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L’ambassade des États-Unis à Jérusalem ? Pas l’an prochain, peut-être bien jamais…

Le Secrétaire d’État des États-Unis (ministre des Affaires étrangères), Rex Tillerson, a déclaré vendredi que le déména­gement effectif de l’ambassade étatsunienne de Tel Aviv vers Jérusalem n’aura pas lieu avant la fin de 2018, “pour des raisons logistiques”.  Il faudra, a-t-il dit, “au moins deux ans”.

Et il a ajouté que “le statut final de Jérusalem” sera fixé par des négociations entre Israël et les Palestiniens.

Dans sa déclaration incendiaire, Donald Trump a indiqué qu’il donnait instruction au Département d’État de “commencer à préparer le déménagement”, en précisant que cela impliquait de “recruter des architectes, des ingénieurs et des planificateurs” pour bâtir une nouvelle ambassade. On n’en est donc qu’aux tout premiers stades d’un projet complexe et coûteux.

Selon certains observateurs, compte tenu des contraintes techniques, budgétaires et du mode de fonctionnement habituel de l’administration U.S., jusqu’à dix ans peuvent s’écouler avant qu’on inaugure la nouvelle ambassade, et bien des problèmes peuvent surgir avant. Autrement dit Donald Trump ne sera très vraisem­bla­blement plus à la Maison Blanche lorsque sa décision sera suivie d’effet… ou pas.

En d’autres termes, à quoi se résume la “décision historique” de Trump et l’euphorie avec laquelle les dirigeants israéliens l’ont accueillie est-elle justifiée, au-delà des besoins immédiats de la propagande ? Les réactions extatiques de certaines personnalités du mouvement des colons sont véritablement surréalistes (quoiqu’on hésite à employer ce mot tellement galvaudé).

Les paroles des prophètes sortent de la Bible et deviennent des faits sous nos yeux”, a ainsi déclaré à la télévision israélienne le député Likoud Yehuda Glick, figure emblématique du “mouvement du Mont du Temple”. Citant les premières lignes du Livre des Lamentations, dans une référence à Jérusalem, Glick nota que  le prophète Jérémie avait pleuré en s’écriant : «Comme la ville est abandonnée, elle qui fut si pleine de monde ! Elle est comme une veuve, elle qui fut grande parmi les nations !”.  Mais selon lui la montée de l’État d’Israël, associée à la déclara­tion de Trump, a maintenant tout changé, et Glick s’enflamme : “Alors, Monsieur Jérémie, je vous envoie un message WhatsApp : Jérusalem n’est plus seule comme une veuve, c’est la capitale du peuple juif”. Espérons que le prophète Jérémie a le dernier smartphone à la mode au plus haut des cieux !

L’actuel Président des État-Unis, ce n’est pas une révélation, est sans aucun doute le plus étroitement soumis aux intérêts sionistes qu’on ait jamais vu, et en outre nombreux sont les analystes qui ont souligné qu’il cherche avant tout à plaire aux Chrétiens évangélistes, qui constituent une partie importante du noyau dur de son électorat et de ses soutiens financiers. Mais il s’en trouve très peu pour supposer à Trump une vision stratégique cohérente à long ou moyen terme.

Présenter les satisfactions données aux chrétiens évangélistes comme favorables à Israël est – soit dit en passant – assez farce, puisque ceux-ci sont persuadés que la décision de Trump facilitera la construction du troisième Temple” après la destruction des lieux de culte musulmans. La construction du troisième Temple, à son tour, devrait favoriser le retour de Yeshua (Jésus) sur terre, qui sera alors révélé aux Juifs comme le véritable Messie, et donc ils se convertiront tous au christianisme… ! Difficile d’imaginer un édifice idéologique plus radicalement antisioniste,on en conviendra.

A plus court terme, qu’a fait le POTUS 1 le plus pro-israélien de tous les temps, sinon déclarer qu’il est d’accord – contrairement à ses prédécesseurs – pour appliquer une une loi votée par le Congrès en… 1995 ? La position des États-Unis sur la question est donc connue depuis  22 ans et elle n’a pas varié, même si des incohérences ou des dissensions entre le législatif et l’exécutif l’empêchaient de se traduire dans les faits.

Il est donc paradoxal de considérer que la position de Trump, qu’il avait clairement annoncée durant sa campagne électorale, disqualifie désormais les États-Unis pour jouer un rôle d’arbitre dans un quelconque “processus de paix”. L’absurdité consistait à leur reconnaître ce rôle depuis toutes ces années, durant lesquelles les prédécesseurs suc­ces­sifs de l’homme à la chevelure orange n’ont jamais, au grand jamais, été des intermédiaires impartiaux entre Israël et les Palestiniens.

Majed Bamya, diplomate à la mission de l’État de Palestine à l’ONU a certes raison de souligner que “les États-Unis étaient déjà des soutiens forts des Israéliens, mais là ils se sont carrément placés du côté de l’agresseur et ont contribué à l’agression contre le peuple palestinien. Ils se sont décrédibilisés. Ils ne peuvent plus jouer ce rôle [de médiateur]. Les mots qu’on a entendus d’alliés des Etats-Unis au Conseil de sécurité et partout dans le monde disent que cette décision est tellement toxique que même leurs alliés la rejettent avec force. Les Américains viennent de subir un revers majeur dans la région”, mais le positionnement des États-Unis n’a pas changé aussi soudainement qu’il le dit.

Obama, durant la campagne électorale de 2008, n’avait-il pas déclaré devant un auditoire de lobbyistes sionistes en extase : “Tout accord négocié entre Israël et l’Autorité palestinienne doit préserver l’identité d’Israël en tant qu’État juif doté de frontières sûres, reconnues et défendables… et Jérusalem restera la capitale d’Israël et elle doit rester indivise” ?  Et avant lui, à chaque fois dans un contexte de campagne électorale, G.W. Bush et Bill Clinton n’avaient-ils pas tenu des propos du même tonneau ? 

En blanc, les pays qui ne reconnaissent PAS Jérusalem pour la capitale d’Israël et son annexion. En rouge, l’unique État qui a adopté la position inverse depuis 1995.

Du point de vue des Palestiniens, les conséquences de la déclaration de Trump n’ont jusqu’ici pas été dramatiques, à l’exception évidemment des quelques morts causées par l’armée d’occupation lors des manifestations de protes­tation. Le moins que l’on puisse dire est que les pays membres de l’ONU ne se bousculent pas pour suivre les traces de Trump. Au contraire, la plupart se sont précipités pour condamner sa déclaration et déclarer que leur propre position n’a pas changé. Ils confirment au contraire le fait que, comme le dit l’Autorité Palestinienne, Jérusalem-Ouest est à Israël et Jérusalem-Est est la future capitale de l’État de Palestine. Même des pays comme la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne se sont rapidement dissociés de la position étatsunienne. La position de la grande majorité de la “Communauté internationale” est certes discutable, mais elle n’a pas connu de changement qui justifierait le soudain emballement médiatique auquel on a assisté.

Des rassemblements de soutien aux Palestiniens ont eu lieu dans de nombreuses villes à travers l’Europe, et la question a fait les manchettes dans les principaux médias du monde entier. Dans le monde arabe, il y a eu aussi des marches et des manifestations et le message a été clair. Même si leurs régimes sont restés silencieux ou ont réagi de façon tiède à la déclaration de la Maison Blanche, l’opinion publique arabe a massivement soutenu le peuple palestinien.

Il n’est pas faux de dire que les Palestiniens sont diplomatiquement très isolés, en raison en particulier de l’alliance de l’Arabie Saoudite et des régimes arabes les plus réactionnaires avec Israël contre l’Iran, mais c’est un sort qu’il partagent avec les États-Unis, qui eux aussi sont diplomatiquement bien seuls.

La réunion du Conseil de sécurité de l’ONU, vendredi dernier, l’a parfaitement illustré :  la décision américaine « n’est pas conforme aux résolutions du Conseil« , ont affirmé conjointement les ambassadeurs de France, du Royaume-Uni, d’Italie et d’Allemagne auprès de l’ONU.

Riyad Mansour, ambassadeur palestinien au statut d’observateur à l’ONU, a fustigé « une décision irres­pon­sable » de la Maison Blanche. « Nous sommes satisfaits de voir que 14 pays du Conseil de sécurité défendent le droit international, défendent les résolutions du Conseil de sécurité vis à vis de Jérusalem et rejettent les décision unilatérales, illégales prises par le président Trump il y a deux jours » a expliqué Riyad Mansour.

Toute perspective d’annulation de la résolution 2334 du Conseil de sécurité, adoptée le 23 décembre 2016 semble heureusement écartée, même si évidemment on n’est pas dupe quant à son efficacité pratique (Israël a d’emblée annoncé sa volonté de ne s’y conformer en rien, ce qui ne change pas de ses habitudes). Le Conseil de sécurité se montrait clair, sans que les États-Unis opposent leur véto : 

Réaffirmant qu’Israël, Puissance occupante, est tenu de respecter scrupuleusement ses obligations et responsabilités juridiques découlant de la quatrième Convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre, en date du 12 août 1949, et rappelant l’avis consultatif rendu le 9 juillet 2004 par la Cour internationale de Justice,
Condamnant toutes les mesures visant à modifier la composition démographique, le caractère et le statut du Territoire palestinien occupé depuis 1967, y compris Jérusalem-Est, notamment la construction et l’expansion de colonies de peuplement, le transfert de colons israéliens, la confiscation de terres, la destruction de maisons et le déplacement de civils palestiniens, en violation du droit international humanitaire et des résolutions pertinentes,
Constatant avec une vive préoccupation que la poursuite des activités de peuplement israéliennes met gravement en péril la viabilité de la solution des deux États fondée sur les frontières de 1967,
Rappelant l’obligation faite à Israël dans la Feuille de route du Quatuor et approuvée par sa résolution 1515 (2003) de geler toutes ses activités de peuplement, y compris par « croissance naturelle », et de démanteler tous les avant-postes de colonie établis depuis mars 2001,

[…]

  1. Réaffirme que la création par Israël de colonies de peuplement dans le Territoire palestinien occupé depuis 1967, y compris Jérusalem-Est, n’a aucun fondement en droit et constitue une violation flagrante du droit international et un obstacle majeur à la réalisation de la solution des deux États et à l’instauration d’une paix globale, juste et durable;
  2. Exige de nouveau d’Israël qu’il arrête immédiatement et complètement toutes ses activités de peuplement dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et respecte pleinement toutes les obligations juridiques qui lui incombent à cet égard;
  3. Souligne qu’il ne reconnaîtra aucune modification aux frontières du 4 juin 1967, y compris en ce qui concerne Jérusalem, autres que celles convenues par les parties par la voie de négociations;
  4. Souligne qu’il est essentiel qu’Israël mette un terme à toutes ses activités de peuplement pour préserver la solution des deux États, et demande l’adoption immédiate de mesures énergiques afin d’inverser les tendances négatives sur le terrain, qui mettent en péril la solution des deux États;
  5. Demande à tous les États, compte tenu du paragraphe 1 de la présente résolution, de faire une distinction, dans leurs échanges en la matière, entre le territoire de l’État d’Israël et les territoires occupés depuis 1967;

Dans un communiqué, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas a estimé que « les Etats-Unis n’étaient plus qualifiés pour parrainer le processus de paix« . Ce qui à court terme ne change pratiquement rien, puisque le processus de paix d’une part n’est depuis longtemps qu’une face à l’abri de laquelle Israël poursuit la colonisation et l’épuration ethnique, et d’autre part est inexistante ou presque.

On est donc dans une impasse, elle est dramatique, mais pas franchement davantage qu’avant que Trump se paie un de ces coups de pub’ dont il a le secret.

Luc Delval                  

 

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