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L’échec d’Israël et des États-Unis devant l’Assemblée générale de l’ONU est particulièrement cuisant

L’ambassadeur d’Israël à l’ONU, Danny Danon, a prononcé lors de la discussion devant l’Assemblée générale de la motion contre la reconnaissance de Jérusalem en tant que capitale d’Israël par les États-Unis, un des discours les plus étranges qui soient.

N’a-t-il pas prétendu que tous les États membres de l’ONU qui n’appuient pas la position de Trump ne sont que des marionnettes dont les Palestiniens tirent les ficelles ?  C’est  non seulement insultant pour les 164 États souverains en question 1, mais c’est quand même attribuer à l’État de Palestine un pouvoir assez démesuré si on veut bien se souvenir qu’il est minuscule, économiquement martyrisé, militairement inexistant et financièrement asphyxié… 

Cela ne fait que souligner à quel point Israël est honni par la quasi-totalité de la communauté internationale 2.

Quels sont en effet les pays qui ont soutenu la position des États-Unis et d’Israël ?
Des 9 votes qui leur ont été favorables, il faut logiquement retrancher les voix d’Israël et des États-Unis eux-mêmes. On imagine mal qu’ils aient pu voter pour condamner leur propre position.
On peut difficilement accorder une grande crédibilité aux votes des Îles Marshall, de la Micronésie et de Palau, États microscopiques qui votent toujours automatiquement comme les États-Unis pour la bonne raison qu’ils ne sont rien d’autre que des colonies étatsuniennes dispersées dans l’Océan Pacifique 3.

Quant à Nauru, il s’agit d’un petit État insulaire du Pacifique Sud, qui fut exploitée par les puissances coloniales à l’épuisement total de ses ressources naturelles, et dont la population de 10.000 personnes survit en partie en mettant aux enchères ses positions diplomatiques  et en louant ses services à l’Australie en tant que camp de détention pour demandeurs d’asiles.

Restent le Guatemala (qui a reconnu la Palestine comme un État souverain depuis 2013 mais avec qui Israël entretient depuis longtemps une relation plus que trouble, notamment en fournissant un appui logistique aux “escadrons de la mort” qui ont 200.000 assassinats à leur passif ), le Honduras (où un coup d’État ultra-réactionnaire est en cours depuis le mois de novembre) et le Togo, trois pays dont le rayonnement sur la scène diplomatique internationale n’est pas la caractéristique principale.

Enfin, il ne faudrait pas oublier que puisque Israël a pu participer au vote, il n’est pas illogique de penser que l’État de Palestine devait normalement, en équité, avoir le même droit. 

Le résultat, pays par pays, du vote sur la résolution de rejet de la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël. Une claque magistrale pour les États-Unis et Israël

Pour analyser la signification politique de ce vote historique, il faut examiner aussi certaines abstentions (soit sous la forme d’un vote d’abstention, soit sous la forme d’une non-participation au vote).

Il faut en premier lieu constater que plusieurs pays de l’Union Européenne se sont abstenus – la Croatie, la Hongrie, la République tchèque, la Lettonie, la Pologne, la Roumanie –, ce qui indique que les membres de l’U.E. ne sont pas aussi unis que l’a proclamé Federica Mogherini après la visite de Netanyahou à Bruxelles le 11 décembre. Israël comptait fermement sur le soutien de la Grèce et de Chypre, avec qui des accords économiques juteux ont récemment été passés, mais ce fut une sévère désillusion.

Cette visite de Netanyahou, qui s’était auto-invité au sommet des Ministres des Affaires étrangères européens, fut un échec – et même un échec cuisant si on en juge par le fait que l’Allemagne, qui jusqu’ici n’avait jamais voté contre Israël dans les enceintes diplomatiques a cette fois voté pour la motion – mais il n’en reste pas moins que l’unanimité affichée par l’U.E. est à tout le moins fragile et fissurée. Les raisons précises pour lesquelles chaque pays a déterminé son attitude ne sont cependant pas faciles à discerner, mais on ne peut s’empêcher de noter que les pays de l’U.E. qui se sont ainsi montrés relativement plus favorables à la position israélienne sont aussi ceux dont les gouvernements sont les plus réactionnaires. Le lien de cause à effet fait peu de doute.

Hors de l’Europe, l’échec diplomatique que partagent Trump et Netanyahou n’est pas moins humiliant, au contraire.

Ainsi, par exemple, le fait que la Chine  (1,4 milliard d’habitants) et la Russie (144 millions d’habitants) 4 ainsi que l’Inde (1,3 milliard d’habitants) ont tous trois voté en faveur de la résolution, est quand même un peu plus significatif que l’abstention des Îles Salomon (dans le sud-ouest du Pacifique, dont la population est sensiblement égale à celle de l’agglomération de Charleroi). C’est d’autant plus frappant que Netanyahou s’était récemment glorifié d’avoir tissé avec le Premier ministre de l’Inde des relations particulièrement étroites et chaleureuses à l’occasion de sa visite en Israël en juillet dernier.

Les efforts diplomatiques personnels de Netanyahou 5 ont d’ailleurs, plus globalement été particulièrement peu fructueux, puisque (hormis bien entendu les États-Unis), aucun des pays où il a effectué récemment une visite diplomatique – Russie, Hongrie, Liberia, Kenya 6, Argentine, Colombie, Mexique, France, Belgique, Grande-Bretagne, GrèceChine, Singapour et Australie – n’a voté contre la résolution. Pas un seul de ces pays visités par Netanyahou  n’a donc été sensible au charme si personnel de “Bibi”.

Les efforts désespérés des diplomates israéliens avant la réunion de l’Assemblée générale de l’ONU n’ont pas été couronnés de plus de succès. Dans un premier temps, Israël tenta de persuader le plus grand nombre possible de pays de voter contre la résolution, mais en constatant que les menaces de représailles étatsuniennes ne donnaient pas les résultats escomptés, l’effort principal des diplomates israéliens consista à persuader les dirigeants étrangers de s’abstenir ou à la rigueur de partir un peu plus tôt que prévu pour les vacances de Noël et de ne pas participer au vote. Et en tous dernier recours, au moins voulaient-ils bien écourter ou édulcorer leur discours ?

Peine perdue, pour l’essentiel. Reste que l’ONU étant ce qu’elle est les résolutions votées par l’Assemblée générale n’ont pas de valeur contraignante, contrairement à celles du Conseil de sécurité (dont d’ailleurs Israël se moque éperdument et en toute impunité).

Une argumentation particulièrement indigente

On ne saura sans doute jamais jusqu’à quel point l’attitude insultante et puérile de Donald Trump, qui à plusieurs reprises a menacé de représailles les pays qui ne se plieraient pas à son injonction de voter contre la résolution, a décidé certains pays à faire exactement l’inverser de ce qu’il exigeait.

C’est presque certainement le cas du Canada, qui généralement s’aligne sur les positions de Washington, mais qui s’est abstenu juste pour qu’il ne soit pas dit que c’est Trump qui commande à Ottawa.

Tout aussi remarquable est le fait que le chantage financier de Trump ne paie pas :  parmi les dix pays qui bénéficient de l’aide financière la plus massive des États-Unis, UN SEUL a voté comme l’exigeait Trump… et il s’agit d’Israël (voir le tableau ci-dessus).

Certains pays pauvres et faibles ont eu une réaction salutaire face au chantage brutal et grossier de Trump, à l’instar du Botswana, dont le communiqué officiel de réaction est savoureux (pour le lire cliquez ICI).

Ce n’est certainement pas l’argumentation particulièrement indigente de l’ambassadeur israélien devant l’Assemblée générale de l’ONU qui aura fait changer d’avis qui que ce soit. Quand il eut fini d’insulter le monde (presque) entier, qu’avait à dire Danny Danon pour défendre la position d’Israël ?

Il s’est pour l’essentiel contenté de ressasser les clichés les plus éculés de la propagande sioniste – à commencer par celle qui veut qu’Israël ait “fait fleurir le désert” – et les clichés anti-palestiniens les plus outranciers. Il s’est en revanche bien gardé d’aborder sérieusement le texte de la résolution sur laquelle le vote allait avoir lieu et d’expliquer en quoi, comme le prétendent Trump et Netanyahou, la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël permettrait de “faire progresser la paix”. L’affirmation est, il est vrai, si ridicule qu’elle n’aurait pu qu’être accueillie par des quolibets.

Danny Danon a donc préféré se réfugier dans les récits pseudo-historiques qui sont supposés fonder les droits d’Israël sur la Palestine. Il a ainsi affirmé que “le Roi David a proclamé Jérusalem cité du peuple juif il y a 3.000 ans”. Or, il se fait qu’en dehors d’une stèle datée du neuvième siècle avant notre ère et mise au jour par des archéologies en 1993, et qui fait référence à la «Maison de David», il n’y a aucune preuve historique que le “roi David” ait jamais existé. Et quand cela serait, en quoi sa position, il y a 3.000 ans, à propos de Jérusalem devrait-elle s’imposer à la communauté internationale au XXIème siècle ? C’est complètement hors sujet.

Autre fable colportée par Danon :  “’Lorsque le Premier ministre [Ehoud] Barak a offert aux Palestiniens un État 7 en 2000, nous avons été confrontés à des attentats suicides dans nos autobus et à des fusillades dans nos rues. En 2005, le Premier ministre Sharon s’est désengagé de Gaza, il a évacué toutes les maisons israéliennes 8. Depuis lors, nous avons été attaqués encore et encore avec des roquettes et des missiles destinés à nos civils9.

La réalité est assez différente. Le démantèlement des colonies juives de Gaza et le retrait des troupes israéliennes (désormais postées à la périphérie du territoire, y compris en mer) n’ont pas mis fin à l’occupation de Gaza, mais ont seulement permis un “redéploiement” des forces d’occupation permettant d’une part de rendre le contrôle du territoire par l’armée moins coûteux pour Israël, et d’autre part d’intensifier la colonisation de la Cisjordanie, économiquement plus profitable. Depuis plus de dix ans, l’armée israélienne soumet la Bande de Gaza, avec la complicité active de l’Égypte, à un blocus terrestre, maritime et aérien presque total qui fait de Gaza un immense camp de concentration (voir les informations dans la rubrique ad hoc de ce site).

Danon affirma ensuite que “les États-Unis ont simplement reconnu un fait ils ont officiellement déclaré ce qui a toujours été vrai : Jérusalem a été et sera toujours la capitale de l’État d’Israël”.

Ici, l’ambassadeur israélien prend les désirs de son gouvernement pour une réalité : si Trump a renoncé, contrai­rement à ce que faisaient tous les six mois ses prédécesseurs, à bloquer la mise à exécution d’une loi votée par le Congrès des États-Unis il y a 22 ans, il n’a pas donné de définition de ce qu’il entend par “Jérusalem”.

Or, depuis le vote de cette loi à Washington, Israël a considérablement modifié les limites de la ville, annexant de facto de vastes espaces faisant partie de la Cisjordanie. Sont-ils aussi reconnus par le Roi David ou par le Roi Donald comme faisant partie de la capitale d’Israël ? Trump n’a pas davantage annoncé la moindre mesure indiquant en quoi les États-Unis vont désormais traiter Jérusalem davantage que dans le passé comme la capitale israélienne. Il a juste indiqué que les services du Département d’État vont recruter des ingénieurs et des architectes pour étudier un projet de construction d’une nouvelle ambassade. Un processus qui prendra en tout état de cause des années.

Danon a encore affirmé que “ce vote n’est rien de plus qu’une illusion : les Palestiniens savent que cette résolution est une fraude, ils savent que cette résolution ne fait absolument rien pour la vie du peuple palestinien, ils savent que cela ne créera pas d’emplois pour leur peuple. cela ne fournira pas de meilleurs soins de santé pour les habitants de Ramallah ou de Gaza”.

On retrouve ici l’habituel cynisme des dirigeants israéliens quand ils feignent de se soucier des intérêts légitimes de la population palestinienne, alors qu’en fait chaque jour depuis 70 ans ils détruisent l’économie palestinienne, ils déploient mille stratagèmes pour chasser la population palestinienne de ses maisons et de ses terres, ils volent les meilleures terres palestiniennes, ils pillent les ressources naturelles palestiniennes, ils bloquent les exportations des producteurs palestiniens, ils entravent toute activité économique palestinienne, sans oublier ne nombre de Palestiniens emprisonnés arbitrairement, estropiés ou tués par l’armée d’occupation.

Au surplus, un simple coup d’œil sur le texte de la résolution révèle qu’il ne met nullement en question le lien entre le peuple juif et Jérusalem (ce qui sans doute aurait dissuadé beaucoup de pays de le voter). Ce texte condamne les initiatives unilatérales et souligne seulement que “Jérusalem est une question de statut final qui doit être résolue par des négociations conformes aux résolutions pertinentes des Nations Unies”. Les propos de l’ambassadeur israélien ne sont donc qu’un mensonge supplémentaire, que ne pouvaient manquer de détecter tous les membres de l’Assemblée générale qui avaient lu le texte soumis au vote. 

Cette remarque vaut aussi pour l’affirmation de Danon selon laquelle “lorsqu’une résolution de l’ONU qualifie la présence d’Israël dans une partie de Jérusalem d ‘«illégale», en réalité, elle qualifie la présence du peuple juif du Mur occidental [dit “des lamentations”] d’ «illégale»”. L’objectif est clairement ici de transformer un conflit politique en conflit religieux.

Or, en fait, la résolution ne contient pas le mot “illégal” et ne contient rien qui suggère que la présence d’Israéliens à Jérusalem en général ou dans la zone du “mur occidental” en particulier serait illégale ou immorale. Danon ne fait rien d’autre que détourner l’attention : au lieu de parler du quasi-consensus de la communauté internationale sur la nature unilatérale de la décision étatsunienne, il revient tout à fait hors de propos sur un terrain émotionnel et religieux.

Et là encore il ment effrontément en affirmant : «Nous savons que Jérusalem est sacrée pour des milliards de personnes dans le monde entier, et Israël respecte toutes les religions et encourage tout le monde à visiter et à prier dans la ville sainte».

Dans les faits, plusieurs rapports rédigés par les diplomates des pays de l’Union Européenne à Jérusalem au fil des années ont souligné les entraves croissantes mises par la puissance occupante à la liberté religieuse à Jérusalem 10 . De nombreux signes montrent aussi qu’il ne faut absolument pas prendre à la légère les menaces de destruction des lieux saints musulmans du Haram al-Sharif (Mont du Temple), compte tenu de l’emprise qu’exercent certains des plus extrémistes parmi les extrémistes religieux juifs sur le gouvernement israélien.

Même les Juifs non orthodoxes ne peuvent pas librement exercer leur foi à Jérusalem. Danon a choisi de se concentrer sur le Mur des Lamentations comme site de pèlerinage auquel les Juifs se seraient vu refuser l’accès pendant «des milliers d’années». Ce qu’il passe sous silence, c’est que le gouvernement qu’il représente n’a pas voulu donner l’accès à tous les Juifs pour prier comme ils le souhaitent dans ce lieu sacré, pour ne rien dire des femmes…

L.D.                

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Notes   [ + ]

1. Les 128 qui ont voté la résolution, les 35 qui se sont abstenus et … l’État de Palestine qui n’était pas admis à voter en dépit du fait qu’il a été reconnu par au moins 135 pays à ce jour.
2. Exceptionnellement on ne donnera ici à l’expression aucune intonation ironique.
3. Quelques voix se sont élevées pour qu’on ne les blâme pas pour leur vote hostile au respect de la légalité internationale mais qu’au lieu de cela on leur donne un soutien en faveur de leur décolonisation. C’est plein de bon sens.
4. Tous deux membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, qui le 9 décembre a unanimement condamné par 14 voix la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, seuls les États-Unis votant contre cette résolution, ce qui revenait à utiliser leur droit de véto.
5. qui n’est pas seulement Premier ministre mais est aussi le Ministre des Affaires étrangères d’Israël en titre.
6. Le Kenya, qui a fait l’objet depuis des mois d’efforts diplomatiques particulièrement soutenus de la part d’ISraël (tout comme le Togo), n’a pas participé au vote
7. Il s’agit d’une légende colportée par la propagande israélienne, à propos d’une prétendue “offre généreuse” qu’Arafat aurait repoussée. Il s’agit de pure propagande.  En outre, la seule expression “offre généreuse” témoigne de la mentalité fondamentalement colonialiste des Israéliens : les Palestiniens n’ont que faire de la prétendue “générosité” israélienne, c’est du respect de leurs droits nationaux qu’ils ont besoin.
8. Sharon avait même ordonné la démolition de toutes les constructions et instal­lations des colonies juives évacuées, pour être bien certain que rien ne puisse profiter à la population palestinienne de Gaza.
9. On n’épiloguera pas ici sur le bilan des pertes civiles provoquées par les attaques délibérées et répétées de l’armée israélienne contre une population civile totalement sans défense et qui ne peut même pas fuir.
10. voir notamment ici, et consulter aussi par exemple l’ouvrage de René Backmann, “Jérusalem, le rapport occulté” – Ed. Salvator (2009)”

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  1. La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël : un coup dans l’eau – Pour la Palestine

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