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Le Hamas en froid avec sa jeunesse ?

Asmaa al-Ghoul

Le Hamas est le produit des efforts de jeunes Palestiniens dans les années 1980, ces jeunes gens ont vieilli et en sont aujourd’hui les leaders [1]. Et maintenant que le Hamas gouverne la Bande de Gaza depuis 2006, le rôle de de la jeunesse dans le mouvement est-il limité à participer aux combats et paraître dans les médias, à exclusion des fonctions dirigeantes ? Comment se fait-il qu’aucun des leaders du Hamas n’a moins de 40 ans ? Le plus jeune d’entre eux est Mushir al-Masri, il appartient au “Bloc du Changement et de la Réforme” et est membre du Conseil Législatif palestiniens (le parlement). Il a 40 ans.

A Palestinian youth demonstrates his parkour skills at Shati refugee camp in Gaza City...A Palestinian youth demonstrates his parkour skills at Shati refugee camp in Gaza City, November 27, 2015. REUTERS/Mohammed Salem

A Palestinian youth demonstrates his parkour skills at Shati refugee camp in Gaza City, November 27, 2015. REUTERS/Mohammed Salem

Une étude menée en 2014 par le “Institute for Development Studies” (Institut d’études sur le développement) intitulée “Cartographie de la participation politique des jeunes en Palestine”, a révélé que le taux de participation des jeunes du Hamas âgés de 18 à 35 ans, en Cisjordanie, dans la Bande de Gaza et à l’étranger, est de 0% en ce qui concerne les fonctions dirigeantes, 7% dans les comités dirigeants inférieurs et 4% dans les comités du Hamas issus d’une élection. Ces taux très faibles vont de pair avec une tendance croissante à la contestation parmi les jeunes membres du parti islamiste.

L’un d’entre eux, qui a requis l’anonymat, a déclaré à Al-Monitor que le parti est maintenant très préoccupé par ses intérêts politiques et son influence sur la société. “La direction du parti est étrangère aux jeunes qui ont consacré leur vie à cette cause. Aujourd’hui, ils arrivent dans la trentaine sans avoir enregistré aucune réalisation à leur actif”, dit-il. “Lorsque le mouvement était plus important que les intérêts, nous comprenions le sens de notre adhésion, et nous étions plus attentifs aux pauvres qu’à quiconque. Mais un glissement s’est produit à l’intérieur du Hamas après l’arrivée au pouvoir, et les disparités sociales se sont accrues.

Il ajoute que beaucoup de jeunes membres du Hamas sont aujourd’hui très préoccupés par les problèmes de justice sociale, particulièrement quand ils constatent que les salaires des fonctionnaires restent impayés et que d’autres se voient supprimer leur allocations. Et le jeune homme se montre dubitatif en ce qui concerne toute amélioration à brève échéance. Avec un groupe d’autres jeunes islamistes, il a envisagé  de lancer une “initiative nationale non-partisane”. “En tant que membres des générations des années ’80 et ’90, nous sommes arrivés à la conclusion que notre éducation idéologique ne peut pas nous fournir les solutions aux problèmes qui sont les nôtres actuellement”, dit-il.

Ibrahim al-Madhoun, un écrivain lié au Hamas, considère quant à lui que demander au Hamas de revenir à ce qu’il était jadis, dans les années 1980, n’a pas de sens. “Le Hamas mettait alors l’accent sur le bénévolat et le travail social, mais il jouait un rôle restreint et avait très peu de membres. Mais aujourd’hui le Hamas a pris beaucoup d’extension et il s’est ouvert, et il assume un rôle central pour la cause palestinienne. Il n’est pas correct de comparer le Hamas d’aujourd’hui avec ce qu’il était dans les années 1980. Avec 50.000 employés, le Hamas assure maintenant un leadership politique étendu, et il joue un rôle régional. La nature de la situation actuelle impose de combiner la lutte armée, qui s’incarne dans les ‘Brigades Izz ad-Din al-Qassam’, avec les services sociaux, qui sont du ressort du gouvernement”.

Les critiques formulées par les jeunes du Hamas sont devenues chose courante sur les médias sociaux. Bilal Abu Shanab fait partie des jeunes islamistes qui osent s’exprimer, tandis que d’autres membres du Hamas ont pris le contrepied de ses positions dans des commentaires de ses “posts”.

Le 11 février dernier, Rami Rayan,  un jeune homme employé par le Ministère de l’Intérieur de Gaza, a critiqué la décision d’acheter 36 nouvelles automobiles pour les dirigeants, tandis que les fonctionnaires attendaient toujours leurs salaires. Tout de suite après, il fut arrêté par la police du Hamas.

Cette arrestation a poussé Bilal Abu Shanab à réagir sur Facebook, et le 23 février il écrivait : “Au début, la mission des services de sécurité consistait à protéger le Hamas contre toute agression, puis leur boulot a évolué vers la lutte contre la délinquance, et ensuite ils ont reçu pour mission de protéger des voitures Ford contre le vandalisme et les critiques en poursuivant ceux qui n’aiment pas les voitures. #LibérezRamiRayan #OnEnAMarre”.

Si on en croit Ibrahim al-Madhoun, la vague de critiques qui monte de la jeune génération des membres du Hamas est le signe de son évolution. “Le Hamas, dit-il, a atteint un stade où il peut supporter que les critiques de l’intérieur s’expriment publiquement”. Selon lui, “les voix qui critiquent le comportement du Hamas sont un signe de sa force. Le Hamas n’est plus un mouvement de résistance, mais l’un de ceux qui tiennent les rênes du gouver­nement.” Et Madhoun d’ajouter : “Les jeunes sont satisfaits de l’attitude révolutionnaire et de l’engagement religieux du Hamas. Les critiques visent ses performances au gouvernement, qui affectent directement leurs conditions de vie”.

Cette vision n’est pas du tout partagée par un autre jeune membre du Hamas, Ahmad Abu Ratima, qui le 25 février a écrit sur Facebook : “Tout le monde se réjouit du nouveau climat de liberté d’expression qui autorise les membres et les supporters à adresser des critiques au parti… Mais toutes ces critiques vont-elles changer quoi que ce soit ? Qu’est-ce qui peut sortir de bon de la liberté d’expression si elle ne modifie par les comportements ?

Dans une interview avec Al-Monitor, Abu Ratima estime que “le sens critique est un signe de vitalité, et un indicateur positif que nous ne sommes pas menés aveuglément. Cela montre que nous nous soucions suffisamment du Hamas pour le pousser à adopter les principes de justice sur base desquels nous avons grandi. Je crois que l’avenir du parti repose directement sur ce sens critique”.

En tant que membre du Hamas depuis l’enfance, et au long de sa jeunesse, Abu Ratima ajoute : “L’honnêteté commande de dire les choses clairement, alors que des manières courtoises et apaisantes indiquent une adhésion de façade”.  Il souligne que le Hamas est confronté à des crises au gouvernement dans des circonstances  difficiles, comme le blocus de la Bande de Gaza et les salaires impayés. “C’est la raison pour laquelle notre sens critique est nécessaire, tout spécialement parce que notre raison d’être, en tant qu’organisation, est d’être meilleurs que nos prédécesseurs”.

Un porte-parole du Hamas, Sami Abu Zahri, assure pour sa part que “le parti est à l’écoute des problèmes des jeunes lors des camps d’été des jeunes cadres, qui rassemblent des milliers de participants”. Et il ajoute que “la direction du Hamas est généralement jeune, ainsi que la majorité des commandants de zones”.

Répondant aux critiques, Abu Zahri estime que “certains jeunes gens sont mal informés des problèmes principaux, en raison de leur implication périphérique. Le parti ne peut pas être tenu pour responsable des critiques que lui adressent ceux qui s’en prennent à lui car ils cherchent à avoir de l’influence sur les réseaux sociaux”. Et de conclure : “la manière dont les choses de passent à l’intérieur du Hamas évolue en raison de son expansion. C’est la raison pour laquelle il a tenu à promouvoir le nationalisme et l’Islam sans s’enfermer dans un esprit partisan.

Mais à mesure que les critiques venant des membres du Hamas eux-mêmes montent en puissance, certains vont jusqu’à le laisser purement et simplement tomber. D’autres se tournent vers le radicalisme religieux, et une minorité trouve un équilibre entre l’appartenance [au parti] et la critique [du parti].

 


[1] ceux, du moins, qui ont survécu aux assassinats “ciblés” organisés par Israël, avec ou sans la participation de factions palestiniennes concurrentes  – NDLR

Source : “Young members increasingly critical of Hamas” par Asmaa al-Ghoul sur “Al-Monitor – The pulse of the Middle East”. – Trad. : Luc Delval

Asmaa al-Ghoul est journaliste pour Al-Monitor et réside au camp de réfugiés de Rafah, dans la Bande de Gaza.
 
 
 
 

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