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Le glissement progressif d’Israël vers le fascisme, une maladie contagieuse

Nombreux sont les observateurs, et en tout premier lieu parmi eux des Israéliens pas forcément très “à gauche”, qui depuis quelques années déjà diagnostiquent avec angoisse le glissement progressif de la société israélienne vers le fascisme.

Quelques articles d’auteurs israéliens publiés ici-même au fil du temps, parmi bien d’autres, en attestent :

151211-israeli-checkpointEt à cela s’ajoutent évidemment les descriptions, – notamment par Gideon Levy et Amira Hass – d’événements ou de situations qui, sans que le mot “fascisme” soit utilisé, signent clairement l’empreinte grandissante d’une idéologie totalitaire, raciste et violente sur la société israélienne, pourtant toujours officiellement considérée par la “communauté internationale” comme le porte-drapeau de la “démocratie” dans cette région du monde.

Or, dans les faits, que voyons-nous ?  Tandis que son statut officiel de “démocratie” lui vaut égards infinis et impunité pour ses crimes pourtant innombrables, le fascisme qui s’installe en Israël – dont l’adoption d’une loi qui vise à priver les 20% de la population israélienne d’origine palestinienne du droit de choisir sa représentation politique n’est que le dernier avatar en date – devient de facto un produit d’exportation vers l’Europe. C’est ce que décrit Denis Sieffert dans son éditorial du magazine “Politis” qu’on lira ci-dessous. 

La Palestine est le baromètre de l’état du monde, et une ligne de front de la confrontation mondiale entre domination et liberté” écrivait en 2010 Michel Warshawski  dans une “contribution au débat sur le sionisme”.

C’est plus vrai que jamais, et bien fous ceux qui s’imaginent que ce qui se joue en Cisjordanie et à Gaza est sans liens avec les attaques de moins en moins masquées que subissent les libertés démocratiques en Europe, sous les coups conjugués d’organisations terroristes aux ramifications mal discernables et d’une droite de plus en plus “décomplexée”.

L.D.


À ceux qui vantent le « modèle » israélien

Avec inconscience ou avec d’inavouables arrière-pensées, on ne sait pas. Toujours est-il que nombreux sont les médias qui, depuis le massacre de Nice, donnent en exemple de résilience au terrorisme le « modèle » israélien. Tous ne le font pas de la même façon. Rendons justice au correspondant du Monde qui prend soin de rappeler le contexte colonial du conflit israélo-palestinien. Mais, la plupart s’en tiennent à une approche apparemment « technique ».

Les Échos, le Journal du Dimanche (JDD), France 2, France Inter (avec l’ex-porte parole de l’armée israélienne), entre autres, suggèrent que la France devrait s’inspirer d’Israël. On voit bien là toute l’ambiguïté du concept de terrorisme. Que ce soit Daech, un psychotique alcoolique et délinquant, ou un Palestinien dont on vient de détruire la maison et les terres cultivables pour cause d’extension coloniale, c’est du pareil au même. On retrouve là le discours colonial que l’on a bien connu pendant la guerre d’Algérie quand les militants du FLN [1] étaient tous des « terroristes ».

Inconsciemment ou non, les promoteurs du modèle israélien amalgament une révolte violente contre une injustice, et des actes de terreur sans cause immédiate. La révolte contre un État en infraction constante avec le droit international peut bien sûr être condamnée quand elle est aveugle et vise des innocents, mais la condamnation ne peut pas se faire sans en rappeler le contexte politique et historique : la colonisation massive à laquelle se livre le gouvernement israélien.

En Israël, l’antiterrorisme le plus efficace consisterait à cesser la colonisation et à entamer une négociation pour la reconnaissance d’un État palestinien souverain. Ce à quoi se refuse totalement Benyamin Netanyahou. On ne peut pas s’émouvoir des conséquences quand on est soi-même la cause.

Le discours pseudo-technique est également effrayant. On peut vanter l’efficacité des barrières métalliques devant les abribus dans les rues de Jérusalem, mais il est plus difficile de faire l’éloge du « mur », comme certains le font. Si cet édifice géant, qui atteint parfois huit mètres de haut, est un obstacle à l’entrée de Palestiniens en Israël, il est aussi et d’abord un instrument de colonisation qui empiète massivement sur le territoire palestinien, isole les villages des terres cultivables, et sert de prétexte à la destruction d’habitations. Autrement dit, ce mur, présenté dans quelques uns de nos médias comme un instrument de la lutte anti-terroriste, est surtout une cause de révolte. Le « mur » symbolise à lui seul toute l’ambiguïté du modèle israélien d’anti-terrorisme.

Mais il y a pire. Les laudateurs du système israélien vantent, involontairement ou non, deux « techniques » : les arrestations préventives et… les assassinats ciblés.

Plus de sept cents Palestiniens sont aujourd’hui détenus administratifs sans jugement [2]. Quant aux assassinats ciblés de simples suspects, ils sont toujours une pratique courante de l’armée israélienne. En 2006, la Cour suprême d’Israël en a autorisé la pratique « sous certaines conditions ». [3]

Le plus grave se cache sous une formulation innocente : la « sensibilisation du grand public ». On touche là à quelque chose de beaucoup plus complexe qui a un rapport étroit avec la propagande et le conditionnement de la population. Et, pourquoi ne pas le dire, avec un racisme massif, qui fait de tout Arabe un suspect sur lequel, au moindre geste inquiétant, on aura droit de vie ou de mort.

Ce n’est pas par hasard si Israël a aujourd’hui le gouvernement le plus à droite de son histoire. Et si son ministre des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman, est connu pour des propos tels que « ceux qui sont contre nous méritent d’être décapités à la hache ». « Contre nous », faut-il le préciser, cela veut dire contre la colonisation [4].

En France, les responsables politiques ou les médias qui prétendent vouloir faire barrage au Front national font ainsi discrètement l’apologie d’un gouvernement qui n’a vraiment rien à envier au Front national. Un gouvernement qui veut évincer du Parlement les députés arabes et qui organise la traque des organisations des droits de l’homme. Il n’y a pas de mesures anti-terroristes qui ne mettent en cause toute la conception d’une société.

Enfin, la référence à Israël est un véritable chiffon rouge quand on sait que la question palestinienne reste la cause principale d’amertume et de frustration du monde arabe. Ceux qui se livrent à ce jeu dangereux peuvent-ils l’ignorer ?

Denis Sieffert – éditorial de “Politis” le 21 juillet 2016


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Denis Sieffert est directeur de la rédaction de l’hebdomadaire français Politis, spécialiste du conflit israélo-palestinien, des questions sociales et du monde moyen-oriental.
Ancien militant trotskiste (jusqu’en 1981), il a été président de l’Union nationale des étudiants de France – unité syndicale (UNEF-US) entre 1975 et 1978.
Proche des mouvements antilibéraux ou altermondialistes, il est aussi familier des questions écologistes et d’écologie politique.
Il est notamment l’auteur de “La Guerre israélienne de l’information” (avec Joss Dray, en 2003), et de “La Nouvelle Guerre médiatique israélienne” (2009), tous deux aux éditions La Découverte.

[1] FLN : Front de Libération Nationale algérien, créé en 1954 et devenu parti unique au pouvoir après l’indépendance de l’Algérie en 1962 – NDLR
[2] dans le régime de la “détention administrative” pratiqué par Israël, la personne incarcérée ne peut même pas avoir connaissance des faits qui lui sont reprochés, les “preuves” contre elle sont “secrètes”, et la détention peut être prolongée indéfiniment. Le procédé est utilisé pour amener les Palestiniens qui y sont soumis par la justice militaire de l’occupant à passer un marché avec l’accusation, qui consiste à “avouer” des faits que souvent ils n’ont pas commis afin de mettre fin à une détention qui sans cela peut se prolonger sans limites et sans qu’ils aient aucune possibilité effective de se défendre puisque l’accusation ne leur signifie même pas des accusations précises qu’ils puissent tenter de réfuter. – NDLR
[3] En mars 2016, comme le rappelle le Fédération Internationale des Droits de l’Homme, le ministre israélien du renseignement, Yisraël Katz, a déclaré qu’Israël doit procéder à «des “éliminations ciblées de civils visant des militants de BDS», sans que cela suscite grande émotion dans les chancelleries occidentales.  L’ambassadeur de l’Union Européenne en Israël a refusé de condamner ces propos, préférant s’en prendre à BDS.
[4] Avigdor Lieberman lui-même habite dans une colonie juive de Cisjordanie – NDLR

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