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Le mur, 10 ans après. Le partage des terres – l’eau, la faune, la flore

Haggai Matar

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Photo : Oren Ziv / Activestills

L’Unesco a commencé à débattre des dangers auxquels sont confrontés les écosystèmes de Jérusalem ; un nouveau rapport de l’UNRWA répertorie les dégâts causés aux sources d’eau et à la flore dans l’ensemble de la Cisjordanie et des ONG spécialisées dans les problèmes environnementaux mettent en garde contre le danger d’extinction imminente de plusieurs espèces. Voilà les effets du mur sur mère nature.

Un événement dans une certaine mesure historique va avoir lieu à Saint-Pétersbourg au cours des prochains jours : pour la toute première fois, la convention annuelle de l’Unesco va discuter une requête de reconnaissance d’un site de l’histoire mondiale. Cette requête a été formulée par l’Autorité palestinienne (AP) qui, elle-même, a été acceptée en tant que membre à part entière de l’agence internationale en octobre dernier, malgré les protestations israéliennes et américaines. Si cette requête est acceptée, les anciennes terrasses agricoles de Battir deviendront le premier site à se voir conférer ce prestige international dans toute la Cisjordanie et la bande de Gaza, en dehors de la Vieille Ville de Jérusalem. Cela signifierait également qu’Israël serait probablement forcé de modifier le trajet prévu pour le mur dans la dernière section où sa construction est toujours en cours, ce que le ministère de la Défense considère comme une « ouverture dangereuse » permettant « le libre accès des terroristes à Jérusalem », comme l’a déclaré récemment un porte-parole à l’adresse de Ma’ariv.

Un fermier et une source naturelle à Wadi Fukin. À l’arrière-plan : Betar Illit. (Oren Ziv / Activestills)

Un fermier et une source naturelle à Wadi Fukin. À l’arrière-plan : Betar Illit. (Oren Ziv / Activestills)

« Les villages de Wadi Fukin et de Battir sont menacés par la construction d’une barrière de 13 kilomètres, qui ferait beaucoup de tort aux terrasses agricoles et aux sources naturelles qui servent l’homme depuis quelque 3.000 ans », explique Gidon Bromberg, directeur israélien des Amis de la Terre pour le Moyen-Orient.

« Rien qu’à Battir, il y a environ un demi-million de pierres qui ont été déposées par les gens au cours de milliers d’années ; ils en ont pris soin, les ont disposées à nouveau chaque hiver, en raison de l’érosion naturelle. Il en a résulté un paysage culturel unique, le mieux préservé de tous en Israël et en Palestine, et le seul a avoir été utilisé sans interruption au fil des époques. »

Une bande de béton large de 70 mètres

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Un fermier dans les terres fertiles de Wadi Fukin. À l’arrière-plan : Betar Illit. (Oren Ziv / Activestills)

Le mur de séparation n’est pas la seule menace pour l’agriculture des deux villages, mais elle est la plus grave. À Wadi Fukin, entouré dans trois directions par la colonie de Betar Illit, qui prend rapidement de l’expansion, des hydrologues embauchés à la fois par des ONG et par l’armée prétendent que la construction du mur dans ce qui reste de territoire libre autour du village est susceptible d’empêcher l’eau de couler dans le bassin souterrain qui nourrit les 11 sources sur lesquelles s’appuie l’agriculture locale depuis des décennies. En compagnie des Amis de la Terre et de résidents israéliens de la locale de Tzur Hadasa toute proche, les villageois essaient d’arrêter le mur et demandent à Israël d’utiliser des caméras et d’autres systèmes techniques au lieu du mur dans cette section de la barrière. Une pétition contre le tracé du mur a été adressée à l’Administration civile voici plusieurs années et la construction ne peut débuter tant qu’elle n’a pas été rejetée.

Dans le village proche de Battir, Israël considère qu’il est bien plus urgent de construire le mur, mais une pétition contre ce dernier attend toujours la décision de la Haute Cour de justice et les villageois espèrent que la reconnaissance par l’Unesco de la valeur historique de leurs terrasses fera pencher la balance en leur faveur. La pétition et la requête, qui ont été déposées par l’AP en recourant à une procédure spéciale d’urgence et après quelques délibérations et qui ont été appuyées par la délégation de l’Unesco à Ramallah, prétendent que la construction non seulement endommagerait le système hydrographique complexe, mais qu’elle détruirait aussi les anciennes terrasses mêmes. « Depuis des milliers d’années, les gens du coin savent comment s’y prendre pour construire des habitations qui n’empêchent pas l’eau de sourdre, mais le mur ne leur laisse pas cette option », affirme Bromberg. « Le problème, c’est qu’avec soit une clôture ou un mur, vous aurez toujours une longue bande de 70 mètres de large avec une route de chaque côté et du béton enterré en profondeur pour la consolider et pour empêcher qu’on creuse par en dessous. Cela provoquerait sans aucun doute des dégâts irréversibles aux sources d’eau. »

Des risques similaires sont également susceptibles d’affecter le village voisin de Walajah, dont le cas a été décrit minutieusement dans un précédent article de cette série, et Bromberg estime que si ce village avait également utilisés l’argument de l’environnement dans les pétitions qu’il a adressées aux tribunaux ; il aurait eu plus de chance d’arrêter le mur que l’on construit actuellement autour de lui.

La bataille pour le désert

D’ici peu, la détresse de Battir et de Wadi Fukin pourrait bien faire les gros titres, avec la convention de l’Unesco. Mais le mur a bien d’autres effets dévastateurs encore sur les écosystèmes locaux et, entre autres, des dégâts sévères sur la faune et la flore, la déracinement massif d’arbres afin de libérer de l’espace pour le mur, l’absence d’entretien forcée des arbres fruitiers du côté « israélien » du mur et la mutilation de kilomètres et de kilomètres de paysages naturels dans le pays et dans le désert.

Une ouverture dans le mur près de Jérusalem. C’est le point de rencontre de deux écosystèmes. (Oren Ziv / Activstills)

Une ouverture dans le mur près de Jérusalem. C’est le point de rencontre de deux écosystèmes. (Oren Ziv / Activstills)

Dans un récit publié en 2006, le correspondant de Ha’aretz pour les questions écologiques,  Zafrir Rinat, racontait qu’avec la construction du mur, c’était la toute première fois dans l’histoire que ce pays était divisé d’un bout à l’autre en tant qu’unité géo-écologique (par opposition aux divisions politiques, économiques et autres, qui n’existent pas, en fait, comme Yuval Ben-Ami et moi-même l’avons fait remarquer dans notre podcasting commun sur les frontières). « Le mur me plonge dans un sentiment de frustration et de dépression », avait dit Avraham Shaked (de la Société de protection de la nature) à Rinat, à l’époque (en hébreu uniquement). « Outre la mutilation dramatique du paysage, cela signifie un arrêt complet des déplacements de certains animaux, déplacements pourtant essentiels à la survie de plusieurs espèces et qui constituent le fondement de la préservation de la nature. »

Des arbres déracinés à l’extérieur du mur de Qalqilia. 12.000 arbres ont été déracinés

Des arbres déracinés à l’extérieur du mur de Qalqilia. 12.000 arbres ont été déracinés.

Dans un autre article, Rinat fait remarquer qu’il a fallu très longtemps aux écologistes israéliens pour comprendre les effets du mur. Alors que cette prise de conscience très lente fut trop tardive pour modifier quoi que ce soit dans la partie nord du tracé – la partie sud pouvait – et peut – toujours faire l’objet de contestations. Ces dernières années, des ONG ont surtout dirigé leurs critiques contre le tracé de Wadi Qelt (la partie du mur qui englobe la plaine d’Adomin, où l’on a gelé la construction pour des raisons politiques) et contre celui qui traverse le désert de Judée, c’est-à-dire la partie la plus au sud-est du mur. En 2007, le ministre de la Défense de l’époque, Amir Peretz, ordonnait l’arrêt de la construction de cette partie, en promettant de prendre en considération les suggestions de surmonter les difficultés du terrain en recourant à des systèmes électroniques de détection en remplacement du mur. La construction n’a toujours pas repris depuis.

Les arguments des écologistes à propos de ces deux sections du mur se concentrent sur l’interruption des routes de migration des cervidés, des chèvres de montagne, des hyènes, des loups et des léopards, ces derniers étant en voie de disparition imminente en Israël. Des effets secondaires limiteraient également la propagation des semences de plantes par les animaux (qui les véhiculent). Chez nous, l’aigle de Bonelli pourrait disparaître, et ce, dans une région perçue comme unique en raison du point de convergence du désert d’une part et de montagnes et de champs irrigués d’autre part. En ce qui concerne les parties plus au nord du mur, des rapports insistent de plus en plus sur leurs effets de plus en plus néfastes sur la vie sauvage et sur la végétation, bien qu’en certains endroits à l’ouest du mur, on ait prétendu que, désormais, les animaux étaient mieux protégés contre les agriculteurs palestiniens.

Une question politique importante qu’il est utile de mentionner dans ce contexte concerne l’implication des colons dans les luttes environnementales en Cisjordanie, associant toute une rhétorique « verte » et une opposition à ce mur qui laisse certaines parties de la « terre promise » en dehors des frontières israéliennes. Dans un de ces cas, la Kfar Etzion Field School adressa une pétition à la Haute Cour afin qu’elle modifie le tracé du mur, qui aurait provoqué la destruction partielle d’une forêt. Une fois la suggestion acceptée par l’État, la pétition obtint un nouveau tracé – pour lequel on sacrifia bien plus de terres agricoles palestiniennes (texte en hébreu uniquement).

L’UNRWA : des impacts dramatiques
sur les communautés agricoles

D’autres effets écologiques du mur qui nuisent également aux communautés palestiniennes sont  décrits dans un rapport spécial publié par l’UNRWA voici quinze jours environ. Le rapport fait état du déracinement de milliers d’arbres le long du tracé du mur (12.000 arbres à proximité de la seule localité de Qalqilia), et d’un déclin de la productivité de ceux qui sont restés dans la partie occidentale – une conséquence du fait que les fermiers se voient interdire l’accès à leurs terres (comme on l’a décrit dans des articles antérieurs de cette série). L’UNRWA s’étend également sur les dégâts causés aux puits, sources et réserves d’eau et à l’inondation de zones adjacentes du mur du fait que les eaux de pluie ne peuvent plus s’écouler librement comme elles le faisaient naguère. Dans un cas, à Beit Hanina, au cours de l’hiver 2012, le niveau de l’eau atteignit même plusieurs mètres de haut.

Lors d’une conférence de presse organisée à Jérusalem pour la publication du rapport, ses auteurs ont adressé un appel au monde afin qu’il intervienne et qu’il oblige Israël à se plier aux décisions de la Cour internationale de justice à propos du mur et qu’il en arrête la construction au sein des territoires occupés. Toutefois, et du moins en ce qui concerne la nature, la construction du mur sur la ligne verte pourrait avoir certains effets mineurs positifs – qui seraient quand même loin de contrebalancer la majeure partie des dégâts.


Cet article a été publié le 24 juin 2012 sur +972 et fait partie d’une série de 10 articles concernant le Mur (dont il est le 9ème).

Les autres articles de la même série (en anglais) :

Partie 1: Le grand projet israélien
Partie 2: Le mur et la paix
Partie 3: Un acre ici et un autre là
Partie 4: Faits prisonniers du mauvais côté
Partie 5: Une nouvelle forme de résistance
Partie 6: Qu’est-ce que la lutte a réussi ?
Partie 7: Un village transformé en prison
Partie 8: Une classe ouvrière assiégée
Partie 10: Mes rencontres avec le mur dans  l’espace

Traduction pour ce site : JM Flémal.

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