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Le nouveau livre de Schlomo Sand démasque les mythes de la « Terre d’Israël »

Shlomo Sand est professeur d’histoire à l’Université de Tel-Aviv. Son style charismatique, très lisible, était évident dans son précédent ouvrage, The Invention of the Jewish People (L’invention du peuple juif), dont l’édition en anglais [et en français – NDLR] a suscité une véritable controverse en 2009. Le titre à lui seul semblait déjà destiné à créer un choc.

Mais, en fait, Sand défendait un truisme relativement banal : il n’existe pas de « peuple juif » unifié, national. En tant que communauté religieuse mondialisée (en raison du prosélytisme d’avant la montée vers le pouvoir du christianisme au quatrième siècle), on trouve en lieu et place, de par le monde, de multiples communautés juives différentes.SAND_terre_inventee

Un Juif du Yémen n’aurait aucune caractéristique laïque distinctive de référence en commun avec un Juif de France, de Russie ou de Pologne. Par exemple : avant la transformation sioniste de la fin du 19e siècle, l’hébreu était une langue purement liturgique. Les Juifs des divers pays s’exprimaient naturellement dans les langues locales.

Ce livre a constitué un voyage fascinant au travers des siècles de l’histoire juive, dont une grande partie a été balayée sous un tapis par l’historiographie sioniste. Le nouveau livre de Sand, The Invention of the Land of Israel (L’invention de la Terre d’Israël), est essentiellement une séquelle directe, qui se concentre sur la nature d’une idée centrale du sionisme : la « Terre d’Israël », Eretz Israel en hébreu.

Sand explique qu’en Israël, « dans l’édition en hébreu de livres étrangers, le mot ‘Palestine’ est systématiquement remplacé par les mots Eretz Israel. Même lorsque les écrits de personnalités sionistes importantes, comme Theodor Herzl, Max Nordau, Ber Borochov et bien d’autres [qui utilisaient également le terme ‘Palestine’], sont traduits en hébreu. »

Terre sainte ou patrie ?

Dans la Bible hébraïque (désignée par les chrétiens sous les termes Ancien Testament), la zone géographique correspondant en gros à la terre de Palestine (entre le fleuve Jourdain et la mer Méditerranée) est généralement appelée « terre de Canaan ». La région « n’a jamais servi de patrie aux ‘enfants d’Israël’ et, pour cette raison parmi d’autres, ils n’y ont jamais fait allusion en tant que ‘Terre d’Israël’ ». La plupart des Israéliens, affirme Sand, ne sont pas conscients qu’on ne trouve pas le terme dans la Bible hébraïque dans son sens inclusif de vaste région géographique.

Plus tard, la loi religieuse juive « va lancer les débuts du terme ‘Terre d’Israël’ », mais, explique Sand, c’était une « terre sainte » plutôt qu’une « patrie ». (p. 102) La plupart des Juifs ne cherchaient pas à y vivre. Philon d’Alexandrie, un philosophe juif du premier siècle de notre ère, vivait en Égypte, à proximité de la Palestine. Il aurait pu s’installer à Jérusalem, puisque les deux régions étaient sous domination romaine, mais, en lieu et place, il choisit de vivre et de mourir dans sa patrie d’origine.

En outre, cet Eretz Israel était traditionnellement considéré par le judaïsme ordinaire comme si sacré que les dévots se voyaient positivement interdire de s’y installer. (p. 183) Même le pélerinage fut un phénomène rare et, qui plus est, tardif. Entre les années 134 et 1099, « nous ne connaissons aucune tentative, de la part de disciples du judaïsme rabbinique, de faire des pèlerinages vers la ville sainte » de Jérusalem.

Tout ceci est en contraste flagrant avec la Déclaration israélienne d’indépendance de 1948, qui prétend que « le peuple juif (…) n’a jamais cessé de prier pour son retour ». S’opposant à ce mythe, Sand écrit : « La plupart des Juifs du monde (…) ne considéraient pas la Palestine comme leur terre (…) ils ne tentèrent pas, ‘de génération en génération, de se réinstaller dans leur ancienne patrie’. »

Des frontières sans cesse mouvantes

« Le sionisme d’implantation, qui a emprunté le terme ‘Terre d’Israël’ au Talmud, n’était pas trop enchanté des frontières que lui assignait la législation juive (…) et qui ne s’étendaient que  d’Acre à Ashkelon (…) et elles étaient pas suffisamment contiguës pour servir de patrie nationale », affirme Sand.

Il passe ensuite en revue l’histoire de la définition sans cesse changeante dans la pensée sioniste de l’endroit exact de cette « Terre d’Israël » – et c’est quelque chose qui n’avais jamais été expliqué avant ce jour.

Les premiers sionistes s’inspiraient de la promesse de Dieu, dans le livre de la Genèse, d’accorder à la descendance du mythique patriarche Abraham, « ce pays : depuis le fleuve d’Égypte jusqu’au grand fleuve l’Euphrate », de nos jours l’Irak.

En 1897, la même année que le premier congrès sioniste, Israel Belkind (« le premier sioniste pratique ») dessina une carte : « Le Jourdain scinde la Terre d’Israël en deux sections différentes », affirma-t-il. « Et, par la suite, cette affirmation fut adoptée par la plupart des colons [sionistes] de cette époque. »

Pour le futur premier Premier ministre d’Israël David Ben Gourion, ces frontières « étaient trop larges et intenables, alors que les frontières du commandement talmudique étaient trop étroites ». En 1918, il fit part de sa propre conception : « Dans le nord – le fleuve Litani, entre Tyr et Sidon [au Liban] (…) Dans l’est — le désert syrien. La frontière orientale de la Terre d’Israël ne devrait pas être démarquée avec précision (…) Les frontières orientales de la Terre seront détournées vers l’est et la superficie de la Terre d’Israël s’agrandira. »

Ce ne fut pas pour rien que les frontières du nouvel État ne furent pas mentionnées dans sa déclaration d’indépendance.

Du matériel incendiaire

Plus tard, Ben Gourion ramena l’échelle de cette conception, mais même une personnalité sioniste travailliste traditionnelle comme Yigal Allon allait encore de temps à autre faire allusion à l’ensemble de la Palestine historique en tant que « Terre occidentale d’Israël », et ce, jusqu’en 1979.

Il y a également un brillant chapitre sur les origines du sionisme chrétien dans le protestantisme des impérialistes britanniques du 19e siècle.

Sand s’arrête juste avant de réclamer la concrétisation du droit au retour pour les réfugiés palestiniens. Son chapitre de conclusion reprend l’histoire d’al-Sheikh Muwannis, le village palestinien ethniquement nettoyé par Israël en 1948 et en lieu et place duquel se trouve sa propre université aujourd’hui. Malheureusement, il oppose le déménagement de l’université, d’une part, au fait que les réfugiés palestiniens ne seront jamais en mesure de revenir en masse, d’autre part – comme s’il ne s’agissait que des deux seules options.

Cet ouvrage est très utile pour démasquer les mythes sionistes qui, en raison de l’héritage du sioniste chrétien protestant, sont étonnamment coriaces en Occident. Mais, comme le montre la politique post-sioniste légèrement dénuée de consistance de Sand, une connaissance plus réaliste de l’histoire ne se traduit pas nécessairement pleinement en une compréhension reposant sur les droits de la détresse palestinienne.

Néanmoins, il y a beaucoup de choses enrichissantes dont on peut tirer parti, à voir le matériel potentiellement incendiaire que Sand a rassemblé ici.


Publié sur The Electronic Intifada le 28 janvier 2013.
Traduction pour ce site : JM. Flémal.

asa winstanleyAsa Winstanley est un journaliste freelance installé à Londres et qui a vécu en Palestine occupée, où il a réalisé des reportages. Son premier ouvrage : Corporate Complicity in Israel’s Occupation (La complicité des sociétés dans l’occupation israélienne) a été publié chez Pluto Press. Sa rubrique Palestine is Still the Issue (La Palestine constitue toujours la question) est publiée chaque mois. Son site Internet est le suivant : www.winstanleys.org

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