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L’Autorité Palestinienne craint-elle une troisième Intifada ?

Amira Hass

La deuxième Intifada ne s’est pas déclenchée uniquement à cause d’un ressentiment contre Israël, mais aussi contre l’Autorité palestinienne. Dans les camps de réfugiés de Cisjordanie, il semble que ce ressentiment ait repris.

La lumière était toujours trop diffuse pour pénétrer dans les fentes des volets lorsque le coq se mit à chanter. Pendant une fraction de seconde je me crus dans un village. Mais j’étais au camp de réfugiés de Jénine, voici environ deux semaines. Là, comme dans les autres camps de réfugiés,le chant du coq représente quelque chose de plus : de la nourriture pour les chômeurs, de même que l’envie et le désir d’assurer la continuité, aussi symbolique soit-elle, avec le village qui se trouvait là jadis et qui a été détruit depuis.

Les camps de réfugiés jouent un rôle estimé dans l’héritage et l’éthos de la lutte de libération palestinienne. C’est Jénine qui avait assumé la direction, dans la deuxième Intifada, mais elle s’est également fait un nom en tant qu’enclave barricadée au sein de laquelle l’Autorité palestinienne et son appareil sécuritaire n’ont aucun contrôle. Bien que la récente campagne d’arrestations de résidents du camp, campagne au cours de laquelle les objectifs changeaient d’un jour à l’autre, ait donné aussi bien aux réfugiés qu’à leur camp des appellations différentes : des criminels, des gangs, un lieu d’insécurité et de chaos.

Pour celui qui consomme les médias palestiniens, qui ne présentent que la ligne officielle (et qui ne parlent à peu près certainement pas des doléances à propos de la torture), ces personnes arrêtées ont déjà été déclarées coupables, sans procès ni accusations claires. Et cela inclut même ceux qui ont été relâchés sans avoir été accusés.

Le camp de réfugiés de Jénine est situé sur une colline, le camp de Rafah, s’étend parmi des dunes de sable. Leurs paysages diffèrent, mais l’atmosphère dans chacun est la même : protectrice, sûre, accueillante.

Même quand ces endroits sont notoirement dangereux, comme pendant les raids des Forces de défense israéliennes (FDI) et les bombardements et mitraillages, les gens étaient  d’une hospitalité touchante. Ils étaient hospitaliers même envers une femme israélienne qui, brusquement, était apparue parmi eux. Une familiarité de plusieurs années avec les camps de réfugiés de la bande de Gaza m’a donné le courage de me glisser dans le camp de réfugiés détruit et assiégé de Jénine, en avril 2002. Je savais que je pourrais me débrouiller même sans avoir fait d’arrangements préalables et sans la moindre escorte.

Les chars étaient toujours à l’intérieur et tout autour du camp. Ma précédente expérience avec les bulldozers des FDI dans les camps de Rafah et de Khan Younis à Gaza a fait que les scènes de destruction au cœur du camp de Jénine m’ont semblé familières à première vue. Un homme barbu d’une trentaine d’années environ s’est mis à me parler. Ce fut l’un des rares hommes de cet âge que je vis. Les autres étaient plus âgés et, en compagnie d’enfants et de quelques femmes, ils erraient complètement hébétés parmi les tas de décombres qui avaient été des maisons. C’est après que je me suis rendu compte qu’ils cherchaient les blessés et les morts.

Nous nous sommes présentés par notre nom : il s’appelait Mu’ayyed, c’était un cousin de  Zakaria Zbeidi. À l’époque, je n’avais aucune idée de l’identité de Zbeidi, du fait qu’il n’avait pas encore emprunté la route qui mène aux médias israéliens. Je n’avais aucune idée non plus de ce que Mu’ayyed était le frère de Ziad Amer, l’un des fondateurs des Brigades des Martyrs Al-Aqsa à Jénine, et qui avait été tué quelques jours plus tôt dans un combat contre les soldats israéliens.

En 2002, je n’avais encore jamais entendu parler des amis et des proches de Mu’ayyed qui avaient été tués en tant que guerriers armés au combat ou en tant que civils sans armes (comme la mère de Zakaria). Mais je savais qu’ici, comme dans les camps de la bande de Gaza, le enfants et les adolescents grandissaient dans l’ombre des armes israéliennes et qu’ils étaient accoutumés à voir des armes à feu dans les mains des soldats, mais qu’ils ne s’habitueraient jamais, par contre, à l’autorité, la coercition et l’injustice que représentaient ces armes à feu. Voilà comme il s’est fait qu’un grand nombre d’entre eux ont alimenté la croyance que la réponse à un avion de combat ou à un char est le fusil, que la réponse à un missile est une bombe humaine.

Même en avril 2002, le camp oscillait entre les deux étiquettes que leur avec collées les porte-parole palestiniens : victimes et héros. Le fait d’avoir annoncé un nombre falsifié de 500 morts (les FDI avaient tué environ 60 personnes, dont une moitié de civils), intentionnellement ou par négligence, avait accru la victimisation du camp et occulté le fait que ses résidents avaient décidé d’affronter les soldats israéliens en leur résistant. Tous ceux qui souhaitaient s’en aller, en particulier les femmes et les enfants, avaient quitté le camp avant l’incursion.

Les maisons ont été reconstruites petit à petit. Les incursions des FDI, quoique plus brèves, se sont poursuivies. Les activistes armés ont continué à être recherchés par l’armée, qui en a encore tué d’autres, tout en se cramponnant à l’éthos de la lutte armée. La partie armée était clairement visible, la lutte l’était moins. Le culte des armes est devenu un sujet de discussion avec Zakaria Zbeidi, une fois que j’ai eu fait sa connaissance. Je préférais ne rien écrire sur nos conversations de façon à ne pas en rajouter encore à la légende urbaine.

Ce qui, par contre, n’avait rien d’une légende urbaine, c’est le fait que les résidents du camp de Jénine (et d’autres camps de réfugiés), dont bon nombre étaient des membres du Fatah et étaient tombés à la fin des années 1990, avaient été tenus à l’écart du cercle des personnes bénéficiant de l’instauration de l’Autorité palestinienne, et ce, malgré les années de lutte, de sacrifice et d’engagement indéfectible vis-à-vis de leur mouvement. Les signes ostentatoires d’une prospérité toute neuve à Ramallah étaient impossibles à ignorer et l’impossibilité d’aller travailler en Israël en raison du blocus contribua à élargir encore plus le fossé économique, de même que la conscience de ce que l’éthos de la lutte n’allait pas bâtir un futur pour les enfants du camp. Dès les tout premiers jours de la mise en place de l’Autorité palestinienne, ni une distribution équitable des revenus, ni des actions affirmatives ne firent partie de son agenda.

La deuxième Intifada éclata non seulement parce qu’Israël tirait parti du processus d’Oslo pour accroître son contrôle sur les Palestiniens et leurs terres, mais aussi parce que ses responsables témoignaient ainsi leur ressentiment à l’égard de l’auto-gouvernance palestinienne. Ils associaient l’insulte socioéconomique au fait que l’Autorité palestinienne était devenue un sous-traitant des FDI et des services de sécurité du Shin Bet.

Quant Israël tua des manifestants désarmés, dès le tout premier jour de l’insurrection, le culte de la lutte armée trouva une nouvelle justification. Le Fatah était dirigé par la schizophrénie : il était devenu un parti politique châtré au pouvoir, mais il était toujours un mouvement de masse aussi. Le feu vert à l’usage des armes donné par ses hauts responsables fut le résultat de considérations cyniques. Ces gens ne voulaient pas perdre leur statut. Leurs subordonnés, néanmoins, avaient appris qu’il était possible de transformer en capital une arme à feu et le machisme que celle-ci représente, ce qui força l’AP à s’intéresser d’un peu plus près à eux.

Mais fournir des emplois dans l’appareil sécuritaire à des milliers de jeunes gens sans le moindre avenir éducationnel ou professionnel – la solution que proposa l’AP dans les années 1990 et à laquelle elle se raccroche encore aujourd’hui – n’efface pas vraiment les ressentiments sociopolitiques accumulés, et en particulier dans les camps de réfugiés. Le fossé économique est aujourd’hui plus visible que jamais, même lorsque les prisonniers libérés bénéficient de titres plus grands que jamais.

L’Autorité a effectué une vague d’arrestations en mai (parmi les personnes arrêtées figuraient Mu’ayyed et Zakaria) et a transformé les héros d’hier en problème criminel. En même temps, elle a glorifié les prisonniers palestiniens qui ont fait grève de la faim dans les prisons israéliennes. Bon nombre de ces prisonniers sont non seulement des parents et des amis des gens récemment arrêtés par l’AP, mais, comme ces derniers, elles aussi ont transformé le fusil, symbole du machisme, à la fois en capital et en culte.

0 juin 2012. La police palestinienne contrôle la foule dans la ville de Ramallah, en Cisjordanie. Photo : AFP Mustafa Staiti

30 juin 2012. La police palestinienne contrôle la foule dans la ville de Ramallah, en Cisjordanie. Photo : AFP Mustafa Staiti

Par conséquent, la direction de l’AP est une fois de plus occupée à envoyer des messages mitigés et à propager sa malhonnêteté. La brutalité de ces arrestations, quels que soient les soupçons, montre que l’AP a peur des ressentiments sociaux et, en guise de mesure préventive, elle oppresse toute personne dont elle pense qu’elle pourrait être un représentant ou un chef potentiels. Ou, comme le dit Alia Amer, la mère de Ziad et de Mu’ayyed : « Tout ce blabla à la TV [contre les personnes arrêtées] est censé justifier les positions des hauts responsables de l’Autorité. »


 

Article publié sur Haaretz le 2 juillet 2012.
Traduction pour ce site : Jean-Marie Flémal.

amira hassAmira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)
Vous trouverez de nombreux articles de Amira Hass, ou parlant d’elle, sur ce site.

 

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