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Le tribunal Russell pour la Palestine dénonce la futilité de compter sur l’ONU

Abraham Greenhouse

La quatrième et dernière session du tribunal Russell sur la Palestine a été une étude de contrastes. Des diplomates européens à cheveux gris se sont mêlés à des protestataires de rue new-yorkais portant le foulard palestinien à damiers ou le keffieh. Des volontaires traduisaient du français vers l’anglais pour la diffusion dans la salle et de l’anglais académique à l’anglais parlé pour la diffusion sur Internet. Des hommes blancs ont discuté de la meilleure façon de donner un nom à un crime et des gens de couleur ont réfléchi aux crimes qui les ont spoliés de la possibilité d’avoir un nom. Un tribunal avec peu de pièges juridiques a discuté de la Palestine avec un petit nombre de Palestiniens.

Les précédentes sessions du tribunal Russell avaient examiné la complicité de l’Union européenne (Barcelone), la complicité des entreprises (Londres) et l’applicabilité du terme « apartheid » (Le Cap). Avec la session terminale, le tribunal a promis de « revenir aux racines du conflit » en examinant de près « la responsabilité de l’ONU et des États-Unis dans le déni du droit des Palestiniens à l’autodétermination ».

Alors que les « témoins » étaient surtout des experts juridiques internationaux très à l’aise dans le monde des institutions intergouvernementales et des protocoles aux définitions pointilleuses en vue de faire progresser une action, la majorité des personnes présentes (et, bien sûr, des organisateurs locaux qui ont travaillé d’innombrables heures pour faire de l’événement un succès) penchaient plutôt vers l’activisme de la base qui se pratique bien loin de ce genre de canal. Cette contradiction particulière a été perçue dans la totalité de l’événement. Tout au long de son déroulement, il y a eu un sentiment bien palpable de ce que des sections bien différentes du monde qui s’était rassemblé traitaient en fait toutes des mêmes faits et, pourtant, débouchaient sur des conclusions radicalement différentes.

Une bonne partie du discours fut occupée par l’énumération interminable des résolutions non respectées ou ayant fait l’objet d’un véto, par une rhétorique creuse, des effets de bureaucratie dénués du moindre mordant et des voies sans issue en vue de rechercher des réparations légales. Et, qui plus est, on a souvent eu l’impression que les experts mêmes qui expliquaient les innombrables façons dont les Nations unies et tous leurs organes étaient si détraqués, allaient  abandonner l’idée que ces mêmes Nations unies et leurs organes restaient pourtant les mécanismes les plus viables en vue d’obtenir justice pour les Palestiniens.

Les militants de base palestiniens et leurs alliés ne sont plus habitués à un profil aussi lamentable de leur propre agence. Ce ne fut que lorsque nous avons détourné le gros de notre attention hors des voies du lobbying poli et de la diplomatie internationale et que nous avons commencé à réclamer des pressions directes sur ceux qui facilitent l’apartheid israélien que nous avons commencé à voir des résultats tangibles et palpables. Les entreprises complices, en particulier, se sont révélées les plus vulnérables, liées qu’elles sont à abandonner une activité si celle-ci est amenée à ne plus être rentable.

En tant que telles, ces discussions d’un mouvement en faveur de la justice reposant principalement sur l’engagement au sein d’un système détraqué, tintent aux oreilles de la plupart des activistes actuels comme un grand pas en arrière. Alors que nous sommes restés engagés et que nous continuerons à l’être, même si nous obtenons une « victoire » occasionnelle (telle la décision de la Cour internationale de justice confirmant l’illégalité du mur israélien de l’apartheid), il ne sera pas possible d’obtenir un changement substantiel via ces canaux tant que nous n’aurons pas concrétisé la capacité de faire pression sur les États membres de l’ONU à un degré considérable. Peter Hansen, un ancien responsable de l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) a admis la chose dans ses propres remarques face au tribunal). Les campagnes de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) contre des acteurs – hors État – complices de l’apartheid israélien joueront un rôle vital pour nous faire progresser jusqu’à ce stade.

En dépit des inclinations des activistes concentrés sur les BDS, l’un des groupes clés que le tribunal Russell cherche à influencer est manifestement constitué d’individus qui restent fermement convaincus qu’on obtiendra un changement en s’engageant dans une tentative de réformer l’actuel système des Nations unies. Transmettre une compréhension claire des défis massifs (si ce n’est pas une futilité totale) soulevés par cette proposition constitue une contribution précieuse, sinon vitale, au mouvement.

Si les organisateurs du tribunal Russel sur la Palestine ont commis quelque erreur dans la planification de la structure des quatre sessions, ce furent avant tout des erreurs dans l’ordre de présentation. Pourquoi l’applicabilité du terme « apartheid » et la complicité des entreprises devraient-elles être mises en parenthèse en raison du rôle de l’Union européenne, des États-Unis et des Nations unies ? Pourquoi avoir programmé en avant-dernier lieu ce débat sur la complicité des entreprises, l’arène où transpire la majeure partie de l’activisme réel et encourageant ? Pourquoi conclure par une exploration des mécanismes les plus complètement détraqués pour la poursuite d’un redressement ?

Pour l’activiste que je suis, le moment le plus frustrant a résidé dans les nombreuses heures de délibération du tribunal autour de la terminologie, en particulier autour de la question de savoir si la politique israélienne à l’égard des Palestiniens serait mieux qualifié de « génocide » ou de « sociocide » (ce dernier terme n’ayant en fait aucune définition juridique officielle). Alors qu’il y avait des arguments juridiques importants à présenter sur les implications de l’utilisation d’un terme plutôt que d’un autre, condescendre à de telles chamailleries sémantiques (au point que le juriste Michael Mansfield s’est en fait mis à hurler contre le politologue palestinien Saleh Abdeljawad) a fait que ce discours s’appuyant sur la diplomatie a ressemblé tout au plus à une digression dénuée de la moindre pertinence.

Ban Ki-moon en compagnie de Donald Rumsfeld, ancien secrétaire US à la Défense. Attendre des Nations unies qu’elles rendent justice aux Palestiniens est illusion

Ban Ki-moon en compagnie de Donald Rumsfeld, ancien secrétaire US à la Défense. Attendre des Nations unies qu’elles rendent justice aux Palestiniens est illusion

Ce que j’en retiens :

  • Certains activistes choisiront de travailler dans le cadre détraqué des Nations unies. C’est une bonne chose, puisqu’il faut que quelqu’un le fasse. Nous ne pouvons tout simplement pas nous désengager aujourd’hui et nous réengager plus tard, quand nous seront plus forts. Certains organes de l’ONU, comme l’UNRWA, jouent un rôle vital en se penchant sur les besoins de base de grands nombres de Palestiniens, de même que d’autres, comme le fonds pour les enfants qu’est l’Unicef, ont en fait été repris comme initiatives BDS réussies contre les entreprises cibles qui tentent d’exploiter les enfants sous des couverts philanthropiques.
  • D’autres éviteront ces canaux en faveur des pressions sur les acteurs non étatiques et de l’aide en vue d’accélérer l’actuel glissement de l’opinion publique vers le soutien aux droits palestiniens, tous deux étant essentiels pour développer la capacité de pressions réelles et efficaces, plus tard, sur les États membres de l’ONU.
  • D’autres encore opteront pour une approche hybride, avec un pied dans chaque monde, comme Phyllis Bennis, qui a œuvré à la fois comme coprésidente du Réseau de coordination internationale sur la Palestine, installé à l’ONU, et du comité directeur de la campagne américaine pour mettre un terme à l’occupation israélienne, dont les activités récentes se sont grandement concentrées sur les BDS.
  • Quant à la terminologie, je suis moins préoccupé de trouver le terme parfait décrivant les agressions en cours d’Israël contre les existences et les droits des Palestiniens que je ne suis soucieux de les combattre. Les mots qui comptent le plus pour moi commencent par les lettres B, D et S.

Abraham Greenhouse


Publié sur The Electronic Intiadah, le 9 octobre 2012.
Traduction pour ce site : JM Flémal.

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