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Le régime de famine imposé par Israël à Gaza

Jonathan Cook

Six ans et demi après la victoire du Hamas aux élections législatives palestiniennes et sa prise en charge de Gaza, un haut fonctionnaire israélien décrivait la réponse planifiée par Israël. « L’idée », disait-il, « est de mettre les Palestiniens au régime, mais pas de les faire mourir de faim. »

Bien que Dov Weisglass fût conseiller d’Ehud Olmert, le Premier ministre de l’époque, peu d’observateurs ont vu dans ses commentaires davantage qu’une hyperbole, une caractérisation prétendument amusante de blocus qu’Israël allait imposer à la minuscule enclave.

Le calcul par Israël des besoins caloriques  journaliers montre bien comment il gère jusque dans les moindres détails l’existence des Palestiniens à Gaza. (Abed Rahim Khatib / APA images)

Le calcul par Israël des besoins caloriques journaliers montre bien comment il gère jusque dans les moindres détails l’existence des Palestiniens à Gaza. (Abed Rahim Khatib / APA images)

La semaine dernière, les preuves sont finalement apparues de ce que cela est bel et bien devenu la politique d’Israël. Après un combat juridique de trois années mené par une organisation israélienne des droits de l’homme, Israël a été forcé de dévoiler son document intitulé « Red Lines » (Lignes rouges). Élaboré au début 2008, au moment où le blocus se durcit encore, ce document du ministère de la Défense avance des suggestions sur la façon de traiter Gaza dirigée par le Hamas.

Les détails cachés

Des fonctionnaires de la santé fournirent des calculs sur le nombre minimal de calories nécessaire au million et demi d’habitants de Gaza afin d’éviter la malnutrition. Ces chiffres furent alors convertis en camions de nourriture censés être permis chaque jour par Israël.

Les médias israéliens ont essayé de présenter ces discussions sinistres, menées en secret, sous le meilleur éclairage possible. Même le journal libéral Haaretz recourut à des euphémismes pour décrire cette forme extrême de comptage de calories comme étant destinée à « assurer que Gaza ne mourrait pas de faim ».

Mais c’est une image plutôt différente qui apparaît quand on découvre les détails cachés. Alors que le ministère de la Santé avait calculé que les habitants de Gaza avaient besoin d’une moyenne de 2.279 calories chacun pour éviter la malnutrition — ce qui nécessitait 170 camions par jour — les responsables de l’armée trouvèrent alors tout une série de prétextes pour ramener le nombre de camions à une fraction du chiffre d’origine.

La réalité était telle qu’à cette époque, 67 camions en moyenne entraient quotidiennement à Gaza, soit moins de la moitié du minimum requis et alors qu’avant l’application du blocus, ce chiffre dépassait les 400 camions.

Pour procéder à cette importante réduction, des fonctionnaires décomptèrent des camions en s’appuyant à la fois sur une évaluation très exagérée de la quantité de nourriture pouvant être produite localement et sur les différences « dans la culture et l’expérience » de la consommation de nourriture. Cette dernière raison, toutefois, ne fut jamais expliquée.

La malnutrition chronique

Gisha, l’organisation qui s’est battue pour la publication du document, fait remarquer que les fonctionnaires israéliens ignoraient le fait que le blocus avait sérieusement endommagé le secteur agricole de Gaza, avec une pénurie de semences et de poulets qui avait débouché sur une diminution considérable de la production de nourriture.

L’équipe de l’ONU elle aussi a remarqué qu’Israël n’avait pas tenu compte de l’énorme quantité de nourriture, dans ces 67 camions quotidiens, qui n’arrivait jamais à Gaza, en fait. Ceci, parce que les restrictions israéliennes aux points de contrôle provoquent d’importants retards, vu que les vivres sont déchargés, vérifiés et ensuite, rechargés dans de nouveaux camions. Bien des marchandises sont ainsi gâchées vu leur exposition au soleil.

Et, pour couronner le tout, Israël a encore revu la formule de sorte que le nombre de camions transportant des vivres pauvres en sucre ont été multipliés par deux alors que ceux transportant du lait, des fruits et des légumes ont été considérablement réduits, parfois même de moitié.

Robert Turner, directeur des opérations pour l’Agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens dans la bande de Gaza, a fait remarquer : « Les faits sur le terrain prouvent que les importations de nourriture ont en permanence été inférieures aux ‘Lignes rouges’. »

Nul besoin d’être un expert pour conclure que l’imposition de ce « régime » à la Weisglass allait entraîner une malnutrition largement répandue, particulièrement parmi les enfants. Et c’est précisément ce que s’est passé, comme l’estimait à l’époque un rapport émanant du Comité international de la Croix-Rouge. « La malnutrition chronique connaît une tendance constante à la hausse et les déficiences en micronutriments suscitent une grande inquiétude », pouvait-on lire dans ce rapport, début 2008.

Une punition collective

Les protestations israéliennes disant que le document n’était qu’une « ébauche » et qu’il n’avait jamais été mis en pratique sont peu crédibles et, de toute façon, elles sont hors sujet. Si les spécialistes en matière de santé ont fait savoir aux hommes politiques et aux généraux que Gaza avait besoin d’au moins 170 camions par jour, pourquoi ont-ils pris des mesures n’en autorisant que 67 ?

Il ne fait aucun doute que le régime prévu pour Gaza – à l’instar du blocus imposé par Israël en général – n’ait été conçu comme une forme de punition collective, dirigée contre chaque homme, chaque femme, chaque enfant. Le but, selon le ministère israélien de la Défense, était de mener une « guerre économique » qui aurait engendré une crise politique, laquelle, à son tour, aurait mené à une révolte populaire contre le Hamas.

Un peu plus tôt, quand Israël avait procédé à son désengagement, en 2005, il avait présenté le retrait comme marquant la fin de l’occupation de Gaza. Mais la formule des « Lignes rouges » indique tout à fait le contraire : en réalité, les fonctionnaires israéliens ont intensifié leur contrôle, gérant l’existence même des habitants de Gaza jusque dans les moindres détails.

Des expérimentations en ingénierie sociale

Qui peut douter – au vu des expériences de Gaza ces quelques dernières années – qu’il existe dans les archives militaires israéliennes d’autres documents toujours classés proposant semblables expériences en ingénierie sociale ?

Les historiens de demain révèleront-ils que les responsables israéliens avaient également planché sur le nombre très restreint d’heures d’électricité dont les Palestiniens de Gaza avaient besoin pour survivre, ou sur la quantité minimale d’eau, ou sur l’espace vital le plus restreint par famille, ou encore sur les taux de chômage les plus élevés qu’on pouvait envisager ?

Ce sont probablement de telles formules qui ont sous-tendu la décision de bombarder la seule centrale électrique de Gaza en 2006 et de bloquer par la suite les travaux nécessaires pour la remettre en état ; le refus d’autoriser la construction d’un site de désalinisation, qui était pourtant la seule manière d’empêcher les forages excessifs de contaminer les réserves d’eau souterraine de la bande de Gaza ; la décision de transformer d’importantes surfaces de terres agricoles en zones interdites ; l’obligation pour la population rurale d’aller s’entasser dans les villes et camps de réfugiés déjà surpeuplés ; et la poursuite du blocus sur les exportations, décimant ainsi le monde des affaires de Gaza et faisant en sorte que la population reste dépendante de l’aide extérieure.

Ce sont précisément ces mesures prises par Israël qui ont amené les Nations unies à émettre une mise en garde, en août, disant que Gaza allait devenir « inhabitable » en 2020 (« Gaza in 2020 – A livable place ? » – Gaza en 2020, un endroit vivable ? – 27 août 2012).

Les doctrines de la destruction

En fait, on peut aller rechercher la motivation du document des Lignes rouges et autres mesures dans une stratégie militaire qui a trouvé son apothéose dans l’Opération « Plomb durci », l’assaut sauvage contre Gaza, au cours de l’hiver 2008-09.

La doctrine Dahiya consistait en une tentative pour Israël de remettre à jour son principe de dissuasion militaire traditionnel et de le faire coïncider avec les changements que connaît le Moyen-Orient et, ici, le principal défi auquel Israël est confronté, c’est la guerre asymétrique. Le nom de « Dahiya » vient d’un quartier de Beyrouth qu’Israël avait rasé complètement lors de son agression de 2006 contre le Liban.

Ce « concept sécuritaire », pour reprendre les termes utilisés par l’armée israélienne, implique la destruction totale des infrastructures d’une communauté afin de la plonger le plus profondément possible dans un problème de survie et de reconstruction, au point que d’autres préoccupations, comme la riposte ou la résistance à l’occupation, ne sont plus abordables.

Le premier jour de l’offensive contre Gaza, Yoav Galant, le commandant en charge des opérations, expliqua brièvement leur but : il fallait « renvoyer Gaza des décennies dans le passé ». Le vice-ministre de la Défense, Matan Vilnai, peut avoir pensé en termes similaires quant, plusieurs mois avant l’Opération Plomb durci, il avait prévenu qu’Israël se préparait à infliger une « shoah » à Gaza, le mot hébreu pour Holocauste.

Vu dans ce contexte, le « régime » de Weisglass peut être compris comme un raffinement de plus dans la doctrine Dahiya : toute une société remodelée afin d’accepter sa soumission via une combinaison de violence, de pauvreté, de malnutrition et de lutte permanence pour avoir accès à des ressources limitées.

Il va sans dire que cette expérimentation dans la fabrication du désespoir palestinien est à la fois illégale et grossièrement immorale. Mais, en dernier recours, il est également certain qu’elle finira par échouer – et peut-être bien plus tôt qu’on ne s’y attend. La visite cette semaine de l’émir du Qatar, venu pour accorder des centaines de millions de dollars d’aide, était la première d’un chef d’État depuis 1999.

Les prospères États pétroliers du Golfe ont besoin d’influence, alliés et d’une amélioration de leur image de marque dans un nouveau Moyen-Orient secoué en tous sens par des révoltes et la guerre civil

e. Gaza est un trésor dont ils semblent décidés à disputer la possession à Israël.


 

Article publié par The Electronic Intifada le 24 octobre 2012. Traduction pour ce site : JM Flémal.

jonathan cookJonathan Cook s’est vu décerner le prix spécial Martha Gellhorn de journalisme. Ses livres récents sont Israel and the Clash of Civilisations: Iraq, Iran and the Plan to Remake the Middle East (Israël et le choc des civilisations : l’Iraq, l’Iran et le plan de remodelage du Moyen-Orient) (Pluto Press) et Disappearing Palestine: Israel’s Experiments in Human Despair (La disparition de la Palestine : les expérimentations d’Israël dans le désespoir humain) (Zed Books).
Son site web est www.jonathan-cook.net.

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