Dans l'actu

Le vieux fantasme sioniste de la “race juive” homogène reçoit une nouvelle couche de vernis scientifique

Des chercheurs prétendent apporter, grâce à la génétique, la preuve de l’existence d’un “peuple juif”, rapporte Haaretz :

«Une nouvelle étude montre que les Juifs vivant dans les communautés partout dans le monde présentent plus de similitudes génétiques les uns envers les autres qu’ils ne le font avec leurs voisins non-juifs. Les trois seules exceptions sont les Juifs de l’Inde, de l’Éthiopie, et de la Géorgie, qui ont plus de ressemblance génétique avec leur pays d’accueil que pour les autres communautés juives.

L’étude internationale, menée par des chercheurs du Rambam Medical Center, à Haïfa et du Technion – Israel Institute of Technology – ont cartographié le génome juive pour la première fois. La recherche englobe les collectivités représentant la majeure partie de la population juive du monde.

L’étude a également montré les liens génétiques entre le peuple juif et les autres peuples du Levant : dans les collectivités qui représentent 90% de la population juive mondiale, les Juifs étaient génétiquement plus semblable aux Levantins non-juifs que leurs hôtes non-juifs.

L’analyse génétique mis en évidence des sous-structures ne trouve pas dans la plupart des autres populations du Moyen-Orient.

Des chercheurs de huit pays – Israël, la Grande-Bretagne, les États-Unis, la Russie, l’Espagne, l’Estonie, le Portugal et l’Italie – ont comparé 600.000 marqueurs génétiques chez 114 personnes de 14 communautés de la diaspora juive et 1.161 personnes de 69 populations non-juives.

Leurs résultats ont été publiés hier dans la revue “Nature” et seront présentés aujourd’hui lors d’une conférence internationale de médecins et de chercheurs à Rambam.

Les Juifs contemporains comprennent un agrégat de communautés ethno-religieuses dans le monde entier dont les membres s’identifient les uns aux autres à travers le partage de diverses traditions religieuses, de traditions historiques et culturelles”, lit-on dans l’introduction de l’article, dont les chercheurs principaux étaient le Dr Doron Behar du Rambam et le professeur Richard Villems de l’Université de Tartu en Estonie.

“Des preuves historiques suggèrent une origine commune au Moyen-Orient, suivies par les migrations. Bien que de nombreuses études génétiques avaient mis en lumière les origines juives, y lit-on encore, aucune étude précédente n’avait mise en évidence des variations des modèles du génome des communautés juives de la diaspora par rapport à leurs voisins respectifs sur de vaste aires géographiques.»

En fait, alors qu’aucune définition univoque de la notion de “juif” n’a jamais pu être élaborée – ce qui conduit certains auteurs à conclure que “est Juif celui qui se définit comme tel” ou à s’en remettre à la tradition du judaïsme (mais lequel, quelle branche ?) en la matière, la tentation d’avoir recours à la génétique travaille le mouvement sioniste depuis fort longtemps.

Christie's, la célèbre maison de ventes aux enchères fondée à Londres en 1766, a retiré de la vente ce dessin antisémite intitulé "Déversé à Londres".  L'oeuvre fut exécutée en 1903 par le célèbre caricaturiste H M Bateman (1887-1970) et était estimée à £600-800.

Christie’s, la célèbre maison de ventes aux enchères fondée à Londres en 1766, a retiré de la vente ce dessin antisémite intitulé « Déversé à Londres ». L’œuvre fut exécutée en 1903 par le célèbre caricaturiste H M Bateman (1887-1970) et était estimée à £600-800.

Shlomo Sand rappelle, dans “Comment le peuple juif fut inventé” (Ed. Fayard – 2008, p. 362 et suiv.),  que «Jabotinsky a toujours considéré la “race” comme un concept scientifique. Pour lui, même s’il n’existait pas de races pures, il existait cependant une “charpente raciale”, et il était persuadé qu’à l’avenir on pourrait, au moyen d’examens du sang et des sécrétions glandulaires, classifier les unités de cette structure; comme la “race italienne”, la “race polonaise” et évidemment “la race juive”.  Pour comprendre véritablement les juifs et leur comportement dans l’histoire il fallait étudier leur origine et, plus encore, préserver leur spécificité. Continuer à résider au sein des autres peuples  tout en état privé de la carapace protectrice de la religion pouvait entraîner leur décomposition et leur disparition; il était donc nécessaire de les regrouper le plus rapidement possible dans un État qui soit le leur».

Shlomo Sand rappelle ainsi que «toute la pensée historique [de Jabotinsky] est axée autour de la croyance en la continuité de l’existence physico-biologique d’un peuple juif tout entier issu d’une source “ethnique” et territoriale unique et censé y retourner au plus tôt».

Bien des chercheurs sionistes ont donc, depuis le début du XXème siècle, cherché à démontrer la validité de cette intuition, ce qui les a d’ailleurs – comme le relève aussi Sand – à d’improbable cousinages de pensées avec des (pseudo-)scientifiques nazis.

Parmi eux figure en bonne place Arthur Ruppin, originaire de Prague, qui fut “un darwinien convaincu”, selon Sand. Ce qui le conduisit à adhérer d’emblée à l’idée que le concept de “nation juive” était fondé avant tout sur une “identité biologique”, et que cette “identité héréditaire seule donnait un sens à leur revendication nationale” (p. 364).

Et comme tous les penseurs “racialistes”, il ne pouvait évidemment s’empêcher de faire des comparaisons, et d’en conclure que, grâce au processus de sélection naturelle qui fait que seuls les meilleurs avaient, selon lui, survécu aux persécutions antisémites, “les Juifs d’aujourd’hui représentent d’une certaine façon un type humain d’une valeur particulière. Certes d’autres nations leur sont supérieures sur de nombreux points, mais sur le plan des dons intellectuels, les Juifs ne peuvent guère être dépassés par aucune d’entre elles” (dans « The Jews of To-day », publié à Londre en 1913 – cité par S. Sand).

Mais évidemment, un penseur “racialiste” ne peut s’arrêter à comparer les “races” humaines entre elles. Il en vient forcément à s’intéresser à la comparaison entre les sous-groupes qu’il distinguent en leur sein. il en vint donc tout naturellement à conclure que “les Ashkénazes sont aujourd’hui supérieurs, sur le plan de l’action, de l’intelligence et des capacités scientifiques, aux Sépharades et aux Juifs des pays arabes en dépit de leurs origines ancestrales communes”.

C’est évidemment purement l’effet du hasard si ce grand scientifique sioniste concluait à la supériorité du groupe auquel il appartenait lui-même, et plus encore si cette conception imprègne encore la société israélienne d’aujourd’hui, où il existe – nous expliquait récemment Angela Godfrey-Goldstein (elle-même “juive de deuxième catégorie”, dit-elle, car sa mère ne l’était pas) –  sept “castes” de Juifs, dont la classification établit le rang social auquel les uns et les autres peuvent prétendre, et épouse les critères qui avaient été retenus par les nazis lorsqu’ils se mirent en devoir d’établir des critères juridiques permettant de mettre en œuvre leur “solution finale” (les individus étant notamment classés selon le nombre de Juifs présents dans leur arbre généalogique).

Ce type de pensée “scientifique” débouche aussi forcément sur des conceptions à proprement parler racistes, en proscrivant plus ou moins fermement les “mariages mixtes” («Il est certain que le caractère de la race se perd par les mariages intercommunautés et que les descendants d’une union mixte ne possèderont probablement pas d’aptitudes remarquables», écrit Ruppin dans l’ouvrage cité plus haut), et donc – même si le terme n’est pas utilisé – sur l’idée de pureté (fut-elle relative) de la race. Et à quoi bon s’intéresser à la “pureté” de la race sinon parce qu’évidemment une race (plus ou moins) pure doit être regardée comme une “race supérieure” ?

Shlomo Sand juge “étonnant” que ce penseur sioniste, qui occupa aussi d’importantes fonctions dans les organisations sionistes dans la Palestine d’avant 1948, ait “conservé” après le début de la deuxième guerre mondiale «des liens universitaires avec les cercles de la pensée eugéniste en Allemagne, où, comme on sait, elle connaissait un grand succès. La victoire du nazisme n’a étonnamment pas entièrement rompu ces liens. Après l’arrivée au pouvoir de Hitler, Ruppin rendit visite à Hans Günther, “pape” de la théorie de la race qui rejoignit le parti nazi dès 1932, devint l’architecte de l’extermination des Tziganes et resta négationniste jusqu’à la fin de ses jours».

Sand insiste (p.367) sur le fait que les scientifiques sionistes, contrairement aux nazis, “ne pensaient pas en termes de pureté de sang et ne cherchaient pas véritablement à l’assainir”. Il n’en reste pas moins, comme il l’écrit aussi (p. 368)  que «la biologie juive était principalement destinée à encourager la séparation d’avec “les autres” » et devait servir à «un projet de communion nationale “ethnique”, et pas de ségrégation raciste pure, afin de préserver l’identité ancienne et d’acquérir la possession de l’ancienne patrie imaginaire».

On est donc soulagés d’apprendre de Shlomo Sand que «la théorie des races supérieures et inférieures occupait  une place relativement marginale dans leur idéologie», ce qui n’était pas exclusif d’une «certaine arrogance au sujet des qualités exceptionnelles des coreligionnaires (alliée parfois à des stéréotypes utilisés généralement par des antisémites)».

Pour “relativement marginale” qu’elle fut, cette dimension exista donc bel et bien, et les recherches “scientifiques” dont il est fait état actuellement, dont les buts politiques n’échapperont à personne, n’en sont pas exempts non plus. C’est le fruit d’une tradition bien ancrée dans le mouvement sioniste, car – on se réfère encore à S. Sand sur ce point – «il faut savoir que la théorie juive du sang ne fut pas l’apanage des quelques cercles d’élite isolés cités ici. Elle était répandue au sein de l’ensemble des courants du mouvement sioniste et l’on retrouve son empreinte dans presque toutes se publications ainsi que dans les discours prononcés lors de ses congrès et conférences. Parmi les adeptes de la conception héréditaire juive et de la théorie de l’eugénisme qui la complétait, on trouvait essentiellement des scientifiques et des médecins qui avaient rejoint le sionisme» (p. 368).  Sand donne des exemples de leurs écrits, dont on ne citera ici  que deux exemples.

Le Dr. Jacob Zess, est l’auteur de “L’hygiène du corps et de l’esprit” (1929), pour qui les Juifs ont “davantage que les autres peuples besoin de l’hygiène de la race”. Son confrère Redcliffe Nathan Salaman, qui a “largement contribué à l’organisation de la Faculté des Sciences de la vie de l’Université hébraïque de Jérusalem”, alla plus loin dans cette voie. Dès 1911, il affirmait l’existence d’un « allèle juif » * responsable de l’apparence physique particulière qui, selon lui, fait qu’on peut reconnaître un Juif à la forme de son crâne, aux traits de son visage et à son apparence extérieure “particulière”.

«Bien sûr, il y a des différences entre les Ashkénazes, clairs, et les Sépharades, basanés, mais la raison de ce contraste est simple : les seconds se sont davantage mélangés avec leurs voisins. Le teint particulièrement clair des Ashkénazes trouve son origine chez les anciens Philistins qui se sont mêlés à la nation juive dans l’Antiquité. Ces conquérants européens au crâne allongé devinrent partie intégrante des Hébreux, d’où la carnation laiteuse de ces derniers. La raison, par exemple, pour laquelle les Yéménites juifs sont obéissants et de petite taille est qu’ils ne sont pas juifs. Ils sont noirs, à la tête allongée, hybridés avec des Arabes […] Le vrai juif, c’est l’Ashkénaze européen, et je prend son parti face à tous les autres […]» (“Le sionisme et la biologie des Juifs” – voir S. Sand p. 369).

S’il ne peut être question de trace purement et simplement un signe d’égalité entre les théories de ces penseurs et scientifiques sionistes et celles des médecins nazis, si Zess et Salaman ne sont pas assimilables sans autre forme de procès à Mengele et ses confrères, on ne peut quand même s’empêcher de relever entre la démarche des uns et des autres plus qu’un cousinage, seules les finalités au service desquelles elles furent mises et les crimes auxquels elles ont servi d’alibi scientifique étant radicalement différents.

Ce n’est pas le seul exemple où l’on voit qu’une même démarche intellectuelle peut conduire à des conclusions opposées en fonction du contexte politique et historique.

Shlomo Sand, citant les travaux de doctorat de Nurit Kirsh, met également en évidence (p. 378) l’instrumen­talisation de la science, la génétique et l’archéologie en ordre principal, par le mouvement sioniste, qui en fit à partie des années 1950 «une science entièrement dépendante d’une conception historique nationale qui s’efforçait de trouver une homogénéité biologique au sein des juifs dans le monde. Les généticiens avaient intériorisé le mythe sioniste et, par un processus semi-conscient, cherchaient à lui adapter les résultats de leurs recherches»

Nurit Kirsh écrivait encore que «les conclusions des recherches, malgré leur charge idéologique tendancieuse» et parfois leur caractère franchement délirant  – comme celles qui visaient à démontrer que les Juifs étaient identifiables par leurs empreintes digitales (si la Gestapo avait su !)  – , furent publiées «dans les meilleures revues scientifiques internationales».

Rien de nouveau sous le soleil, comme on peut voir !

Les recherches génétiques dont on fait aujourd’hui tant de cas en Israël s’inscrivent manifestement dans cette lignée, et les évolutions récentes de la génétique sont appelées à la rescousse d’un projet historique – le sionisme – dont elles ne suffiront pas à exonérer les dirigeants de la responsabilité des crimes commis en son nom.

L.D.

 

Print Friendly, PDF & Email

3 Trackbacks & Pingbacks

  1. Israël stimule la montée en puissance des nationalismes ethniques agressifs en Europe – Pour la Palestine
  2. Israël stimule la montée en puissance des nationalismes ethniques agressifs en Europe | Réseau International
  3. Cómo Israel contribuyó al renacimiento de siniestros etnonacionalismos en Europa | ababil

Les commentaires sont fermés.