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L’année où le mouvement BDS est devenu la préoccupation numéro un des Juifs américains

Debra Nussbaum Cohen

NEW YORK – 2014 a été l’année où le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) s’est retrouvé au cœur même de l’agenda de la communauté juive américaine.

Alors que les efforts de la campagne BDS ont débuté voici plus d’une décennie et que leur niveau d’impact aux États-Unis n’a pas été similaire à celui atteint en Europe, les partisans des BDS affirment qu’il y a eu du progrès.

Un étudiant pro-BDS assistant à la première conférence tout public de Hillel à Harvard, en octobre 2014. Photo : Gili Getz.

Un étudiant pro-BDS assistant à la première conférence tout public de Hillel à Harvard, en octobre 2014. Photo : Gili Getz.

Au cours de cette année académique, « nous avons été confrontés à la campagne la mieux organisée jamais vue en vue de diaboliser Israël et de s’en prendre aux étudiants soutenant Israël », écrivait Eric Fingerhut, CEO de Hillel, dans une lettre du 22 décembre adressée aux membres du comité de Hillel International. « Nous nous y étions préparés », écrivait-il encore, faisant allusion au travail réalisé par Hillel sur les campus avec près de 250 professionnels en communication et autres disciplines ainsi qu’au projet de Hillel d’envoyer un grand nombre de personnes en Israël en janvier.

Les milieux académiques constituent une cible majeure, du fait des résolutions BDS présentées aux conseils des étudiants et aux syndicats des étudiants universitaires, ainsi qu’aux associations des professeurs d’université. Une prochaine tentative visera la conférence annuelle de l’Association américaine des historiens, qui compte 14.000 membres et qui se réunira à New York en janvier.

Les BDS sont devenus une préoccupation importante, pour la communauté juive américaine organisée, qui les perçoit comme une menace à long terme. Cette année, de nouvelles coalitions se sont constituées et les efforts pour les combattre se sont intensifiés via des interventions visant à contredire les conférenciers hostiles à Israël ainsi qu’en organisant sur les campus universitaires des activités avec d’autres conférenciers favorables à Israël. Un nouvel ouvrage comprenant quelque 35 articles, « The Case Against Academic Boycotts of Israel » (La cause des opposants aux boycotts universitaires d’Israël), vient d’être édité et publié par Cary Nelson et Gabriel Noah Brahm.

En partie pressés par la guerre à Gaza, l’été dernier, « nous avons certainement assisté à un accroissement des activités contre Israël au début du semestre mais, dans un même temps, nous avons également assisté à une recrudescence de l’activisme en faveur d’Israël. Jamais le mouvement n’a été aussi large et aussi fort », a déclaré Jacob Baime, directeur exécutif de la Coalition pour Israël sur les campus. « Nous suivons de près au moins quatre ou cinq activités pro-israéliennes pour chaque activité anti-israélienne. L’activisme pro-israélien surclasse de loin les activités anti-israéliennes, dans l’ensemble. Pour chaque conférencier hostile à Israël, il y en a des tonnes qui sont pour Israël », sur les campus, a-t-il ajouté.

L’une des rares résolutions BDS à rallier du soutien dans une organisation universitaire l’a fait à l’Université de Californie. Le 10 décembre, les membres du syndicat des étudiants universitaires y ont adopté une résolution appelant l’organisation de l’université même et le Syndicat international uni des travailleurs de l’automobile « à refuser d’investir dans les compagnies impliquées dans l’occupation et l’apartheid israéliens ». Le syndicat compte 13.000 membres travaillant en qualité d’assistants enseignants et tuteurs sur les neuf campus de l’Université de Californie.

Un peu plus de la moitié des 2.100 membres du syndicats à avoir voté personnellement ont pris l’engagement de ne participer à aucune forme de recherche, ni à des conférences, activités ou programmes d’échange sponsorisés par des universités israéliennes.

De même, en mai dernier, à l’Université catholique DePaul, à Chicago, la campagne de désinvestissement a été approuvée à l’issue d’un référendum parmi les étudiants.

Par contre, une proposition dans le même sens a été rejetée par le syndicat des étudiants de l’Université de la Ville de New York.

Aux États-Unis, les opposants aux BDS prétendent que « la campagne BDS s’est soldée par un échec complet. Ils ne sont pas parvenus à convaincre qui que ce soit, hormis une poignée d’étudiants et certains professeurs, que cela puisse contribuer d’une façon ou d’une autre à la paix ou améliorer le sort des Palestiniens ». Ce sont les propos mêmes de Mitchell Bard, directeur exécutif de l’Israeli-American Cooperative Entreprise, un groupe qui achemine des universitaires israéliens vers les campus américains.

« Au niveau des campus, le boycott a été un colossal échec », a-t-il ajouté. « Il y a en gros 2.000 universités de cycle complet aux États-Unis et, lors de la dernière année académique, 16 ou 17 résolutions de désinvestissement ont été proposées et une douzaine au moins ont été rejetées ».

Andrew Kadi, un professionnel en IT d’origine palestinienne et opérant à Washington, D.C., est vice-président de la Campagne américaine contre l’occupation israélienne. Dans une interview, il a contesté les propos de Bard. « Si ç’a été un échec complet, pourquoi a-t-on investi tant d’argent à essayer de la contrer ? Toutes les organisations juives explicitement sionistes du pays semblent investir des tas de millions pour s’opposer aux BDS », a-t-il déclaré.

« Je ne vais pas m’installer ici pour tenter de dire du boycott qu’il a été le plus grand succès de cette année. C’est un processus de longue haleine. Il a fallu entre dix et quinze ans pour que ce type de campagne contribue à mettre un terme à l’apartheid en Afrique du Sud, et c’est le temps qu’il faut pour que ces campagnes aient un effet au niveau politique. »

Kadi a reconnu que les BDS ont eu beaucoup plus d’influence en Europe. « Aux États-Unis », a-t-il dit, « nous avons encore un long chemin à parcourir. »

La mort à petit feu

Les organisations juives américaines sont occupées à changer de stratégie afin d’opérer un changement à long terme et d’en arriver à établir des relations avec des partenaires potentiels, plutôt que de réagir quand apparaît une nouvelle initiative BDS. « Tous les responsables de notre communauté croient que nous devons étendre nos efforts. Nous croyons tous que ce n’est pas qu’une affaire juive, mais une affaire américaine », a déclaré Baime. « Nous voyons actuellement des étudiants pro-israéliens actifs en politique se faire de nouveaux alliés à l’extérieur des cercles pro-israéliens habituels. »

Le Projet David, par exemple, développe un programme qui, à la fin de cet hiver, va emmener un étudiant pro-israélien et deux ou trois leaders non juifs de campus dans un voyage en Israël. Cette année, le projet concerne 32 campus. L’an prochain, explique Philip Brodsky, directeur exécutif du groupe, ils prévoient d’en impliquer 40.

« La communauté s’est quelque peu sophistiquée en comprenant que chaque combat ne doit pas se livrer au niveau nucléaire », a déclaré Bard. « Il faut se servir d’outils très divers. »

« Il y a lieu de s’inquiéter du désengouement croissant pour Israël, de s’inquiéter du fait que, même si nous avons du soutien aujourd’hui, laissez passer dix ans encore et nous aurons un problème plus grave», a déclaré Geri Palast, directrice de l’Israel Action Network. Son réseau, qui soutient le travail pro-israélien de Hillel, du JCRC et de groupes non juifs comme certaines églises et organisations noires et latino-américaines, est un partenariat entre les Fédérations juives de l’Amérique du Nord et le Centre juif des affaires publiques (JCPA) et il a un budget annuel de 1,5 million de dollars.

D’ici dix ans, « y aura-t-il encore aux États-Unis une communauté aussi progressiste que celle qui soutient Israël aujourd’hui, du fait que ces gens ont grandi dans cet environnement? C’est à cela qu’il faut penser – et non à la résolution même. »

« C’est la mort à petit feu », a déclaré Bard. « Les gens ont l’impression qu’il nous faut céder du terrain partout, de sorte qu’ils n’ont plus pied ou qu’ils n’ont plus la confiance qui leur est nécessaire pour réussir. »

Ethan Felson, vice-président du JCPA, l’organe des relations communautaires de la communauté juive organisée, a déclaré qu’il devrait y avoir une concentration positive sur les efforts contre les BDS. « Nous essayons de développer un mouvement de soutien de la paix incarné par deux États pour deux peuples, et non de combattre une espèce de croquemitaine », a-t-il ajouté.

Felson suite à la trace les efforts de propagation des BDS parmi les églises chrétiennes et explique qu’il prévoit que des résolutions de désinvestissement semblables à celles adoptées en juin par l’Église presbytérienne des États-Unis seront proposées à peu près dans chaque église protestante au cours de l’année à venir.

Le point d’entrée dans les universités

Les promoteurs des BDS déclarent que leurs efforts ont été couronnés de succès, cette année.

« Les efforts en faveur des BDS ont été grandement efficaces », déclare Sydney Levy, directeur de la promotion de la Voix juive pour la paix, qui se décrit comme faisant partie du mouvement BDS. La décision de Durham, en Caroline du Nord, d’annuler un contrat de 1 million de dollars avec G4S, une multinationale de la sécurité, en raison de la collaboration de la société dans les prisons et check-points sécuritaires israéliens, est l’un des reflets de ce succès. »

Un autre succès réside dans la décision de SodaStream de transférer son usine d’un parc industriel de Cisjordanie vers une ville du sud d’Israël. Le fabricant d’appareils à gazéification maison a déclaré en novembre qu’il allait s’implanter ailleurs pour des raisons strictement commerciales. Mais, a déclaré Levy à l’adresse de Haaretz, le fait de « quitter une colonie prouve le succès de la campagne BDS ».

Hormis cet exemple, peut-être, le combat des BDS n’influence pas la politique israélienne, a déclaré Felson, du JCPA. « Même si les Israéliens sont conscients du mouvement BDS, celui-ci n’est pas un catalyseur. Les dirigeants israéliens prennent des décisions et les électeurs israéliens prennent des décisions qui s’appuient sur des facteurs bien plus tangibles comme la sécurité, leurs intérêts économiques et les problèmes politiques. Ils sont habitués à l’isolement international. Ils sont habitués à ce que l’ONU d’un côté et l’UE de l’autre leur disent de s’en aller. »

Les BDS n’ont pas eu non plus d’impact sur la perception d’Israël par les Américains. Dans les groupes cibles comprenant des Américains non juifs et influents, « personne ne savait ce qu’étaient les BDS », a déclaré une source, qui a refusé qu’on la cite nommément. « Cela consomme beaucoup de notre énergie, mais cela n’a guère de portée. Nous pensons que le monde entier est BDS. Cela ne va pas jusque-là. »

Un domaine où les partisans des BDS ont connu un succès notoire cette année, ce sont les milieux académiques, où se dire favorable au boycott et au désinvestissement est quasiment devenu une condition préalable pour être catalogué de progressiste digne de foi.

« Nos contacts sur les campus sont particulièrement inquiets de la façon dont le problème palestinien est mis en exergue comme point d’entrée pour les personnes voulant se profiler comme défenseurs des opprimés », explique Gideon Aronoff, CEO d’Ameinu, une organisation libérale sioniste qui a lancé « The Third Narrative » (TTN – la troisième alternative = deux États, paix et justice pour les Israéliens et les Palestiniens) en 2013. « Cette année, TTN a initié un forum à l’adresse des universitaires qui s’opposent à la fois à l’occupation et au boycott des universités israéliennes. »

« Sa capacité à se muer en une sorte de label pour être vraiment à gauche est très embarrassante. Quand une telle chose se mue en une question idéologique de cette importante, il devient de moins en moins possible de la contrer par des éléments factuels. Cette transition a eu lieu cette année », a ajouté Aronoff.

Le prochain combat ?

Lors de la conférence de l’Association américaine des historiens (AHA – 14.000 membres), qui doit se tenir le mois prochain, il y aura tout un débat d’historiens sur la « critique de la politique israélienne », a déclaré l’un des organisateurs, Van Gosse, et deux résolutions de condamnation d’Israël seront proposées lors de la réunion d’affaires.

Historians Against the War (HAW – Historiens contre la guerre)
, un groupe apparu en 2003 et s’opposant à l’occupation de l‘Irak par les États-Unis, essaie de faire figurer l’occupation israélienne à l’agenda de l’AHA.

Ses résolutions comportent des condamnations des « actes de violence et d’intimidation de la part de l’État d’Israël contre les chercheurs palestiniens et leurs collections d’archives, actes susceptibles d’anéantir le sentiment palestinien d’identité historique ainsi que la consignation même des données historiques », et ce « en interdisant à des étudiants de Gaza de se déplacer en vue de poursuivre des études supérieures à l’étranger, et même dans les universités de Cisjordanie », ainsi que raison de sa « politique d’interdiction d’accès à des étrangers désireux de promouvoir le développement de l’éducation dans les territoires palestiniens occupés ».

« Si vous faites bouger un groupe important comme l’AHA, qui a vraiment du poids, cela modifie la conscience et l’opinion »
, explique Gosse, professeur associé d’histoire au Collège Franklin et Marshall de Pennsylvanie et membre des HAW et de l’AHA. « Si nous stimulons le débat sur ces questions, c’est ce que nous essayons en fait de faire », a ajouté Gosse qui, personnellement, a donné de l’argent à JVP.

L’AHA ne s’est pas penché sur des questions internationales ces quatre dernières années, c’est-à-dire depuis qu’il est directeur exécutif, déclare Jim Grossman mais, précédemment, elle avait pris position à propos de la liberté des savants en Russie. Grossman a refusé en ces termes de dire s’il était juif ou pro-israélien : « Mes opinions à ce propos n’ont aucune importance. S’il y a des historiens dont les droits en tant qu’intellectuels et la liberté académique subissent des pressions, dans ce cas, nous nous exprimerons en leur nom ».

L’AHA rallierait plusieurs autres associations académiques qui ont fait figurer des résolutions contre Israël à leur agenda au cours de l’année écoulée, bien que l’AHA soit de loin la plus importante sur le plan du nombre d’affiliés. L’Association des études sur le Moyen-Orient a adopté le mois dernier une politique permettant à ses 2.700 membres de boycotter Israël. L’Association des études américaines, avec ses 5.000 membres, a approuvé en décembre 2013 une résolution décidant de boycotter les universités et institutions israéliennes et ce, bien que, cette année, des intellectuels israéliens aient eu l’autorisation de participer à sa conférence.

L’Association anthropologique américaine a rejeté un mesure anti-boycott lors de sa conférence annuelle, le mois dernier, au lieu de désigner une task-force censée adresser des recommandations à sa conférence de 2015. L’Association des langues modernes, qui compte près de 24.000 membres, a rejeté une motion de boycott d’Israël lors de sa conférence, en juin.

Certains historiens pro-israéliens parmi ses membres ont déclaré qu’ils travaillaient en coulisse pour tenter de contrecarrer les efforts de l’AHA en faveur du boycott.

« L’idée prétendant que l’AHA pourrait avoir quelque effet sur la politique d’Israël en Cisjordanie ou qu’elle pourrait encourager les parties à des négociations est ridicule », a déclaré David Greenberg à l’adresse de Haaretz. Greenberg est professeur associé en histoire, en journalisme et en études des médias à l’Université Rutgers du New Jersey. « Il y a actuellement une campagne mondiale de délégitimation d’Israël. Chaque petite pièce fait la différence. En soi, elle n’est pas importante mais, dans la mesure où elle contribue à l’idée qu’Israël devrait être catalogué comme État voyou, c’est une mauvaise chose. C’est mauvais pour l’AHA, puisque ça lui aliène ses membres juifs et que cela crée des divisions. »

Les points de vue des jeunes intellectuels concernant les BDS peuvent menacer leurs perspectives de carrière, a-t-il ajouté.

« Les gens qui sont ne serait-ce que des supporters mitigés d’Israël occupent une position qu’on pourrait qualifier de délicate, dans le monde académique. Si vous êtes étudiant en terminale ou un jeune professeur sans titularisation, vous devrez réellement affronter un violent climat anti-israélien dans quantité de départements et votre avenir pourrait se retrouver compromis », a ajouté Greenberg. « Ce n’est pas un secret que de dire qu’il n’y a quasiment pas de conservateurs, dans la profession d’historien. Le soutien à Israël a été mis sur le même pied qu’une position conservatrice. Toute personne qui soutient Israël, même de loin, est confrontée au problème logique d’avoir à en souffrir, par conséquent. »

« On ne devrait pas pouvoir dire que je suis sioniste et que j’ai toujours ma titularisation, et les gens ne devraient pas s’occuper de ce genre de chose. Cela ne devrait pas affecter l’appréciation de votre érudition. C’est pourtant ce qui arrive. »

Debra Nussbaum Cohen


Publié le 27 décembre 2014 sur Haaretz.
Traduction : JM Flémal.

 

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