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Le représentant de l’UE prié de traiter Israël avec douceur

David Cronin

Un argument récurrent des représentants de l’Union européenne pour « justifier » que l’on s’engage avec Israël est qu’ils font régulièrement état de préoccupations à propos des violations des droits de l’homme.

L’argument repose sur une fausse vérité. Loin de placer des questions délicates à l’ordre du jour à chaque occasion qui se présente, l’UE évite les sujets qui sont perçus comme trop sensibles pour des raisons d’opportunisme politique – comme l’illustrent des documents restés impubliés.

Carlos Moedas, le commissaire européen à la recherche, l’innovation et la science, rencontre Benjamin Netanyahou, le Premier ministre israélien. (Photo : Gil Cohen-Magen/Facebook)

Les documents contiennent des points de discussion préparés à l’attention de Carlos Moedas, commissaire européen à la science, juste avant sa visite au Moyen-Orient, en 2016.

Les fonctionnaires qui avaient préparé la visite de Moedas lui avaient conseillé d’éviter tout commentaire à propos des activités d’implantation 1 d’Israël lorsqu’il rencontrerait Ofir Akunis, le ministre israélien de la Science.

Akunis avait affirmé plus tôt que les directives européennes sur l’étiquetage des marchandises en provenance des colonies installées en Cisjordanie et sur les hauteurs du Golan allaient « encourager le terrorisme ». Il avait qualifié cet étiquetage de « tache sombre sur le tissu moral de l’Europe, qui témoigne du fait que les leçons de l’histoire n’ont pas été retenues ».

« Nous suggérons de ne pas soulever la question officiellement, à moins que le camp israélien ne la soulève lui-même », expliquait le briefing destiné à Moedas.

« Le joyau de la couronne »

Moedas avait utilisé son voyage pour mettre en épingle la façon dont les firmes et institutions israéliennes tirent parti des aides européennes à la recherche. La coopération scientifique est « le joyau de la couronne » du partenariat européen avec Israël, pouvait-on lire dans ses notes.

Voici quelques années, une controverse était apparue à propos de la participation d’Israël au programme scientifique européen Horizon 2020.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahou et bon nombre de ses collègues avaient protesté contre la façon dont, en 2013, l’UE avait émis des directives stipulant que les firmes et universités installées dans les colonies israéliennes de Cisjordanie et des hauteurs du Golan n’entreraient pas en ligne de compte pour les aides à la recherche une fois qu’Horizon 2020 allait être lancé, l’année suivante.

Depuis que la querelle a été aplanie, l’UE a gentiment fait état de la façon dont Israël tire parti de ce financement. Emanuele Giaufret, l’ambassadeur de l’UE à Tel-Aviv, a récemment publié un tweet disant comment Israël a empoché jusqu’à présent près de 534 millions de dollars d’Horizon 2020.

Au cours de cette visite de 2016, Moedas avait émis des suggestions utiles susceptibles d’amener Israël à jouer un rôle plus important dans les activités de recherche de l’UE. Il avait particulièrement insisté sur la nécessité pour Israël de s’impliquer davantage dans un projet d’énergie à faible rejet de carbone.

Ses conseillers avaient négligé de faire remarquer qu’il est fondamentalement contraire à l’éthique de proposer une coopération énergétique à un État qui a bombardé la seule centrale électrique de Gaza et a volé des panneaux solaires utilisés par des communautés palestiniennes en Cisjordanie.

En mai dernier, Moedas y est allé d’une visite de suivi au Moyen-Orient.

Les notes de briefing préparées avant une rencontre prévue entre Moedas et Netanyahou ne contenaient aucune référence aux violations des droits palestiniens. Et ce, en dépit des discussions qui ont lieu lieu au moment où la crise humanitaire s’est considérablement aggravée à Gaza, discussions qui, en outre, avaient encore été exacerbées par les limitations draconiennes imposées par Israël à la fourniture d’électricité à l’enclave.

Une défense des plus grotesques

En lieu et place, Moedas a été prié d’informer Netanyahou qu’Israël avait reçu environ 2 milliards de dollars de fonds scientifiques de l’UE au cours des 20 années précédentes. Il a également été conseillé à Moedas d’exprimer sa fierté à propos de la solidité de la coopération européenne avec Israël – l’expression « joyau de la couronne » a même été répétée.

Obtenues dans le cadre de la liberté des règles en matière d’information, il est possible de lire les notes de briefing adressées à Moedas (voir ICI et aussi ICI) ; certains passages ont été occultés par les autorités européennes. De façon significative, ils identifient des gens ordinaires à des « défis énormes » aux relations entre l’UE et Israël.

« L’opinion publique est très encline à réclamer davantage de comptes » et à s’opposer au financement de sociétés « perçues comme étant impliquées dans des violations du droit international », peut-on lire dans l’un des documents de briefing.

La terminologie ici est trompeuse. Elbit Systems – une firme bénéficiaire des subsides européens cité dans le document – n’a pas été que « perçue » comme étant impliquée dans les crimes d’Israël. De façon on ne peut plus claire, elle y est bel et bien impliquée.

La plus grosse société productrice d’armes d’Israël, Elbit a fourni les drones utilisés dans des attaques contre Gaza. Elle a également fourni du matériel de surveillance destiné au mur de l’apartheid d’Israël en Cisjordanie – un projet décrété comme illégal par la Cour internationale de justice.

L’UE continue à arroser Elbit de millions de dollars en fonds de « recherche », en dépit de la récente révélation affirmant que la firme aide Israël à échapper à une interdiction internationale des armes à sous-munitions.

Les notes destinées à Moedas proposent également une défense des plus grotesques d’un projet controversé, financé par l’UE et appelé « Law Train ».

Concentré sur les techniques d’interrogatoire, le projet associe divers corps européens à la police israélienne – une force dont le QG se trouve à Jérusalem-Est occupée et qui passe pour appliquer la torture aux détenus palestiniens, y compris aux enfants.

S’associer à la force de police israélienne est acceptable – aux yeux des conseillers de Moedas – puisque les représentants de l’Union soulèvent « régulièrement des cas possibles de torture et de violence », lors de leurs discussions avec le gouvernement Netanyahou.

« L’UE considère que la coopération et l’engagement avec Israël, qui rendent un tel dialogue possible, sont plus efficaces que l’isolement ou les boycotts », peut-on lire dans les notes de briefing.

Les faits proposent une tout autre histoire. Le nombre d’enfants arrêtés par Israël a grimpé, d’une moyenne de 192 par mois en 2011, à 375 par mois l’an dernier. La plupart des enfants arrêtés par Israël sont confrontés à la violence physique, ont rapporté des associations des droits de l’homme.

Si la torture et la détention d’enfants augmentent, il est manifeste dès lors que l’approche de l’« engagement » et du « dialogue » prônée par l’UE n’est pas efficace du tout.

Les gens ordinaires qui réclament des actions plus sévères ont clairement compris la situation.

Pourquoi l’élite se refuse-t-elle d’accepter l’évidence ?


Publié le 9/11/2017 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal

David Cronin est l’auteur de Europe’s Alliance With Israel: Aiding the Occupation (Pluto Press, 2011 – L’Alliance de l’Europe avec Israël contribue à l’occupation). Il a participé à la rédaction du rapport “The israeli lobby and the European Union”.
Il a écrit des articles pour de nombreuses publications, dont The Guardian, The Wall Street Journal Europe, European Voice, the Inter Press Service, The Irish Times and The Sunday Tribune. En tant qu’activiste politique, il a tenté d’appliquer un état d’ »arrestation citoyenne » à Tony Blair et Avigdor Lieberman pour crimes contre l’humanité. 

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Notes   [ + ]

1. Càd de colonisation illégale – NDLR

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