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Le monde arabe en ébullition : «Tôt ou tard le filet de protection d’Israël se déchirera»

Une fois de plus, nombreux sont les commentateurs, mais aussi les “décideurs”, en Occident qui envisagent les questions brûlantes que posent les révoltes populaires dans les pays arabes avant tout, voire uniquement, sous l’angle de l’éventuelle menace qu’elles pourraient, à terme, représenter pour Israël.

De son côté, le gouvernement israélien n’a pas manqué d’alerter ses alliés pour qu’ils s’engagent à ne reconnaître la légitimité de tout nouveau pouvoir qui s’installerait aux commandes de l’Égypte qu’à la condition qu’il soit conforme aux intérêts d’Israël.

Autrement dit, la servitude de dizaines de millions d’Arabes est un prix que l’Occident est toujours disposé à payer d’un cœur léger afin de maintenir “l’État des Juifs” à l’abri d’un péril par ailleurs fort hypothétique, la priorité de la “rue arabe” n’étant évidemment pas de déclarer la guerre à Israël mais de recouvrer liberté et dignité, même s’il est évident que les traités de paix jadis signés par les dictateurs Anouar El Sadate et Hussein de Jordanie n’ont jamais été approuvés en conscience par leurs peuples.

Quelques voix – aussi précieuses que rares, toujours les mêmes – s’élèvent en Israël pour souligner les incongruités et les incohérences du discours officiel.

Ainsi de Amira Hass, qui met en évidence que la principale menace que les événements d’Égypte – quelle qu’en soit l’issue à court terme – font peser ne prend pas la forme de chars d’assaut ou de missiles déferlant sur Israël, mais est d’une tout autre nature.

Si les masses palestiniennes se mettaient en marche, dit-il elle, Israël commettrait sans hésiter une seconde un massacre d’une toute autre ampleur que ceux auxquels on a pu hélas assister dans les régimes dictatoriaux de Tunisie et d’Egypte :

« Il y a, écrit-elle, un moment miraculeux dans les soulèvements populaires, celui la peur qu’inspire la machine de répression ne suffit plus à dissuader les masses etla machine commence à se désagréger en ses éléments qui sont aussi des gens. Ils cessent alors d’obéir et commencent à penser ».

«  se situe ce moment pour nous ? Un groupe d’hommes d’affaires palestiniens a discuté de la possibilité de se joindre à la lutte populaire contre la « barrière de séparation » [1] dans les villages près de Ramallah. C’était avant les soulèvements en Tunisie et en Égypte. La conclusion, me dit un participant, fut qu’ils ne peuvent se permettre de participer à ces activités, car dès le lendemain « Beit El«  (le sobriquet de l’Administration civile [2], dont la base est située près de la colonie du même nom) annulerait tous les laissez-passer spéciaux qui permettent à leurs entreprises d’exister. Les expériences des autres dans des circonstances similaires (par exemple, des fonctionnaires du Fatah qui ont daigné prendre part à une manifestation ou deux et ont vu leur laissez-passer VIP révoqué) sont suffisantes pour entretenir la peur ».

« Un appareil répressif ne dépend pas seulement des armes à feu et de la torture dans des caves. Comme les régimes du bloc soviétique l’ont démontré, la bureaucratie est au cœur du système. C’est vrai aussi pour nous : loin des contraintes de la transparence qui s’impose dans une société démocratique, Israël a créé une bureaucratie complexe et invisible qui contrôle totalement la liberté de mouvement des Palestiniens, et donc la liberté du travail, des moyens de subsistance et de faire des études, la liberté de tomber amoureux et de fonder une famille, la liberté d’organisation et les autres libertés fondamentales ».

« Tout régime qui ne respecte pas ces libertés est automatiquement classé comme « tyrannique« . Mais nous avons échappé à cette étiquette, car dans notre cas il s’agit d’une tyrannie collective des Juifs-israéliens (ceux qui profitent du système) contre les Palestiniens. Les représentants de cette tyrannie collective, qui mettent systématiquement à mal le caractère sacré de la propriété des autres et pratiquent la discrimination à l’égard de l’autre, sont des officiers de l’armée admirés, des responsables du ministère de la Défense renommés, des architectes, des entrepreneurs, etc… Mais les libertés ne se soucient pas de catégories : tout un peuple est toujours privé des libertés essentielles ».

« La machine de répression israélienne a appris comment se fabriquer un filet de protection sous la forme de l’Autorité palestinienne. Elle fait tout ce qu’elle peut pour ne pas bouleverser l’ordre des choses, donc aucune étincelle ne sera allumée qui mettrait à mal le mirage de la prospérité économique et la construction des institutions nationales [3].

Le piquet de solidarité [avec la lutte du peuple égyptien], organisé dimanche via Facebook, en face du bureau de la représentation diplomatique égyptienne à Ramallah, a été dispersé par les forces de sécurité de l’Autorité palestinienne. Le jeune homme à l’origine de cette initiative a été arrêté et détenu pour un interrogatoire prolongé. Le régime du Hamas a tout aussi peur des étincelles. Quelque 25 personnes qui ont organisé lundi, eux aussi via Facebook, un rassemblement sur la place du Soldat Inconnu de Gaza pour exprimer leur soutien au peuple égyptien eux aussi, ont été pris à partie par les services de sécurité. Six femmes ont été arrêtées ».

« Tôt ou tard, les filets de protection que la tyrannie israélienne a excellé à se créer se déchireront. Est-ce que quand les masses déferleront alors dans les rues elles briseront les barrières et les barrages routiers et marcheront sur Sheikh Jarrah, Silwan et Psagot, comme mes collègues Eldar Akiva et Aluf Benn l’ont prédit ? »

« Ne nous faisons pas d’illusions. Il n’y aura pas de confusion ici. Des instructions précises, claires et immédiates, seront donnée aux soldats israéliens. L’armée israélienne de l’opération «Plomb durci» ne renoncera pas à son héritage historique. Même si 200.000 civils non armés se mettent en marche, l’ordre sera de tirer. Et il n’y aura pas 10 morts, parce que l’armée de «Plomb durci» voudra se surpasser.

Nous n’avons pas encore atteint le stade auquel lequel la machine de la répression israélienne se décompose en ses éléments des êtres humains qui, au lieu d’obéir, commencent à penser ».

Cette sombre prédiction d’Amira Hass trouve un écho et une confirmation dans des déclarations de Fouad Ben Eliezer, un des leaders de ce qui reste du Parti travailliste israélien, que Michel Warschawski – inlassable militant pour une véritable paix avec les Palestiniens – met en évidence, mais pour qui cependant l’aveuglement des dirigeants israéliens ne leur épargnera pas l’inévitable :

« Fouad Ben Eliezer (Parti travailliste israélien) ne comprend pas ce qui est arrivé, et sur toutes les stations de radio il étale son embarras. Qu’est-il arrivé à son ami Hosni Moubarak ? Pourquoi n’a-t-il pas donné l’ordre aux militaires de tirer sur les masses et ainsi de mettre fin aux « émeutes » ?, tels sont ses propres mots.

Compte tenu de sa relation amicale avec le dictateur égyptien, Ben Eliezer est devenu ces derniers jours un analyste éminent des affaires égyptiennes, seulement cette fois, il avoue, par une modestie qui lui est peu coutumière, que tout simplement il ne comprend pas : quelques centaine de morts de plus et tout reviendrait à la normale.

La vérité est que non seulement Ben Eliezer n’a aucune vision et ne comprend rien, mais en Israël tous les  » analystes des affaires arabes  » et autres  » spécialistes des questions du Moyen-Orient  » – tous des diplômés des services de renseignements militaires israéliens ou du Mossad – sont bien obligés d’admettre leur ignorance.

Une fois encore, nous avons été surpris, comme nous sommes surpris à chaque fois : surpris par le franchissement du Canal de Suez en 1973, surpris par la résistance palestino-libanaise en 1982, par la ténacité du Hezbollah en 2006, par la victoire du Hamas aux élections palestiniennes et ainsi de suite.

Dans ses propos, Ben Eliezer est le reflet de la presse israélienne qui, immédiatement, a pris position : tous avec les forces de l’ordre, contre le mouvement populaire même si, comme en Tunisie, cela veut dire le peuple tout entier.

Les masses arabes sont toujours l’ennemi, et les régimes, des partenaires. Le fait que ces régimes soient des régimes autoritaires, meurtriers et corrompus n’est pas du tout vu comme un inconvénient, mais comme le témoignage de leur capacité bienvenue à maîtriser leur population. Pour dire simple : alors que les masses arabes ne sont qu’une horde, un troupeau de sauvages surexcités, leurs dirigeants sont les garants de l’ordre même si, parfois, Israël est contraint d’aller leur faire la guerre.

Autre surprise, et cette fois pour les élites politiques et intellectuelles du monde entier, et pas seulement pour Ben Eliezer et nos « commentateurs » : les masses populaires, du Maroc à l’Irak, de la France à la Bolivie, n’ont pas lu « La Fin de l’Histoire »  de Fukuyama, et si jamais elles l’ont lu, elles ont refusé de quitter le cadre de l’histoire : quand elles sont piétinées, poussées à la famine ou humiliées – tôt ou tard, elles se soulèvent et chassent les dictateurs corrompus et arrogants.

Même si elle est retardée, la révolution finira par éclater. Pour s’en sortir, mais pas obligatoirement pour gagner, il n’est pas inconcevable que Moubarak écoute les conseils de la presse israélienne et du général Ben Eliezer, et qu’il ordonne aux militaires d’écraser le soulèvement dans le sang.

On peut déjà deviner quel sera le thème de la prochaine étape de la presse et de la campagne de propagande de nos journalistes experts : Al Qaïda. Les dictatures de Ben Ali et Moubarak sont justifiées car elles font barrage à l’Islam militant et derrière les manifestations populaires, on ne trouve pas moins que Ben Laden.

Zvi Barel (Ha’aretz du 30 janvier) est l’un des rares journalistes à réfuter l’argument que les Frères musulmans seraient au centre du soulèvement égyptien. Il souligne que leur slogan n’est pas « Allah Akhbar » mais, « A bas le dictateur, A bas la corruption ». Ainsi, en Tunisie, le parti islamique Al NahdaBen Ali et de ses bandes. n’a pas joué de rôle dans l’insurrection, ne serait-ce que parce qu’il a encore à se remettre de la répression cruelle de

Ce ne sont ni Al-Qaïda, ni les Frères musulmans qui sont derrière les masses en colère au Caire, à Rafah ou à Suez, mais trente années de régime autoritaire, d’oppression, de pauvreté. Tant que les journalistes et les politiciens israéliens n’arriveront pas à le comprendre, ils continueront à se faire surprendre à chaque fois que les masses (un mot « archaïque » depuis longtemps sorti de leur dictionnaire) prendront leur destinée entre leurs propres mains. »


[1] nom officiel usité en Israël pour désigner le « mur de l’apartheid »
[2] L’“administration civile” est la branche de l’armée d’occupation qui gère les affaires civiles des territoires palestiniens.
[3] évocation de la politique conduite par Salam Fayyad, haut fonctionnaire du FMI devenu « premier ministre » de l’Autorité Palestinienne de Ramallah en Cisjordanie, consistant à favoriser un développement économique, essentiellement au bénéfice d’une « classe moyenne » étroitement inféodée au pouvoir en place.

 

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