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Le vernis démocratique de l’État d’Israël craque chaque jour un peu plus, sous prétexte de lutte contre BDS

La Knesset (le parlement israélien) a adopté en première lecture un projet de loi qui vise à exclure du champ d’application de la loi israélienne sur la “liberté de l’information” – qui permet aux citoyens israéliens d’obtenir communication de documents gouvernementaux – tout ce qui concerne la lutte de l’État d’Israël contre BDS et “les efforts pour délégitimer Israël”.

Selon un communiqué publié par la Knesset, 25 députés ont voté en faveur de ce projet, 12 ont voté contre et 1 s’est abstenu.

Le Ministre des “Affaires stratégiques” Gilad Erdan, qui appartient au Likoud, le parti de droite extrême du Premier ministre Netanyahou, et qui est chargé le combattre le mouvement mondial de boycott, a affirmé que “les organi­sations de boycott se répartissent géographiquement et agissent dans différents domaines. Les organisations ont construit un réseau d’activités et agissent en coordination avec l’Autorité palestinienne”.

Cette affirmation est non seulement mensongère mais elle est franchement ridicule, puisque les militants BDS sont au contraire nombreux à nourrir un certain ressentiment à l’égard du Président de l’Autorité Palestinienne Mahmoud Abbas parce qu’il refuse catégoriquement de soutenir le mouvement BDS et de renoncer à la “coordination sécuritaire” avec Israël instaurée par les accords d’Oslo. Abbas a qualifié de « sacrée » cette collaboration avec l’occupant alors que la grande majorité des Palestiniens sont opposés à ce que leurs dirigeants prêtent la main a l’armée israélienne et agissent comme son exécuteur de basses œuvres.

Mais, pour Gilad Erdan, “il y a une campagne de mensonges qui alimente la haine”. Il a également déclaré que la lutte contre le mouvement de boycott était un “front de guerre comme les autres” et a insisté pour que le gouver­nement israélien élabore une stratégie pour “mener une campagne contre ce phénomène”.

On se souvient qu’en avril de l’année dernière, un autre ministre du gouvernement israélien d’extrême-droite, Yisrael Katz, avait préconisé “l’élimination civile des dirigeants de la campagne BDS

Un élément de cette stratégie, selon la déclaration de la Knesset, consiste à faire en sorte que les efforts d’Erdan contre la soi-disant «délégitimisation» d’Israël puissent rester complètement secrets, en l’exemptant de la loi israélienne sur l’accès à l’information, qui garantit que les citoyens israéliens ont le droit d’obtenir des informations auprès de toute autorité publique.

En septembre 2016, des citoyens israéliens avaient introduit des demandes s’appuyant sur cette loi afin que le gouver­nement leur communique le nom des organisations étrangères auxquelles il apporte un soutien financier afin de lutter contre le développement constant de la campagne BDS. Le gouvernement a refusé de divulguer ces informations, malgré la loi. Par ailleurs, Netanyahu a annoncé le mois dernier qu’il chercherait à mettre en œuvre une régle­mentation de plus en plus stricte sur le financement étranger des ONG israéliennes, un mouvement qui a été dénoncé comme une autre tentative d’étouffer les organisations de défense des droits de l’homme en Israël.

La loi sur la “liberté de l’information” comporte déjà une liste d’administrations publiques auxquelles elle ne s’applique pas. Le projet en cours d’adoption au parlement vise à y ajouter le Ministère des “Affaires stratégiques”. Autant dire que la loi perdra la plus grande partie de sa raison d’être, et que le caractère “démocratique” de l’État n’en sera que plus douteux.

L’une des conditions du succès est de garder nos méthodes d’action secrètes… étant donné que la plupart des actions du ministère ne sont pas directement menées par le ministère, mais par le biais d’organisations à travers le monde qui ne veulent pas exposer leur lien avec l’État », a déclaré Erdan.

En plus de la mise au point d’une campagne à l’échelle de l’État contre des militants pro-palestiniens qui critiquent les politiques israéliennes, qui serait menée en secret si le projet de loi était adopté, le gouvernement israélien a également introduit d’autres politiques anti-BDS, y compris l’adoption d’une loi qui interdit aux étrangers qui ont ouvertement exprimé leur soutien pour les BDS d’entrer dans le pays.

En janvier 2016, le parlement israélien a organisé une conférence à propos des moyens de combattre BDS, et il a décidé d’y consacrer 26 millions de dollars (100 millions de shekels) pour l’année 2016.

Le moins que l’on puisse dire, cependant, est que cette débauche de moyens financiers ne donne pas des résultats très probants. BDS continue à se développer, notamment sur les campus des États-Unis, qui sont un enjeu fondamental pour la propagande israélienne, et cela d’autant plus que des querelles d’ordre religieux ont provoqué une sérieuse tension entre la communauté juive aux États-Unis et Israël.

Incapables de convaincre, les partisans inconditionnels d’Israël aux États-Unis – nombreux dans les milieux politiques à ne pouvoir se faire (ré)élire sans les dons de milliardaires juifs comme Sheldon Adelson ou Haim Saban –  cherchent donc à contraindre. 

Israël, ennemi N°1 de la liberté d’expression en Occident

«La criminalisation du discours politique et de l’activisme contre Israël est devenue l’une des menaces les plus graves pour la liberté d’expression en Occident. En France, des militants ont été arrêtés et poursuivis pour avoir porté des T-shirts préconisant un boycott d’Israël. La Grande-Bretagne a promulgué une série de mesures visant à interdire ce type d’activisme. Aux États-Unis, les gouverneurs rivalisent les uns avec les autres pour savoir lequel parviendra à mettre en œuvre les réglementations les plus extrêmes pour empêcher les entreprises de participer à des boycotts visant même les colonies israéliennes, que le monde entier considère comme illégales.

Sur les campus des États-Unis, la répression contre des étudiants pro-palestiniens pour avoir exprimé des critiques contre Israël est devenue si banale que le Centre pour les droits constitutionnels s’y réfère en utilisant l’expression “the Palestine Exception” (l’exception palestinienne) à la liberté d’expression», écrit Glenn Greenwald.

Le sénateur Cardin, principal promoteur d’un projet de loi qui pourrait valoir jusqu’à 20 ans de prison à tout citoyen étatsunien s’abstenant de faire des affaires avec Israël pour des raisons politiques

«Et maintenant, un groupe de 43 sénateurs  1 – 29 “Répu­blicains” et 14 “Démocrates” – veut mettre en œuvre une loi qui ferait un crime pour les Américains du fait de soutenir le boycott international contre Israël (…) . Les deux principaux promoteurs du projet de loi sont le “Démocrate” Ben Cardin du Maryland et le “Républicain” Rob Portman, de l’Ohio. Peut-être l’aspect le plus choquant est la sanction qu’ils préconisent : toute personne coupable de violation des interdictions s’exposerait à une pénalité civile de 250.000$ et une sanction pénale maximale de 1 million de dollars et de 20 ans de prison».

La loi proposée, appelée la “Loi anti-boycott d’Israël” (S. 720), a été introduite par Cardin le 23 mars 2017. L’Agence télégraphique juive rapporte que le projet de loi a été rédigé avec l’aide du “American Israel Public Affairs Committee” (AIPAC).

En effet, l’AIPAC, dans son programme de lobbying de 2017, a identifié l’adoption de ce projet de loi comme l’une de ses principales priorités de lobbying pour l’année :

[…] Un projet similaire a été introduit à la Chambre des Représentants à la même date par deux “Républicains” et un “Démocrate”. Il a déjà rassemblé 234 signature : 63 “Démocrates” et 174 “Républicains”. […]

Parmi les coauteurs du projet de loi, plusieurs politiciens sont devenus des célébrités politiques en se positionnant comme leaders médiatiques de la résistance anti-Trump, dont trois représentants de la Californie qui sont devenus des héros pour les “Démocrates” et bénéficient d’une exposition médiatique énorme : Ted Lieu, Adam Schiff et Eric Swalwell. Ces politiciens, qui ont conquis un large public en se posent en adversaires de l’autoritarisme, tout en parrainant l’un des projets de loi les plus attentatoires aux libertés et les plus autoritaires qui aient été déposés devant le Congrès depuis pas mal de temps.

L’American Civil Rights Union (ACLU) a publié une lettre envoyée à tous les membres du Sénat pour qu’ils s’opposent au projet de loi. L’ACLU estime que ce texte «punirait les individus sans aucune autre raison que l’expression de leurs opinions politiques», ce qui constituerait une violation flagrante de la Constitution des États-Unis. La lettre précise ce qui rend ce projet de loi particulièrement menaçant les libertés civiques de base des citoyens étatsuniens :

Il y a, dit l’ACLU – qui ne se prononce pas à propos de BDS – des millions de personnes et d’entreprises qui ne font pas d’affaires avec Israël, ou avec des entreprises qui y font du business, pour toute une série de raisons. Dans certains cas c’est en raison de l’occupation des territoires palestiniens, dans d’autres cas c’est en raison de leurs opinions politiques mais ils choisissent de ne pas exprimer publiquement leurs motivations, mais pour d’autres les raisons sont purement pragmatiques. Mais si le projet de loi était adopté, seuls ceux s’abstiennent d’avoir des liens commerciaux avec Israël et qui obéissent à des motivations politiques seraient passibles d’amendes et d’emprisonnement. En résumé, cette loi punirait des entreprises et des individus uniquement en fonction de leur point de vue. C’est une violation flagrante du Premier Amendement [de la Constitution]»

Jusqu’à présent (le 19 juillet), note Glenn Greenwald,  pas un seul membre du Congrès n’a rejoint l’ACLU dans sa dénonciation de ce projet de loi liberticide.

Greenwald relève par ailleurs que le principal promoteur du projet de loi, le Sénateur Benjamin Cardin, paraît ne pas avoir lu attentivement son propre projet : interviewé par Greenwald, il affirme que le texte ne prévoit aucune peine criminelle !  Il est tentant d’en conclure que le texte qu’il a déposé a été rédigé par d’autres…

Luc DELVAL               


Sources utilisées :
Agence de presse palestinienne Ma’an
The Intercept (Glenn Greenwald (contient une analyse beaucoup plus détaillée, sous l’angle de la défenses libertés civiles aux États-Unis)

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Notes   [ + ]

1. Le Sénat des États-Unis compte 100 sièges (2 sénateurs par État). En mai de cette année, ils ont tous, sans aucune exception,signé une lettre adressée au Secrétaire général de l’ONU pour lui reprocher à l’organisation de ne pas assez soutenir Israël.