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Le mur, dix ans après : un village transformé en prison

Haggai Matar

Il n’y a pas un seul autre endroit comme celui-là dans toute la Cisjordanie. Les habitants du village de Walajah adressent des requêtes aux tribunaux, manifestent, créent un théâtre de protestation et organisent des spectacles musicaux. Pourtant, on peut constater que le mur ne cesse de s’étendre tout en les entourant de tous les côtés.

The Wall: 10 years on (Oren Ziv / Activestills)

The Wall: 10 years on (Oren Ziv / Activestills)

La dernière fois que je suis allé à Walajah, je ne suis parti qu’en fin d’après-midi, à la nuit tombante. C’était un vendredi et la voiture a descendu le flanc de colline jusqu’au check-point vers Jérusalem. La vue tout autour était à couper le souffle quand, brusquement, j’ai vu des dizaines de Palestiniens portant des sacs et marchant dans la direction opposée. J’ai d’abord pensé que ce pouvait être des travailleurs s’en retournant chez eux de la ville, ou une manifestation dont je n’étais pas au courant mais j’ai fini par comprendre qu’il s’agissait d’une tout autre histoire : un peu avant le check-point, j’ai remarqué sur le flanc de colline à ma droite un endroit où des dizaines de famille pique-niquaient parmi d’anciennes ruines et plusieurs fontaines pleines de vie. Les gens que j’avais vus remonter la route étaient tout simplement des familles qui rentraient chez elles après une journée en plein air. À voir les familles se reposer, les enfants s’ébattre dans les fontaines et les parents regardant en direction de Jérusalem qui s’étendait de l’autre côté de la vallée, je me suis rappelé comment, dans quelques mois à peine, plus aucune de ces personnes ne serait à même de revenir dans ce petit morceau de paradis. Walajah doit être encerclé sur 360 degrés par le mur de séparation et les flancs de cette colline vont être transformés en un parc d’agrément destiné aux résidents de notre capitale. La perte de cet endroit plaisant pour les pique-niques en famille pourrait n’être pas la pire conséquence de la transformation du village en une prison massive, mais quelque chose dans cette belle après-midi printanière avait transformé cet effet mineur émouvant en quelque chose de bien plus horrible.

Le mur se referme sur les maisons de Walajah (Oren Ziv / Activestills)

Le mur se referme sur les maisons de Walajah (Oren Ziv / Activestills)

Le tribunal a approuvé, le monastère sera coupé en deux et le village encerclé complètement

Le tracé du mur autour de Walajah est selon toute vraisemblance le pire de toute la Cisjordanie. Israël promet qu’un tunnel souterrain reliera le village à la localité voisine de Beit Jala et que les fermiers seront toujours en mesure de se rendre à leurs champs, n’empêche que le village sera toujours encerclé de toutes parts par un mur de béton de deux à huit mètres de haut et que les villageois perdront la liberté d’accès à leurs terres, de même que toute possibilité de les étendre, de même qu’ils perdront la vue unique qu’ils ont encore actuellement depuis leurs maisons. Les emplacements de pique-nique serviront à des personnes d’une tout autre nature. Le village originel de Walajah, qui remonte au moins au 16e siècle, se situait jadis à plusieurs milles au nord-ouest de son emplacement actuel. En 1949, ses résidents ont fui devant l’armée israélienne, ont traversé la vallée d’Emek Refa’im et ont reconstruit leur village sur leur propres terres agricoles – en Jordanie, à l’époque. Le village originel est aujourd’hui en ruine au bas d’une forêt du Fonds national juif et du kibboutz d’Aminadav. En 1967, une partie du (nouveau) village a été annexée à Jérusalem et une partie de ses terres ont servi à bâtir les colonies de Gilo et Har Gilo. Pourtant, les villageois n’ont pas reçu de cartes d’identité israéliennes (alors que ce fut la norme dans les parties de Jérusalem complètement annexées).

Le « cœur » rouge et violet entourant Walajah est le mur même (carte de B'Tselem)

Le « cœur » rouge et violet entourant Walajah est le mur même (carte de B’Tselem)

Ce n’est qu’en 2006-2007 que les autorités israéliennes ont finalisé les détails et approuvé le tracé du mur à Walajah tel que nous le connaissons aujourd’hui et c’est aussi depuis 2007 que le village s’est enferré dans un procès en justice contre ce même mur. Outre le fait qu’il encercle tout le village, le tracé du mur coup également un monastère en deux, séparant les moines des religieuses, et il laisse une maison du mauvais côté du mur, ce qui requiert une clôture spéciale qui encerclera cette maison, et un autre tunnel souterrain reliant la maison au village. La Haute Cour a d’abord mis à l’arrêt la construction du mur mais, en 2011, elle a permis à l’État de poursuivre la construction, même si une confirmation définitive du tracé n’a pas encore été communiquée. Depuis lors, les bulldozers sont retournés au village et les résidents tentent de s’opposer à la construction du mur, à l’aménagement du parc et à l’installation de la nouvelle colonie prévue sur ses terres. Entre deux audiences du tribunal, un petit groupe de villageois tente de mener une lutte populaire contre le mur. En diverses occasions, des activistes israéliens et internationaux ont contribué à bloquer la construction pendant un bout de temps, jusqu’au moment où elle a été arrêtée. Toutefois, dans l’ensemble, le village n’a pas été en mesure d’assurer des manifestations régulières comme ce fut le cas à Jayous, Budrus, Bil’in et Ma’asara.

Manifestation à Walajah (Anne Paq / Activestills)

Manifestation à Walajah (Anne Paq / Activestills)

À l’occasion, les villageois organisent un spectacle musical ou théâtral sur le parcours du mur, ou l’une ou l’autre forme de protestation créative et artistique. Ces derniers mois, précisément, en recourant à une technique de jeu en play-back, des membres du Théâtre de Jénine pour la Liberté se sont produits à l’extérieur de la maison solitaire, à l’extérieur du mur. La police a tenté d’empêcher les supporters de venir, mais la plupart ont été à même de forcer le barrage et de rallier le spectacle. C’est après cet événement que j’ai vu des familles occupées à pique-niquer.

« Un microcosme de la Palestine »

La première fois que je suis venu à une manifestation à Walajah, en 2007, j’ai été extrêmement heureux que l’une des dirigeantes locales de la lutte fût Sheerin Al-Araj. Elle a été mon accompagnatrice à l’école d’été israélo-palestino-jordanienne de « Nir » que j’ai fréquentée à la fin des années 1990 et, depuis lors, elle a travaillé comme militante freelance des droits de l’homme et, entre autres choses, elle a été envoyée par l’ONU dans des missions humanitaires au Soudan, au Liban, en Éthiopie et en Irak. Et, quand elle se repose chez elle, elle tente encore de défendre ses propres droits de l’homme et ceux de ses voisins.

Le mur de Walajah avec une vue de Jérusalem (Oren Ziv / Activestills)

Le mur de Walajah avec une vue de Jérusalem (Oren Ziv / Activestills)

« La vérité, c’est que nous ne nous y prenons pas très bien, avec les manifestations, par ici », admet Al-Araj en riant. « Mais nous faisons d’autres choses. Nous voyons que nous allons bientôt être entourés de toutes parts et nous nous mettons donc à aider les gens, surtout les femmes, à se préparer à vivre sous les nouvelles restrictions auxquelles nous allons être confrontés une fois que le mur sera terminé. Pendant ce temps, nous nous adressons également à des journalistes et à des diplomates, nous avons eu des représentants de l’UE et des États-Unis à nos sessions de tribunal, mais je pense que rien de tout cela n’arrêtera la construction, désormais, et nous allons probablement perdre nos terres.» « C’est parce que les conditions sont si extrêmes, ici, que j’ai l’impression que c’est comme un microcosme de la Palestine. Personne ne demande des comptes à Israël pour ses actions, il a le plein soutien des superpuissances et, aussi longtemps que ce sera le cas, il s’obstinera dans ses crimes. Pourtant, je suis sûre que cela va changer un jour. Cela pourrait prendre dix ou quinze ans, mais les choses changeront et, quand ce sera le cas, Israël va très vraisemblablement devoir traiter non seulement avec les Palestiniens, mais avec la totalité du monde arabe. J’espère réellement que les Israéliens comprendront ceci, maintenant, et qu’ils trouveront une solution qui ne nous obligera pas à nous entretuer, mais je ne les vois pas tenter de modifier quoi que ce soit à cette destinée. » Pendant qu’Al-Araj parle, je vois les parties du mur qui sont déjà en place, le tracé où le reste va être construit et, à l’arrière-plan, Jérusalem. Ill faut cinq minutes en voiture, y compris franchir le check-points, pour se rendre au principal stade de football de Jérusalem (le « Teddy »). J’essaie d’imaginer ce à quoi ressemblera la vie dans le village avec une seule liaison souterraine avec le reste du monde, et ce qui se produirait si le tunnel devait s’effondrer ou être inondé, ou tout simplement comment il est possible de vivre avec un mur tout autour de soi. C’est une question qui m’est restée depuis mon séjour en prison et je me dis parfois que ma seule consolation pourrait être de regarder le dernier vestige de nature libre dont un prisonnier peut disposer. Je regarde le ciel et le vois s’assombrir, avec les nuages dans le crépuscule rouge incandescent. La prophétie d’Al-Araj à propos de la colère semble désespérément réaliste.


h mattarL’auteur, Haggai Matar, est un journaliste israélien et activiste politique israélien. Il a été emprisonné pendant 2 ans pour avoir refusé de servir dans l’armée israélienne. Cet article a été publié le 12 mai 2012 sur le site +972 et fait partie d’une série de 8 articles concernant le Mur. Traduction pour ce site : JM Flémal.

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