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L’armée israélienne tue deux civils et un membre d’un groupe armé dans le camp de Jénine

Gideon Levy

Samedi 22 mars. L’armée israélienne entre dans le camp de Jénine et tue trois Palestiniens. Selon la version officielle : « lors d’affrontements armés« .
Gideon Levy, journaliste au journal Haaretz réplique.


 

Les dessous de l’affaire de l’homme du Hamas
recherché à Jénine

L’homme du Hamas recherché, Hamza « Hamzi » Abu al-Haija, tué à Jénine le 22 mars 2014. Photo : Alex Levac

L’homme du Hamas recherché, Hamza « Hamzi » Abu al-Haija, tué à Jénine le 22 mars 2014. Photo : Alex Levac

J’ai rencontré le fugitif Hamza « Hamzi » Abu al-Haija voici quinze jours environs, chez lui, sur les pentes du camp de réfugiés de Jénine (“Twilight Zone,” March 7). Hamzi n’agissait pas comme un homme recherché. Il passait la journée dans la maison de sa famille, agissant normalement ; il n’était pas armée et ne montrait aucun signe de cette nervosité typique des hommes en fuit que j’ai rencontrés au fil des années. Vêtu d’un training, il jouait avec sa petite nièce et s’était joint à la conversation que nous avions avec sa mère. Il souriait beaucoup et dit qu’il n’avait pas peur.

Il nous avait raconté que, le soir du 18 décembre, des soldats étaient venus à sa maison pour l’arrêter alors qu’il célébrait la naissance d’un neveu avec des amis. Ils avaient entendu des bruits suspects venant de la rue et avaient d’abord pensé qu’il s’agissait d’un groupe de l’Autorité palestinienne, qui avait également tenté d’arrêter des hommes du Hamas dans le camp. Ce n’est que lorsque lui et ses trois amis s’étaient précipités vers le toit et après avoir regardé vers le bas qu’ils avaient compris qu’il s’agissait des Forces de défense israéliennes.

Hamzi s’était arrangé pour fuir par les toits et les allées, mais son ami, Nafaa Saidi, avait été abattu et tué par les militaires. Dans les trois mois qui avaient suivi, personne n’avait plus tenté de l’arrêter et Hamzi avait poursuivi son existence habituelle. Durant la journée, il restait dans la maison de sa famille mais, la nuit, il dormait ailleurs. Il avait expliqué qu’il avait étudié la coiffure et que, quelques semaines auparavant ; un homme du Shin Bet nommé Shalom l’avait appelé pour lui dire : « Je vais bientôt venir pour t’avoir. Il y a une histoire à terminer, entre nous.»

Ainsi donc, ce samedi, très tôt le matin, cette histoire s’est terminée. Selon des témoins oculaires dans le camp, Hamzi était avec quelques amis dans une maison au sommet de la colline sur laquelle le camp est installé. Vers 3 heures du matin, des militaires ont fait irruption dans la maison tout en tirant. Hamzi, qui était armé, a riposté, mais quand ses munitions ont été épuisées, il est sorti en direction des soldats, qui l’ont abattu, le tuant aussitôt. Voilà l’histoire qui circulait dans le camp de réfugiés de Jénine ce samedi.

Mais l’affaire la plus grave à ce propos concerne les circonstances dans lesquelles les deux hommes qui accompagnaient Hamzi ont été tués : Selon ces témoignages, ils ont été tués alors qu’ils transportaient le corps de Hamzi vers la maison de sa famille, assez éloignée de l’endroit où les échanges de coups de feu avaient eu lieu. Des tireurs d’élite postés dans le camp les ont tués, bien qu’ils ne fussent pas armés.

Hamzi était le plus jeune fils de Sheikh Jamal Abu al-Haija, l’ancien chef du Hamas dans le camp, qui avait été condamné à neuf condamnations à perpétuité pour son rôle dans l’envoi d’un combattant suicide à la jonction de Meron, en août 2002, afin de commettre un attentat qui tua neuf Israéliens. Sheikh Jamal est incarcéré depuis 12 ans et Hamzi ne l’avait plus jamais vu depuis son arrestation. Il nous avait déclaré qu’il ne s’en souvenait qu’à peine.

La première fois que j’ai rencontré Hamzi, c’était en juin 2003. Il avait 11 ans, ses parents et son frère aîné étaient en prison et les cinq enfants restants, tous très jeunes, avaient forcés de se débrouiller. J’avais décrit Hamzi à l’époque comme un garçon effrayé et calme. Sa mère, Asmaa, avait été placée en détention administrative (arrestation sans jugement). Elle avait passé neuf mois en prison, souffrant pendant tout ce temps d’une tumeur au cerveau. La maison familiale avait été détruite en 2002 par un missile tiré à partir d’un hélicoptère Apache, mais avait été reconstruite et, aujourd’hui, c’est une maison spacieuse, agréable et bien entretenue, avec des photos du père et de ses fils dans un grand cadre sur le mur du living. Deux frères de Hamzi, Abed et Amad, sont également détenus en Israël.

Après avoir appris que son fils avait été tué samedi, Asmaa a été hospitalisée. Quand nous l’avions quitté voici quinze jours et que nous lui avions dit de prendre soin de lui-même, il nous avait dit : « Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. »


Publié sur Haaretz le 23 mars 2014.
Traduction : JM Flémal.
Gideon Levy est journaliste au quoitidien israélien Haaretz.
Il a publié : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009

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