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Le silence de Bernie Sanders sur Israël est plutôt une preuve d’habileté, pas de courage

Allison Kaplan Sommer

Nous avons publié il y a peu une analyse (rédigée en novembre 2015) de Peter Beinart à propos des positions des principaux candidats à la Président des États-Unis à l’égard de la Palestine, dont la conclusion est que très vraisemblablement les Palestiniens n’ont rien de très bon à en attendre, quel que soit le vainqueur de la course à la Maison-Blanche.

Peter Beinart, relevait toutefois que Bernie Sanders avait, pour le peu qu’on puisse en savoir, les positions les moins rétrogrades et les moins soumises soumises aux diktats des lobbies pro-israéliens. Mais voilà, c’était seulement “pour le peu qu’on puisse en savoir” car Sanders est particulièrement peu disert sur le sujet, et il n’y avait selon Beinart pas de raison d’espérer que cela change.

Mais Sanders ayant gagné en crédibilité récemment, il n’est pas inutile de s’attarder un peu plus longuement sur son cas, comme le fait ci-dessous Allison Kaplan Sommer, dans un article publié par Haaretz.

L.D.


Bernie Sanders est fort avisé de garder le silence à propos d’Israël.
Le candidat à l’élection présidentielle a le vote de l’aile progressiste des Démocrates dans sa poche, et il est habile de ne pas révéler que, pour ce qui concerne le Moyen-Orient, il se situe plus à droite que la plupart de ses admirateurs le souhaiteraient.

Qu’on me comprenne bien. Il n’y a probablement rien que j’aimerais davantage entendre actuellement que Bernie Sanders, le premier Juif qui soit un prétendant sérieux pour la présidence, exposant ses conceptions à propos de la politique des États-Unis à l’égard d’Israël, à un moment où les relations entre leurs dirigeants sont plus froides qu’une soirée glaciale de février dans le New Hampshire.

J’aimerais tout spécialement entendre ce qu’il pense de la dernière manifestation de chutzpah [1] de Netanyahou – qui a déclaré que si la nouvelle proposition des États-Unis à propos de l’aide militaire à Israël ne le satisfaisait pas, il refuserait simplement de signer l’accord – et quel genre d’accord Bibi pourrait s’attendre à obtenir d’un Président Sanders.

Malheureusement, il n’y a aucune raison de s’attendre à ce que Sanders rompe le silence à propos d’Israël – et du Moyen-Orient dans son ensemble – dans un avenir proche. Certainement pas alors que garder le silence l’a si bien servi jusqu’ici.

Tout au long de sa carrière politique, et certainement au cours de sa campagne présidentielle, Sanders s’est toujours focalisé comme un rayon laser sur ses principaux sujets de préoccupation – l’injustice économique incarnée par les barons-voleurs milliardaires et la nécessité d’une “révolution”, les thèmes qu’il a répétés en boucle depuis l’époque où il a été pour la première fois candidat au poste de maire de Burlington, dans le Vermont.

Sur la scène nationale, Sanders n’a jamais prétendu être un grand expert de la politique internationale, et il n’y a jamais eu très grand avantage politique à tirer de son électorat en mettant l’accent sur sa judéité […]. Il n’y a pas de communauté juive significative ou d’électorat évangélistes pro-Israël dans le Vermont, et le rugueux génie individualiste à la mode de la Nouvelle-Angleterre qui règne dans le New Hampshire, où aura lieu la prochaine primaire, inclut une large tendance à l’isolationnisme. Ceux qui ont épluché ses interventions au Congrès n’y ont pratiquement pas trouvé de traces de déclarations concernant Israël, que ce soit au Sénat ou à la Chambre des Représentants.

S’il est arrivé, dans le passé, à Sanders de faire allusion à l’époque où il fit du volontariat dans un kibboutz, c’était pour expliquer les origines de ses idées socialistes, et non pour témoigner d’un attachement personnel envers l’État juif.

Le fait qu’il se soit montré réticent pour divulguer le nom du kibboutz dans lequel il a été volontaire faisait partie d’un ensemble : Israël n’a visiblement jamais été un sujet à propos duquel Sanders ait aimé s’exprimer. Haaretz a ayant révélé [le 4 février] le nom du kibboutz, son emplacement et [son affiliation au mouvement Hashomer Hatzair] son histoire stalinienne. Un commentateur a noté à propos des réactions suscitées par cette révélation à propos du “kibboutz dans lequel il a vécu il y a 50 ans ne lui a apporté que des ennuis” [2].

Ce n’est pas pour autant qu’il ne soit pas capable de s’exprimer longuement à propos d’Israël. Mais pour l’écouter le faire, il faut remonter le temps jusqu’en 1988, quand il s’est exprimé dans le cadre du soutien qu’il apportait à l’époque à la candidature à la Maison-Blanche de Jesse Jackson.

Au cours de son intervention, il avait qualifié la vue de “soldats israéliens qui cassent les bras et les jambes d’Arabes” [3] durant la première intifada de “répréhensible”. Il ajoutait que “l’idée d’Israël qui boucle des villes et les scelle hermétiquement est inacceptable” et que “les États-Unis, qui déversent sur le Moyen-Orient des millions de dollars pour des armes et d’autres types d’aide” devraient user de leur influence “pour demander que ces pays s’assoient autour d’une table et discutent d’un accord raisonnable”.

Il résumait ainsi son propos : “je crois en deux principes. En premier lieu, Israël a le droit d’exister en paix et en sécurité. Les Palestiniens ont droit à leur propre État, avec une souveraineté complète sur les plans politique et économique. C’est la vision globale qui est la mienne, et je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour qu’elle se réalise.

A cette époque, soutenir l’idée d’un État palestinien était [aux États-Unis] une position sujette à controverse et très à gauche – quand Jackson l’avait défendue cela l’avait mis en opposition avec le candidat du courant dominant [du parti Démocrate], Al Gore.

Il semble que ce qui a décidé Sanders à garder le silence à propos d’Israël a été un meeting particulièrement tumultueux à Cabot, dans le Vermont, au cours de la guerre [4] de Gaza en 2014 :

Lorsqu’il a livré sa position, il a tenté d’arriver à l’habituelle position d’équilibre en trouvant des fautes à reprocher aux deux camps. Après avoir dit que les bombardement intenses des institutions des Nations-Unies par Israël sont “terriblement, terriblement mal” il contre-balance immédiatement cette condamnation en soulignant que “d’autre part, car il y a une autre part, vous avez une situation où le Hamas lance des missiles sur Israël – c’est un fait – et vous savez d’où viennent certains de ces missiles. Ils proviennent de zone à forte densité de population, c’est un fait. Le Hamas utilise de l’argent qui est arrivé à Gaza pour servir à la construction – et Dieu sait s’ils ont besoin de routes et toutes sortes d’autres choses – et ils utilisent une partie de cet argent pour construire ces tunnels très sophistiqués qui pénètrent en Israël, à des fins militaires.

C’est le moment où l’enfer s’est déchaîné. Sanders a intimé l’ordre aux chahuteurs anti-israéliens de “la fermer” et a menacé de faire intervenir la police pour calmer les choses. Il a alors tenté de détourner l’attention du Hamas et de parler plutôt de ISIS (Daesch), suscitent ainsi encore plus de colère et de mépris chez ses bruyants contradicteurs. “J’ai travaillé sur la question au cours des 50 dernières années. Je suis désolé, je n’ai pas la réponse magique. C’est un problème très déprimant et difficile”, dit-il alors. “Il y a 60 années sanglantes que ça dure, année après année. Si vous me demandez si j’ai la solution magique, c’est non, je ne l’ai pas. Et vous savez quoi ? Je doute que vous l’ayez non plus”.

C’était le signal que la base progressiste sur laquelle le message de Sanders exerce une forte attraction quand il est d’économie se retrouve nettement à sa gauche quand on parle d’Israël.

Et donc, quand au cours d’interviews avec la presse il a été poussé à parler d’Israël, il s’en est tenu conscien­cieuse­ment à un discours qu’on peut difficilement distingue de celui de Clinton ou d’Obama, et qui reste remarquablement constant depuis plus de vingt ans :

  1. c’est déprimant
  2. il nous faut une “solution à deux États”
  3. je ne suis pas tellement admiratif des dirigeants, d’un côté comme de l’autre
  4. les États-Unis doivent utiliser leur influence pour promouvoir la paix.

Et ensuite il passe aussi vite que possible à autre chose, dans donner de détails sur ce qu’il ferait en tant que Président pour changer la situation, et en quoi ce serait différent de ce que feraient ses rivaux s’ils étaient élus. Sanders et ses stratèges de campagne ont clairement décidé que pour lui ce serait un choix “perdant-perdant”.

Sanders n’a aucun désir d’entrer en compétition avec Hillary Clinton pour récolter le soutien financier des Démocrates pro-israéliens. Il n’a aucun besoin de l’attaquer, puisqu’il ne manque pas de gens qui font le boulot à sa place – depuis les critiques de gauche qui lui reprochent d’être trop proche de supporters d’Israël comme Haim Saban, jusqu’à la droite qui lui en veut pour s’être associée aux politiques d’Obama et à cause des avis souvent un peu excentriques et dérangeants de ses conseillers, ainsi qu’en témoigne les e-mails récemment rendus publics sur ordre de Justice.

L’unique fois où Sanders a pris une position en pointe dans un problème concernant Israël, c’est lorsqu’il y a un an il a été le premier membre du Congrès à déclarer qu’il s’abstiendrait volontairement d’assister au discours contro­versé de Netanyahou devant une session conjointes du Congrès, où il venait à exprimer son opposition à l’accord avec l’Iran. Mais il s’agissait de l’irrespect dont le Premier ministre israélien faisait preuve vis-à-vis de la Maison Blanche, et non d’une prise de position sur la politique menée.

Au total, le camp Sanders a décidé que le silence est d’or à un moment où il a une bonne partie de l’aile progressiste des Démocrates dans sa poche. Il n’y a pour lui aucune raison, pensent-ils, de prendre de risque de s’aliéner les foules de supporters progressistes enthousiastes en leur rappelant ses positions sur un problème à propos duquel il semble qu’il soit beaucoup plus proche de “l’establishment” qu’ils ne le sont eux-mêmes, et probablement qu’ils n’aimeraient qu’il le soit lui aussi.


Cet article a été publie par Haaretz le 8 février 2016.
Traduction : Luc Delval

[1] “chutzpah” : impertinence grossière et dédaigneuse, méprisante, typiquement dans les mœurs des dirigeants sionistes, dont le culot outrepasse toutes les bornes de la bienséance. Et aussi bien souvent de la simple logique. – NDLR
[2] Sanders a été aussitôt accusé par la droite étatsunienne d’avoir un “passé stalinien” de ne pas avoir été volontaire dans un kibboutz par amour d’Israël, mais par amour du communisme. – NDLR
[3] c’était l’application au pied de la lettre de la consigne donnée aux troupes israéliennes par Yitzhak Rabin, alors Ministre de la guerreNDLR
[4] il s’agit de la terminologie utilisée par l’auteur de l’article, mais peut-on appeler “guerre” l’agression menée par une des armées les plus puissantes du monde contre une population entière, qui n’est en mesure ni de se défendre ni de fuir ? Voir par exemple à ce propos cet article de Ben White, publié ici même le 13 juillet 2014. – NDLR

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