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La vie de camp : Le bon, le moins bon et le mauvais

Huda Dawood

Quelles sont les images qui vous viennent à l’esprit quand vous entendez le mot « camp » ? En Occident, vous pensez probablement à la nature, à des grillades sur un feu et à des randonnées. Mais, quand il s’agit du Moyen-Orient, votre image mentale est probablement occupée par des réfugiés entassés dans des bâtiments délabrés, des rigoles d’eaux usées courant à même les rues et des gosses affamés mendiant des piécettes.

Vue du camp depuis la maison de Huda.

J’ai grandi dans le plus grand camp de réfugiés du Liban, celui dont on parle le plus dans les infos en raison de ce qui est souvent perçu comme « folie et chaos » : Ein El-Helweh. Mais, pour moi, c’est simplement « chez moi » – 80 000 personnes entassées dans un carré de 1,5 km de côté. Il est souvent éprouvé par la violence, parcouru de voitures bruyantes et d’une foule trop dense et ses rues sont sales. Pourtant, c’est là que je me sens le mieux quand je fais une pause entre deux séjours à l’université ; c’est là que je retourne pour la cordialité des gens.

Le camp, à mes yeux, c’est ma vieille école primaire, Al-Naqoura, et le chemin étroit où, mes amies et moi, nous nous arrêtions régulièrement après avoir couru avec nos cartables emplis de livres. C’est la vieille dame, Oum Mahmoud (la mère de Mahmoud), qui vend de l’hitalleye (une douceur faite de lait et de sucre) et du tormos (des haricots au sel et au citron) aux écoliers. Ce sont les fenêtres et les portes bleues des écoles de l’UNRWA, qui m’embarrassaient quand j’étais plus jeune, parce qu’elles ressemblaient à des prisons, avec leur couleur trop uniforme. C’est mon école secondaire et le prof de math qui craignait le bruit des balles – et se cachait sous la table quand il se faisait entendre. Pendant ce temps, nous courrions tous vers les fenêtres pour voir ce qui se passait, au moins jusqu’au moment où nous comprenions que c’était grave et que nous aurions plutôt dû avoir peur.

Le camp, pour moi, c’est l’esprit magique de l’Aïd (le jour férié islamique marquant la fin du ramadan). C’est la prière de l’Aïd le matin, le Takbir (« Dieu est grand », dans un chant ou une incantation) venant de la mosquée et les trajets jusqu’au cimetière pour honorer les défunts. Ce sont les gens qui se rendent mutuellement visite en apportant des douceurs qu’ils ont préparées chez eux, comme le Kaak El-Eid – des biscuits saupoudrés de sucre impalpable, confectionnés par des voisins qui se sont réunis au cours des journées précédant la fête afin de les préparer. C’est l’Eideyeh (de l’argent que les parents et les personnes plus âgées donnent aux enfants et aux adolescents le premier jour des congés de l’Aïd) et le sentiment de responsabilité lorsque vous grandissez et que vous commencez à donner au lieu de recevoir. Ce sont les nouveaux vêtements que nous avons achetés au souk (marché de rue), autant pour nous-mêmes que pour les personnes dans le besoin. Les prix sont moins élevés là que dans les magasins situés hors du camp, de sorte que nous avons été habitués à voir des Libanais venir y acheter leurs vêtements aussi.

Ain Helwé (Copy)

Ce sont les rues rendues bruyantes les jours de fête par les chevaux qu’on peut louer pour pas grand-chose, les balançoires de bois et de métal sur lesquelles on s’amuse. C’est moi et mes amies qui supplions nos parents de nous laisser jouer dehors une heure de plus.

C’est le rassemblement pour un sit-in ou une manifestation de soutien à la cause palestinienne. C’est l’accent palestinien que nous utilisons à l’aise dans le camp sans crainte d’être ridiculisés ou traités différemment par une société au sein de laquelle nous sommes privés de nombreux droits. En lieu et place, nous pouvons être fiers de notre héritage, sans éprouver le besoin de le dissimuler.

Ce sont les chauffeurs de taxi et leurs longues histoires, et ce sentiment de bonheur quand ils vous appellent Khayta (« ma sœur » en arabe, avec un accent palestinien). Ce sont les enfants de mon quartier qui se servent d’un petit sac rempli de vieux vêtements en guise de ballon, obligés d’être créatifs quand ils n’ont pas d’autre choix.

Ce sont les lycéens bûcheurs qui étudient à la lueur d’une bougie quand l’électricité est coupée, souvent pendant sept heures et plus par jour. Les jeunes espèrent quitter le camp pour recevoir un meilleur enseignement et vivre dans un meilleur environnement. Mais bien d’autres quittent l’école pour aller travailler ou pour rejoindre une milice et porter des armes.

Tous ces souvenirs me sont précieux. Toutefois, ils ne peuvent masquer la facette sombre du camp, ils ne peuvent me convaincre que c’est un endroit salutaire pour vivre et élever des enfants. Oui, je suis habituée au bruit des balles, mais je ne veux pas perdre quelqu’un que j’aime à cause de l’une d’elles. Oui, c’était amusant de jouer dans les rues parce que nous n’avions pas de meilleur endroit, mais je ne veux pas que mes enfants fassent la même chose. Nous devons faire reculer l’ignorance et la violence afin de créer un endroit plus sain pour la prochaine génération – et pour préserver la pureté et la vie même de la cause palestinienne.


Publié le 9 mai 2016 sur We are not Numbers
Traduction : Jean-Marie Flémal

Huda Dawood

 Huda Dawood, 21 ans, est une réfugiée palestinienne de Saïda, au Liban. Son père est originaire de Gaza, qu’il a quittée pour le Liban à l’âge de 17 ans. Huda y a toujours de nombreux proches. Elle est actuellement en dernière année à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), où elle étudie l’économie en même temps qu’elle suit une mineure en mathématiques. Elle aime écrire pour exprimer ses pensées et ses rêves d’une existence meilleure pour sa famille – l’idéal serait dans sa patrie, la Palestine. Huda avait toujours rêvé de suivre les cours de l’AUB et, un jour, elle a gagné une bourse d’études. « Je crois que les rêves se réalisent vraiment ! » ‘

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