointe HP du doigt depuis longtemps en raison de l’application de sa technologie des données biométriques aux check-points israéliens ainsi que d’autres systèmes utilisés par Israël dans son armée, ses prisons et ses colonies illégales en territoire occupé.

Les congrégations participant à la campagne HP-Free Church (Église sans HP) s’engagent à boycotter les ordinateurs, imprimantes, encres et autres produits de la société « tant que celle-ci et toutes ses filiales n’auront pas résilié les contrats avec l’armée israélienne et cessé leurs activités en Cisjordanie occupée ».

« Nous ne pouvons continuer à dénoncer l’occupation et à y participer en même temps – par nos investissements, nos choix et nos habitudes de consommation », a expliqué le révérend David Grishaw-Jones, pasteur de la Peace United Church of Christ (Église du Christ unie dans la paix) à Santa Cruz, en Californie, dans un communiqué de presse émanant des Amis de Sabeel – Amérique du Nord. « La solidarité requiert l’action. »

La dynamique méthodiste

United Methodists for Kairos Response, un mouvement de la base au sein de l’Église méthodiste unie, faisait savoir en juillet que 15 organisations méthodistes régionales avaient voté des résolutions de soutien au boycott de HP.

Elles encourageaient également les investissements financiers destinés à passer au crible les sociétés liées à l’occupation, à s’opposer aux violences perpétrées par Israël contre les enfants sous l’occupation et elles prônaient également l’engagement aux côtés des chrétiens palestiniens et l’examen d’autres formes de désinvestissement.

Précédemment, alors que les efforts des communautés régionales continuaient à s’intensifier, les méthodistes avaient néanmoins rejeté explicitement des résolutions en faveur du désinvestissement lors de leurs assemblées nationales de 2012 et 2016.

Le modèle mennonite

Ceci contraste avec la résolution mennonite votée à une majorité de 98 pour 100 à la suite d’un important investissement tant des activistes de la base que des dirigeants de l’église afin d’informer leurs membres.

Une précédente résolution mennonite, en 2015, avait été reportée après quelques faux pas – dont le fait d’avoir programmé un discours important du pasteur palestinien le révérend Alex Awad après seulement que la résolution avait été débattue.

Mais Awad porte au crédit de la direction de l’Église le fait de vouloir réaliser un investissement financier considérable, entre autres dans les salaires et dépenses des personnes chargées d’informer les congrégations sur la question.

Parmi les orateurs figuraient des dirigeants chrétiens palestiniens et des rabbins membres de Jewish Voice for Peace (Une voix juive pour la paix) ; étaient prévues également des tournées d’information et d’éducation pour plus d’une centaine de représentants de l’Église qui pourraient ainsi se rendre sur place, dans la région même.

La participation des dirigeants dans les institutions financières clés de l’Église qui allaient finalement appliquer les contrôles des investissements était particulièrement vitale pour assurer le succès de cette mesure.

« Malheureusement, certaines institutions à l’étiquette chrétienne s’empressent de sortir des résolutions favorables au soutien d’une paix juste au Moyen-Orient, mais elles sont bien plus lentes quand il s’agit d’investir financièrement dans ces résolutions », écrit Awad dans le magazine Sojourners. « Les chrétiens de toutes dénominations devraient non seulement célébrer cette très importante résolution, mais aussi envisager de se montrer à la hauteur des stratégies utilisées par les mennonites. »

Les médias s’interrogent

Tout en se montrant très dédaigneux envers les implications économiques du désinvestissement émanant des églises, les médias traditionnels commencent à se rendre compte de l’impact symbolique de tels efforts.

Parlant du vote mennoniste, Associated Press (AP) faisait remarquer : « Bien qu’on s’attende à ce que l’impact économique soit minime, de tels votes sont suivis de près puisqu’ils permettent de mesurer les points de vue concernant Israël et les Palestiniens à l’intérieur même des EU, le plus proche et le plus important allié de l’État juif. »

AP reconnaissait que BDS « avait gagné en force sur les campus des universités américaines et en d’autres endroits, en tant que moyen de protester contre la politique israélienne et d’exercer une pression morale afin de mettre fin à l’occupation des territoires palestiniens ».

CNBC citait aussi Andre Gingerich Stoner, l’un des auteurs de la résolution, qui avait déclaré sur la chaîne de TV financière par câble que « le plus grand impact était la position morale et l’appel qu’elle adressait aux autres ».

Le droit au BDS

Certaines institutions ne vont pas jusqu’à appliquer la tactique BDS, mais elles défendent le droit de s’y engager. Depuis 2016, alors qu’au moins 20 États ont adopté des lois en vue de pénaliser ou de stigmatiser les efforts BDS, neuf organisations méthodistes régionales, représentant des milliers de délégués religieux et laïcs et plus d’un million de membres, ont approuvé des résolutions défendant le droit de boycotter et de désinvestir.

Ceci reflète une position générale dans la défense de la liberté d’expression ; en juillet, un éditorial du Los Angeles Times défendait le droit de s’engager dans le BDS en tant qu’« outil classique d’expression politique pacifique ».

La défense des enfants

En juillet également, l’Église unie du Christ a voté par une majorité écrasante une résolution exigeant qu’Israël mette un terme à ses violences systématiques sur les enfants palestiniens en détention militaire.

Elle a exhorté ses membres à plaider en faveur des droits des enfants palestiniens, ce qui serait susceptible de donner un gros coup de pouce aux efforts en vue d’inciter les membres du Congrès à demander des comptes à Israël à ce propos.

Quelques jours plus tard, une autre congrégation, les Disciples du Christ, adoptait une résolution similaire.

« Certains de mes condisciples ont été arrêtés lors de manifestations et certains ont même été tués par les soldats israéliens », a témoigné Rachel Shomali, une jeune chrétienne palestinienne lors d’une conférence des Disciples du Christ. « Nombre de ces jeunes sont emprisonnés depuis des mois sans la moindre accusation, sans accès à un procès, sans visite de leurs proches et de leurs avocats. »

Les deux résolutions demandent qu’Israël soit tenu pour responsable vis-à-vis de la Loi américaine d’Assistance à l’étranger, en s’abstenant d’aider militairement Israël en raison de ses violences à l’égard des enfants palestiniens.

Les critiques habituelles

Mais en même temps que la solidarité des églises s’intensifie, ses détracteurs s’obstinent à sortir des arguments éculés.

S’opposant aux résolutions sur les enfants palestiniens, le Comité juif américain a ressorti le mythe éculé de la culpabilisation des victimes en disant que les méthodes palestiniennes consistent à diaboliser Israël tout en incitant les enfants palestiniens à la violence.

Voici quelques années, une étude sponsorisée par le gouvernement américain avait déjà infirmé cet sempiternel argument des lobbyistes israéliens.

Alors que le Comité juif américain accuse les résolutions de « partialité », les Disciples du Christ font état d’un autre genre de déséquilibre et de partialité.

Leur résolution dit ceci : « La justice et la paix sont entravées par ceux qui se terrent derrière une fausse équivalence, en refusant de reconnaître le déséquilibre grossier entre Israël et les Palestiniens sur le plan du pouvoir militaire et policier, ou en refusant de reconnaître que l’impact de l’occupation pèse d’un poids bien plus lourd sur l’occupé que sur l’occupant. »


Publié le 1/8/2017  sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal

Ryan Rodrick Beiler est un journaliste photographe free-lance et il est membre du collectif ActiveStills.

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