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L’agitation autour du boycott de l’Eurovision le confirme : les vies palestiniennes ne comptent pas

Arwa Mahdawi

Il semble qu’il n’y ait aucun moyen acceptable pour les Palestiniens de protester contre l’oppression.

Cette semaine, dans la bande de Gaza. Des Palestiniens inspectent les ruines d’un immeuble détruit par une frappe aérienne israélienne. (Photo : APAImages/Rex/Shutterstock)

Le Concours Eurovision de la chanson a toujours été un exercice de mauvais goût, mais l’édition de cette année pousse les choses à l’extrême. Si vous désirez profiter pleinement du concours de la chanson kitsch, qui aura lieu du 14 au 18 mai à Tel-Aviv, en Israël, vous devrez dans ce cas ignorer le contexte politique sanglant qui l’entoure. En effet, Israël a tellement l’intention de garder l’Eurovision à l’écart de la politique que toute personne qu’il croira susceptible de perturber l’événement se verra interdire l’accès au pays.

L’une des choses les plus frustrantes quand on est Palestinien (je suis moi-même à moitié palestinienne), c’est qu’il semble qu’il n’y ait aucun moyen acceptable de défendre son humanité ou de protester contre l’oppression que l’on subit. Les appels à boycotter l’Eurovision, par exemple, ont été décrits comme diviseurs. Le mois dernier, des célébrités, dont Stephen Fry, Sharon Osbourne et Marina Abramović, ont signé une lettre disant que « l’esprit rassembleur » de l’Eurovision est « attaqué par ceux qui appellent au boycott du concours parce qu’il est organisé en Israël, ce qui détourne l’esprit du concours et, d’un instrument d’unité, en fait une arme de division ».

Mais voyez ce langage ! Une forme pacifique de protestation est décrite comme une « attaque » et une « arme ». Les Palestiniens et leurs partisans sont présentés comme des gens déraisonnables et violents. Pendant ce temps, le contexte élargi est ignoré. Le fait que la plupart des Palestiniens, et même ceux qui vivent à quelques kilomètres à peine de Tel-Aviv, n’ont aucun espoir d’assister à l’Eurovision en raison des sévères restrictions de déplacement qu’on leur impose, est ignoré. Le fait qu’il existe toute une infrastructure – avec, entre autres, un mur frontière en béton et des routes qui appliquent la ségrégation – destinée à séparer les Palestiniens et les Israéliens est ignoré.

À moins d’être déjà allé en Palestine, il est difficile de comprendre la violence quotidienne de l’occupation. Il est difficile de considérer comme établi le fait qu’une personne comme mon père, qui est né en Cisjordanie, ne peut avoir le moindre droit d’y retourner. Il est difficile d’imaginer ce que c’est que de voir ses maisons et son histoire anéanties. Il est difficile de comprendre l’humiliation impliquée dans le franchissement des check-points israéliens si l’on veut rendre visite à un proche dans le village d’à côté. Il est difficile d’imaginer ce que c’est que de s’entendre dire en permanence que vous n’existez pas.

Les Palestiniens ne sont pas déshumanisés que dans la vie, ils ne sont aussi dans la mort. Il suffit de considérer, par exemple, certaines façons de couvrir les violences récentes à Gaza. Selon le Washington Post du 6 mai, « quatre civils israéliens ont été tués (…) et 23 Palestiniens sont décédés ». De la même façon, CNN rapportait que 23 personnes « sont décédées à Gaza » alors que, « en Israël, quatre personnes ont été tuées ». Les vies palestiniennes ne comptent pas. Les médias américains le montrent clairement chaque fois qu’ils parlent des morts de Palestiniens, habituellement décrites à la voix passive les présentant comme des accidents fortuits. C’est bizarre cette façon qu’ont les Palestiniens de continuer à marcher sous les balles ; on ne peut dire qui est à blâmer, vraiment.

En fait, effacez cela. Les Palestiniens sont toujours à blâmer, selon certains organes d’information. La violence israélienne, ne cesse-t-on de nous répéter, est tout simplement de l’autodéfense. « Les militants de Gaza lancent 250 roquettes et Israël riposte par des frappes aériennes », proclamait le New York Times dimanche dernier ; cette présentation omniprésente des faits voudrait vous faire croire que Gaza était paisible jusqu’au moment où le Hamas s’est mis à lancer des roquettes. Ce qui n’est pas mentionné, c’est le fait que les forces israéliennes ont abattu des douzaines de protestataires sans armes ce vendredi, avant que la moindre roquette n’ait encore été lancée ; deux de ces protestataires, dont l’un venait d’avoir 19 ans, ont été tués.

Les morts de Palestiniens telles celles de vendredi n’obtiennent guère de couverture parce que la violence dans la région ne semble avoir de l’importance que lorsque ce sont des Israéliens qui meurent. Le Washington Post et le New York Times ont dit en gros la même chose eux-mêmes quand, lundi, ils ont rapporté que cette violence récente constituait « les affrontements les plus mortels depuis la guerre de 2014 ». Plus de 50 Palestiniens à Gaza ont été tués et plus de 2 400 blessés le 14 mai, l’an dernier, au cours de protestations déclenchées par l’ouverture de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem. Ces quelques derniers jours, en aucune façon, n’ont été témoins des « affrontements les plus mortels » pour les Palestiniens depuis 2014.

La vie à Gaza, sous blocus israélien depuis douze ans, est insupportable. Le chômage dépasse les 50 pour 100, il y a peu d’électricité, moins de 4 pour 100 de l’eau est potable. De plus, il est pratiquement impossible d’y entrer ou d’en sortir ; l’endroit est une prison en plein air. Le blâme de la situation à Gaza est rejeté sur les personnes qui ont élu un gouvernement extrémiste sous la forme du Hamas, mais même l’armée israélienne a admis qu’Israël devait améliorer les conditions de vie dans la bande de Gaza s’il voulait éviter davantage de violence encore.

Il est difficile d’imaginer ce que c’est que de s’entendre dire qu’il n’y a aucune façon correcte de protester contre ce traitement. La résistance par la violence est manifestement hors de question. Mais c’est également le cas, apparemment, pour toutes les formes non violentes de résistance, comme le mouvement de boycott, désinvestissement et sanctions que les États-Unis tentent de rendre illégal. La seule chose acceptable que vous pouvez faire en tant que Palestinien, semblerait-il, est tout simplement de la fermer et de mourir. Et, pour l’amour de Dieu, ne protestez surtout pas contre l’Eurovision !


Publié le 9/5/2019 sur The Guardian
Traduction : Jean-Marie Flémal

 

 

 

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