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L’effet de blanchiment de Law-Train

Eva Brems

Cette semaine, Charles Michel est en visite en Israël et en Palestine. Par hasard, nous y étions justement aussi. Pendant une semaine, nous avons rencontré des organisations et des spécialistes des droits de l’homme. Ce fut une série impressionnante de récits concernant des violations à grande échelle du droit international, d’histoires de petites gens frappés par une grande injustice et, de temps à autre, de regain d’énergie et de solidarité.

L’indignation justifiée à propos du « nouveau » violeur des droits de l’homme à la Maison-Blanche ne doit pas nous faire oublier qu’un autre allié occidental se sort en toute immunité de sa discrimination structurelle et de l’oppression d’un peuple entier. La longue durée de l’occupation, qui bouclera sa cinquantième année en 2017, crée une accoutumance.

Quand l’indignation diminue, un signal pervers apparaît : si l’on continue à violer les droits de l’homme assez longtemps, on finit par ne plus devoir rendre des comptes. Si nous permettons cela, c’en est terminé, des droits humains !

La Belgique ne peut pas collaborer à la normalisation de l’occupation illégale et de la répression israélienne. Ce qui nous a fortement surpris, comparé à ce qui se passait il y a cinq ou dix ans, c’est le changement d’attitude de la population palestinienne. Il faut chercher longtemps pour trouver une personne qui croit encore en une solution à deux États. La confiance dans l’Autorité palestinienne en est elle aussi au plus bas.

Pour une lueur d’espoir, tous les yeux sont tournés vers la communauté internationale. Que dira notre Premier ministre au nom de la Belgique et sur quoi se taira-t-il ? Maintenant que le gouvernement israélien mène à nouveau une politique agressive de colonisation, le moins que puisse faire Michel, c’est de la condamner clairement en public.

Maintenant que, comme pour se rapprocher un peu plus de Donald Trump, les Israéliens font une promotion très assertive de leur mur, pièce faîtière d’une politique de vol et terres et de discrimination,  il serait difficile à Charles Michel de se taire à ce propos. Mais osera-t-il s’exprimer ?

Des arrestations arbitraires

Ce que font et disent les Premiers ministres a une grande importance, dans les relations internationales. Mais la normalisation des violations à grande échelle des droits humains n’est pas que l’œuvre des gouvernements. Toutes sortes d’acteurs de la société y contribuent, consciemment ou non.

Un exemple douloureux est le programme européen de recherche Law-Train, dans lequel la KU Leuven et le Parquet fédéral sont partenaires, de même que la police israélienne.

Il est absolument contraire à l’éthique que l’Union européenne accepte la police israélienne comme partenaire de projets de recherche. Et ce l’est tout autant que la KU Leuven et le Parquet fédéral entament et poursuivent une telle collaboration.

Plus important que l’argent qu’ils reçoivent dans un tel projet, il y a pour la police israélienne l’« effet de blanchiment » qu’il comporte. La police israélienne peut en tirer en quelque sorte une forme de légitimation et elle peut, chez elle comme en dehors, entretenir fortement l’impression que la communauté internationale escamote son linge sale en le dissimulant sous le paillasson.

Et du linge sale, il n’en manque pas. En Israël et dans les territoires occupés, les interventions de la police, de l’armée et des services de sécurité créent un climat de terreur constante et de négation des droits fondamentaux des Palestiniens.

Cet été, le Comité des Nations unies contre la torture faisait encore état de son inquiétude à propos de la torture et des mauvais traitements pratiqués par ces trois organisations. La police israélienne est entre autres chargée de la « sécurité » à Jérusalem-Est.

Pour ce faire, elle recourt à grande échelle à des arrestations arbitraires et particulièrement brutales, aux mauvais traitements et à la torture durant les interrogatoires et à une violence inouïe durant les manifestations. Le plus marquant, ce sont les arrestations de jeunes, y compris des enfants de douze ans, qui subissent ces traitements de la même façon que les adultes et sans l’assistance d’un avocat ou d’un autre adulte. Tous ces faits sont rapportés en long et en large par des organisations israéliennes, palestiniennes et internationales. Pourtant, il est exceptionnel que des membres de la police doivent rendre compte de leurs actes.

Le Portugal, un pays qui montre l’exemple

Le projet Law-Train, qui porte sur la formation et l’entraînement dans les techniques d’interrogatoire dans la lutte contre le trafic international de la drogue, n’est évidemment pas un projet qui subsidie ou favorise directement la torture.

Le problème, dans Law-Train, c’est la collaboration avec un partenaire problématique. En travaillant avec la police israélienne autour des techniques d’interrogatoire, tout comme on le ferait avec un service de police qui ne se rend pas coupable des faits que nous décrivons, le projet collabore à la normalisation de ce qui ne pourrait jamais passer pour normal.

Le ministère portugais de la Justice s’est déjà retiré du projet – officiellement pour des raisons budgétaires, mais tout indique qu’il ne veut pas être complice de ce projet de normalisation.

Le Parquet fédéral et la KU Leuven peuvent et doivent également faire la même chose. En janvier, l’Université de Gand a approuvé une politique des droits de l’homme qui, entre autres, exclut la collaboration avec des partenaires qui se rendent coupables de violations graves des droits humains. Il est difficile de croire que Rik Torfs, le recteur de la KU Leuven, qui, dans une existence précédente, avait été à l’avant-garde des droits de l’homme au sein de l’Église catholique, estime de peu d’importance l’impact sur ces mêmes droits de son université.

Cosigné par Alexis Deswaef (président de la Ligue des droits de l’homme), Reine Meylaerts (professeur à la KU Leuven) et Pieter Staes (avocat).


Publié 7 février 2017 dans De Standaard
Traduction : Jean-Marie Flémal

Eva Brems

Eva Brems est professeure de Droits de l’Homme à l’Université de Gand.

Elle a été membre des comités de rédaction de plusieurs revues juridiques, dont le Journal européen des droits de l’homme

 

Signez la pétition : « Stop à la coopération belge avec la police israélienne ».

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Le projet « Law-Train » : un partenariat avec la police israélienne est indéfendable.

Quand l’Europe veut apprendre d’Israël comment violer plus efficacement les droits humains, la Belgique applaudit, le Portugal se rebiffe.

La KU Leuven impliquée dans un projet avec la police israélienne. Lettre ouverte au recteur Torfs.

« Monsieur le Recteur Torfs, les violations des droits de l’homme ne sont pas un sujet de plaisanterie (de mauvais goût) »