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L’accord de paix de John Kerry au Moyen-Orient est un désastre

Gideon Levy

Son échec est assuré, même si on arrive à un « succès ».
Tôt ou tard, la rébellion palestinienne va ressurgir, plus justifiée que jamais.

Si le secrétaire d’État américain John Kerry échoue dans ses efforts, ce sera un désastre ; s’il les mène à bien, c’en sera un bien plus grand encore.

Un échec est susceptible de marquer le début de ce que le commentateur du New York Times, Thomas Friedman, a appelé « l’Intifada de Bruxelles », une troisième Intifada qui n’impliquera ni bombardements ni violences mais des sanctions et des boycotts internationaux contre Israël. Un échec repoussera les Palestiniens vers les Nations unies, où même les États-Unis pourraient y refermer le parapluie de leur veto automatique et aveugle qui a toujours protégé Israël. Enfin, un échec pourrait aussi raviver le feu de la rébellion dans les territoires.

Mais un succès pourrait être encore plus inquiétant. Kerry n’est pas un médiateur honnête, parce que les États-Unis ne peuvent l’être non plus – pas même le président américain Barack Obama, aussi décevant que ce soit. L’allié absolu d’un camp ne peut jamais être un intermédiaire loyal, ni en affaires, ni en diplomatie. Un allié incapable de tirer parti de la dépendance de son protégé pour proposer un accord honnête ne peut aboutir à rien qui puisse résoudre les problèmes fondamentaux.

Au lieu de cela, le jeu consiste aujourd’hui à exploiter la faiblesse de l’Autorité palestinienne. Alors que le monde arabe combat ses propres régimes et que le monde occidental est las de cet interminable conflit, les Palestiniens sont abandonnés à leur triste sort. L’Amérique essaie de les mettre à genoux et de les soumettre. Si elle y parvient, ce sera un désastre.

Ce sera non seulement malhonnête, mais futile. Si Kerry réussit et si les Palestiniens signent la lettre de reddition, 80% des colons resteront en place ; Jérusalem ne sera pas réellement répartie – certainement pas assez pour servir de double capitale ; la vallée du Jourdain restera aux mains d’Israël, qu’elle soit prêtée à bail, louée ou empruntée; l’État palestinien imaginaire sera démilitarisé; Gaza restera assiégée, piégée et oubliée; le Hamas, qui représente en gros la moitié du peuple palestinien, continuera à être traité comme un paria ; Israël sera reconnu comme un État juif strictement kasher et garanti comme tel par l’Autorité palestinienne ; le droit au retour sera refusé à jamais pour tous les exilés et réfugiés palestiniens sans exception ; et il sera répondu favorablement aux exigences – israéliennes, bien entendu – d’« accords sécuritaires ».

Les Palestiniens, dont 7.000 ont été tués depuis 2000, n’ont pas de problèmes de sécurité ; leur existence et leur bien-être seront garantis et totalement assurés.

Et qu’adviendra-t-il alors ? Cette solution tiendra-t-elle ne serait-ce qu’un seul instant ? Les millions de Palestiniens vont-ils courber la tête par soumission et reprendre avec bonheur leurs occupations quotidiennes, aux côtés de 80% de leurs voisins non invités, qui ne sont là qu’avec leurs aspirations à la propriété, au messianisme et à la dépossession et dont certains vivent sur des terres privées de Palestiniens ?

Célébreront-ils leur indépendance dans les rues de Shuafat, leur nouvelle capitale éternelle ? Et les réfugiés des camps et les exilés disséminés aux quatre coins du monde renonceront-ils à leur rêve ?

Le Hamas sera-t-il désarmé ? Tout cela parce que Kerry a insisté et que Mahmoud Abbas a cédé ?

John Kerry

« L’allié absolu d’un camp ne peut jamais être un intermédiaire loyal, ni en affaires, ni en diplomatie. Un allié incapable de tirer parti de la dépendance de son protégé pour proposer un accord honnête ne peut aboutir à rien qui puisse résoudre les problèmes fondamentaux. »

Rien de tout cela n’arrivera, naturellement. Kerry propose la soumission et Abbas pourrait être obligé de signer. Obama regarde ce qui se passe à distance sûre, de crainte que l’échec ne lui soit attribué. Mais l’échec est garanti, même si l’affaire « réussit ». Il pourrait y avoir une chance (infime) que ces accords se concrétisent. Et alors, quoi ? Tôt ou tard, la rébellion palestinienne ressurgira, plus justifiée que jamais.

Les réfugiés, dont les problèmes n’auront pas été résolus, les fermiers, à qui les terres n’auront pas été restituées, le Hamas, qui a été ignoré, et les mouvements de gauche n’accepteront pas l’accord. Ils ne seront pas en mesure de l’accepter.

Et, alors, le désir profond de la plupart des Israéliens sera exaucé. Une fois de plus, ils pourront dire au monde : Vous voyez ? Nous avons fait concession sur concession et ils nous ont trahis ; nous avons donné tant et plus et ils en sont revenus au terrorisme. Ils sont comme des bêtes, exactement comme après le désengagement. Les perspectives d’une solution réelle s’éloigneront encore plus et, cette fois, pour toujours peut-être.

Je suis tombé sur Friedman à l’aéroport, la semaine dernière, au moment où il quittait le pays suite à ses entretiens à Jérusalem et Ramallah. Le commentateur très respecté a exprimé le sentiment qu’il s’en passait bien plus sous la surface que ce qu’on voyait. Et mon cœur s’est rempli d’une grande crainte.


Publié sur Haaretz le 13 janvier 2014.
Traduction : JM Flémal.

Gideon Levy est journaliste au quoitidien israélien Haaretz.
Il a publié : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009

 

 

Gideon Levy est journaliste au quoitidien israélien Haaretz.

Il a publié : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009

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