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Le chantage à l’antisémitisme, arme de destruction massive des réactionnaires en Europe

Le Monde Diplomatique du mois de juin revient sur deux événements récents concernant la Palestine :

  • le vote par le Parlement fédéral allemand, le 17 mai dernier, d’une résolution (non contraignante) assimilant à un mouvement antisémite la campagne Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS)
  • la campagne par laquelle «les médias britanniques tentent de détruire Jeremy Corbin», leader du parti travailliste, accusé de toutes sortes de tares mais par-dessus tout d’être antisémite.

Le mensuel publie la sévère réplique que vote d’une résolution anti-BDS au parlement allemand a inspiré au chroniqueur israélien Gideon Levy, dans le quotidien Haaretz :

Désormais, l’Allemagne considérera tous les partisans du mouvement BDS comme haïssant les Juifs ; dire « occupation israélienne » reviendra à dire « Heil Hitler ». L’Allemagne ne peut plus se vanter de sa liberté d’expression. Elle est devenue un agent du colonialisme israélien. Bien que certains soient effectivement antisémites, la majorité des partisans de BDS sont des personnes de conscience qui croient qu’un État d’apartheid mérite d’être boycotté. Qu’y a-t-il d’antisémite là-dedans ? La majorité des partis au Bundestag a soutenu la résolution. Triste épisode. (…) Il est permis d’appeler au boycott contre un régime tyrannique ; en fait, c’est une obligation. (…)
« Germany, Shame on You and Your anti-BDS Resolution », Haaretz, 19 mai 2019.

Quant à  Daniel Finn 1, il met en évidence dans son article intitulé «Antisémitisme, l’arme fatale» qu’adopter une attitude conciliante dans l’espoir de mettre fin à une campagne de dénigrement basée sur le chantage à l’antisémitisme est non seulement inutile mais ne sert qu’à aiguiser le goût du sang des agresseurs : 

«Jusqu’en 2018, les procureurs médiatiques de M. Corbyn estimaient que leurs réquisitoires (adossés ou non à des faits) devaient au moins se référer à la manifestation d’une hostilité à l’égard de la population juive. À partir de 2018, ils s’émancipent de cette contrainte. En juin, le comité exécutif national (CEN) du Labour s’entend enjoindre par le chœur des médias et des adversaires de M. Corbyn d’adopter la définition de l’antisémitisme formulée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA). Comme cette définition assimile certaines critiques d’Israël à de l’antisémitisme, la CEN propose divers amendements destinés à protéger le droit des travaillistes à défendre la cause palestinienne.

L’idée que de tels amendements pouvaient représenter la moindre menace pour les Juifs britan­niques relevait de l’absurde, mais la députée Margaret Hodge, une opposante virulente à M. Corbyn qui incarne l’aile droite du parti, profite de l’occasion pour lancer une nouvelle offensive. Notamment en hurlant lors d’une session à la Chambre des communes — peu coutumière de tels éclats — que le chef de son parti n’était qu’un « salopard d’antisémite » et un « raciste ». La tirade parvient à briser un tabou : il semble désormais possible pour les dirigeants politiques et les journalistes de taxer M. Corbyn d’antisémitisme sans avoir à avancer la moindre preuve.

Après un été sous la mitraille, le CEN capitule et adopte le texte de l’IHRA sans en changer une virgule. Quelques jours plus tard, un militant d’extrême droite assassine onze personnes dans une synagogue de Pittsburgh, aux États-Unis. Le Guardian ne parvient pas à rendre compte de l’hommage de M. Corbyn aux victimes sans le décrire comme « le dirigeant travailliste qui a été accusé de laisser l’antisémitisme gangrener le parti ». Un peu comme si l’homme à la barbiche et le tireur ne faisaient qu’un…»

(…) Le Parti travailliste a tout tenté pour enrayer le déluge d’attaques dont il a fait l’objet. Bien que compréhensible, la tendance à répondre de façon sensée à des accusations de racisme dépourvues de tout fondement a découragé les militants désireux de lancer une contre-offensive franche. D’autres ont cru que, en communiquant sur les mesures qu’il prenait pour régler les dérives observées dans ses marges, le parti tarirait la polémique. En vain : on voit mal les adversaires de M. Corbyn renoncer à une arme qui leur permet d’alimenter aussi facilement le flot des invectives. 

On ne peut que recommander la lecture de cet article (pas en accès libre sur le site du Monde Diplomatique).

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Notes   [ + ]

1. Rédacteur en chef de la New Left Review