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La vacuité morale des libéraux israéliens

Jonathan Cook

Dans leur défense à géométrie variable des droits de l’homme, les libéraux israéliens ont révélé par inadvertance qu’ils n’étaient pas si éloignés que ça du gouvernement de droite qu’en public ils disent abhorrer.

Les violations des droits de l’homme commises par leur gouvernement ont tellement indigné les libéraux israéliens qu’ils ont lancé une campagne de désobéissance civile – du jamais vu. Plusieurs centaines d’entre eux ont répondu à l’appel de rabbins demandant de cacher les victimes dans leurs propres maisons afin de les protéger des services de sécurité israéliens.

Préoccupation morale

Alors que l’atmosphère se dégradait rapidement, des universitaires, des médecins, des pilotes, des directeurs d’établissements scolaires, des avocats et d’autres encore ont refusé d’être complices de la politique d’oppression d’Israël.

En janvier, une foule de personnalités littéraires respectées, dont Amos Oz et David Grossman, ont rappelé au Premier ministre Benyamin Netanyahou qu’il était impératif «d’agir moralement, humainement et avec la compassion digne du peuple juif… Sinon, nous n’aurons aucune raison d’exister», ont-ils affirmé.

En dehors d’Israël, les organisations juives ont exceptionnellement sonné l’alarme, avertissant que les actions d’Israël «trahiss[aient] les valeurs fondamentales que nous partageons en tant que Juifs».

Mais cette vague de préoccupation morale n’a été aucunement exprimée au nom des Palestiniens. Non, c’est le sort exceptionnel de quelque 40.000 demandeurs d’asile africains, originaires principalement du Soudan et d’Érythrée, qui a ébranlé la conscience des libéraux israéliens.

Le gouvernement israélien a en effet lancé en janvier dernier un programme d’expulsion de ces réfugiés originaires de zones de guerre qui ont trouvé refuge en Israël avant que le pays ne parvienne à achever la construction d’une clôture à travers le Sinaï en 2013 pour les empêcher de passer.

Les demandeurs d’asile se voient désormais offrir le « choix » entre, d’une part, l’expulsion vers l’Afrique, avec les risques de persécution, de torture et de mort éventuelle qu’implique un tel retour et, d’autre part, un emprison­nement d’une durée indéterminée en Israël.

Le pays de destination, le Rwanda, reçoit 5.000 dollars pour chaque demandeur d’asile qu’il accepte. Mais selon certains rapports, le Rwanda est en train de revenir sur sa promesse de leur accorder le statut de résident, forçant les réfugiés soit à retourner dans les régions d’où ils ont fui initialement, soit à faire la périlleuse traversée de la Méditerranée pour rejoindre l’Europe.

Leur traitement est en effet choquant et constitue une violation flagrante des conventions internationales relatives aux droits des réfugiés ratifiées par Israël.

Indication du peu de compassion officielle envers les réfugiés : seulement dix d’entre eux ont obtenu l’asile en Israël – une minuscule fraction du nombre total de demandeurs, surtout si l’on compare ce chiffre aux plus de 80% de Soudanais et d’Érythréens qui obtiennent le statut de réfugié 1 dans de nombreux pays européens.

Pendant ce temps, les ministres du gouvernement israélien ont à maintes reprises tenu des propos haineux à l’encontre des Africains, les qualifiant de « cancer » et de « risque sanitaire », ce qui à son tour a alimenté les campagnes de haine publique et une mentalité de lynchage.

Il est compréhensible que les libéraux israéliens ressentent une honte profonde face à un tel comportement. Après tout, la raison déclarée de la création d’Israël était d’en faire un sanctuaire pour les réfugiés juifs confrontés en Europe à la haine raciale endémique et à la persécution qui ont abouti à l’Holocauste.

Israël a coutume de se décrire comme un pays de réfugiés. Les conventions qu’il bafoue ont été rédigées précisément en reconnaissance du sort des juifs fuyant l’Europe.

Catastrophe de relations publiques

La campagne d’opposition à la politique du gouvernement vis-à-vis des réfugiés africains en Israël est dirigée par des responsables religieux. Des rabbins ont exhorté les Israéliens à faire honte au gouvernement en promettant de cacher les Africains dans leurs caves et leurs greniers afin de contrecarrer les projets de déportation.

Cela a pour but de faire écho à la façon dont des Européens ont courageusement tenté de sauver des juifs des griffes des nazis – notamment la petite Anne Frank, auteure d’un journal intime devenu célèbre, qui a plus tard péri dans un camp de concentration.

Les pilotes de la compagnie aérienne nationale israélienne El Al et le personnel de l’aéroport ont publiquement refusé de renvoyer les demandeurs d’asile dans leurs dangereux pays, rejoignant les protestations publiques de psychologues, avocats et professeurs, entre autres.

Un groupe de 350 médecins, y compris des chefs de départements hospitaliers, ont ainsi déclaré qu’ils s’opposent à ces déportations parce qu’elles engendreraient « un mal parmi les plus graves connus par l’humanité ».

Et, véritable catastrophe de relations publiques pour Netanyahou et son gouvernement, les survivants de l’Holocauste et leurs organisations ont dénoncé haut et fort cette politique, citant les mots d’Elie Wiesel, rescapé de l’Holocauste, à l’ONU en 2005 : « Le monde n’apprendra-t-il donc jamais ? ».

Le choc et l’indignation des libéraux israéliens – bien qu’ils soient les bienvenus et procurent un certain plaisir – ont néanmoins révélé la vacuité éthique de cette inédite campagne de résistance civile.

Générosité à peu de frais

Il semble que les libéraux israéliens soient prêts à se montrer solidaires avec les demandeurs d’asile africains uniquement parce qu’il s’agit là d’un acte de générosité relativement facile – un acte d’humanitarisme qu’ils n’osent en revanche pas étendre aux Palestiniens.

Beaucoup de Palestiniens sont eux aussi des réfugiés. Ils le sont devenus lors de la création d’Israël en tant qu’État juif autoproclamé sur leur terre et de la campagne de nettoyage ethnique qui l’a rendue possible en 1948 – ce que les Palestiniens appellent leur Nakba, ou Catastrophe.

Israël a refusé de permettre à ces Palestiniens de rentrer chez eux. Plusieurs millions d’entre eux vivent depuis des décennies dans des conditions abjectes dans des camps de réfugiés éparpillés à travers le Moyen-Orient.

Pendant ce temps, les Palestiniens des territoires occupés ont été et demeurent confrontés à des violations effroyables des droits de l’homme – commises, dans leur cas, non pas par l’intermédiaire d’un tiers en Afrique, mais directement par l’État d’Israël.

Où sont la solidarité et les campagnes de désobéissance civile en faveur de ces Palestiniens qui souffrent depuis 70 ans ? Seul un petit nombre d’Israéliens d’extrême gauche – pour la plupart anarchistes – se sont tenus à leurs côtés.

Ils se sont joints aux Palestiniens lors, par exemple, de manifestations dans les communautés agricoles de Cisjordanie telles que Bil’in et Nabi Saleh, tenant tête aux soldats israéliens – armés et souvent violents – dans leur lutte contre le vol de terres palestiniennes en vue de l’expansion des colonies juives.

En fait, loin d’afficher leur solidarité avec les Palestiniens, de nombreux Israéliens libéraux ont exigé un traitement toujours plus sévère à leur encontre.

L’écrasante majorité des Israéliens a ainsi célébré la récente incarcération d’Ahed Tamimi, l’adolescente de 17 ans de Nabi Saleh qui a giflé un soldat qui avait fait irruption chez elle. Quelques instants plus tôt, l’unité de ce soldat avait tiré sur son cousin de 15 ans qui avait eu le malheur d’escalader un mur pour voir ce que faisaient les forces israéliennes dans son village, le blessant gravement à la tête.

Les enfants palestiniens qui jettent des pierres peuvent maintenant écoper de vingt ans de prison et leurs parents risquent d’être renvoyés de leur travail. Les deux tiers des enfants palestiniens arrêtés par les services de sécurité israéliens déclarent avoir été battus ou torturés.

Cependant, Ahed et ces autres enfants ne sont pas des Anne Frank palestiniens aux yeux des libéraux israéliens. Ce sont des « terroristes ».

La vague d’indignation qu’a suscitée le malheur des demandeurs d’asile africains est un peu le «moment Trump» d’Israël, faisant étrangement écho à la récente effusion de rage des libéraux américains contre la personnalité facilement détestable du président américain Donald Trump.

Ces mêmes Américains sont pourtant restés silencieux lorsque les prédécesseurs de Trump menaient des guerres agressives à travers le monde et violaient le droit international avec leurs programmes d’exécutions extrajudiciaires, de « renditions » 2 et de tortures.

De même, une sorte de transfert semble se produire chez les libéraux israéliens, qui se concentrent sur un scandale certes grave mais isolé afin d’éviter de faire face à des abus beaucoup plus vastes et de longue durée dans lesquels ils sont personnellement impliqués.

Un exemple souligne ce paradoxe : l’association Rabbis for Human Rights 3 a appelé les communautés agricoles des kibboutz et des moshav à engager leur autorité morale dans la campagne consistant à cacher les réfugiés africains. Or, ces communautés ont été établies sur les maisons détruites des réfugiés palestiniens forcés à l’exil en 1948. Et ces mêmes communautés agricoles ont interdit à tous les citoyens palestiniens d’Israël – une personne sur cinq – de vivre dans ces communautés. Toutes sont restées ethniquement « pures ».

Dans leur défense morale à géométrie variable des droits de l’homme, les libéraux israéliens ont révélé par inadvertance qu’ils n’étaient pas si éloignés que ça du gouvernement de droite qu’en public ils disent abhorrer.

Une grande partie du soutien aux demandeurs d’asile africains, y compris de la part des écrivains les plus célèbres d’Israël, a mis en évidence le nombre insignifiant de ces derniers à présent qu’un mur à travers le Sinaï bloque l’entrée de réfugiés supplémentaires. Si la totalité des 40.000 réfugiés étaient autorisés à demeurer en Israël, ils représenteraient moins de 0,5% de la population israélienne, fait-on régulièrement remarquer.

Hantise démographique

Comparez ce chiffre avec la population palestinienne. Un cinquième des citoyens israéliens sont palestiniens, ceux-là même qu’Israël n’a pas réussi à expulser en 1948. Combinés aux Palestiniens vivant sous le contrôle militaire agressif d’Israël dans les territoires occupés – dans le « Grand Israël » que Netanyahou est en train de bâtir –, ils constituent la moitié de la population.

Quand il est question des Palestiniens, les libéraux israéliens semblent peu différents des partisans de Netanyahou. Tous sont préoccupés par le maintien d’Israël en tant que forteresse juive. Tous veulent voir des murs érigés pour empêcher les non-juifs d’entrer, qu’ils soient palestiniens dans les territoires occupés ou réfugiés africains.

Tous qualifient les Palestiniens, citoyens d’Israël ou victimes de l’occupation, de « péril démographique » et de «talon d’Achille» de l’État juif. Tous craignent une dilution de la judaïté d’Israël.

En bref, tant les libéraux que les partisans de la droite en Israël sont obsédés par la démographie – le pourcen­tage de juifs par rapport aux non-Juifs 4 – et par la préservation des privilèges réservés aux juifs. Tous préparent le terrain pour de futures violations des droits des Palestiniens ainsi que d’autres vagues progressives de nettoyage ethnique.

Les Israéliens d’origine européenne, éduqués et libéraux – ceux qui dominent le monde universitaire et les professions menant aujourd’hui la révolte contre la politique migratoire du gouvernement – peuvent se permettre d’apaiser leur conscience sur le dos d’une population d’Africains qui restera limitée en nombre et marginale. Il est en effet peu probable que ces réfugiés deviennent plus que balayeurs de rue ou plongeurs dans les restaurants de la libérale Tel Aviv.

“On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs”
“Le nettoyage ethnique, c’est un sale boulot mais faut bien que quelqu’un le fasse”

Netanyahou et la droite, cependant, comptent sur le soutien d’Israéliens beaucoup plus pauvres, souvent des juifs qui ont immigré en Israël depuis les pays arabes et qui sont victimes de la discrimination manifeste des Israéliens libéraux.

La droite a perpétuellement besoin de créer des épouvantails (non-juifs) afin de consolider sa base de pouvoir politique parmi cette tranche de la population israélienne. Il a été facile pour la droite d’attiser les craintes vis-à-vis des réfugiés africains en les dépeignant comme des parasites venus « voler nos emplois et nos femmes ».

Humanisme pragmatique

Employant une tactique alarmiste qui rappelle celles utilisées contre les Palestiniens, Netanyahouaverti en 2012 que 60.000 Africains – la population vivant en Israël à l’époque – « pourraient devenir 600.000 et peut-être même compromettre l’existence d’Israël en tant que démocratie juive ».

Le gouvernement de Netanyahou décrit régulièrement les réfugiés africains comme des « infiltrés illégaux » – un terme beaucoup plus sinistre que ce qu’il peut laisser entendre aux non connaisseurs.

« Infiltrés » est en effet le nom donné aux Palestiniens qui essayèrent de retourner chez eux après leur expulsion en 1948. Une ancienne loi israélienne avait de fait donné carte blanche aux responsables de la sécurité israélienne pour tirer sur ces « infiltrés ».

Dresser un parallèle entre les réfugiés africains et ces Palestiniens est sans conteste une forme d’incitation à la haine délibérée de la part du gouvernement. 

Si cette tactique n’a peut-être pas fonctionné avec les libéraux israéliens, elle ne leur a pas non plus ouvert les yeux sur leur propre hypocrisie. Leur humanitarisme est pragmatique, pas moral.

La terrible souffrance qu’Israël inflige aux réfugiés africains ne donne-t-elle pas aux libéraux israéliens l’occasion de réaliser que les Palestiniens subissent des abus similaires depuis sept décennies ?

Le temps n’est-il pas enfin venu pour les libéraux israéliens de mener une campagne de désobéissance civile en faveur non seulement des Africains mais aussi des Palestiniens ?


Cet article de Jonathan Cook traduit de l’anglais a été publié par Middle East Eye en français le 6 février 2018

Jonathan Cook est un journaliste anglais basé à Nazareth depuis 2001 dont vous trouverez pas mal d’articles en français sur ce site.

Il a écrit trois ouvrages sur le conflit israélo-palestinien et remporté le prix spécial de journalisme Martha Gellhorn. www.jonathan-cook.net

A lire aussi : 
– les articles de la rubrique “démographie”, dont : “La hantise de la mise en minorité des juifs entre Jourdain et Méditerranée : ne vous tracassez plus, c’est fait !” (septembre 2013)

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Notes   [ + ]

1. En Belgique (dont le gouvernement actuel, de droite, ne se caractérise certes pas par une attitude outrageusement favorable aux demandeurs d’asile), selon les données officielles du Commissariat Général aux Réfugiés et Apatrides (CGRA) pour le mois de janvier 2018, 119 décisions définitives ont été prises en ce qui concerne des demandeurs d’asile originaires d’Érythrée, dont 115 octrois du statut de réfugié et seulement 4 refus, soit un taux d’acceptation de 96,6% – NDLR
2. La Belgique aussi y a participé. Voir : «L’archipel des prisons secrètes de la CIA» par Giulietto Chiesa, dans Le Monde Diplomatique de août 2006 : “… Le 11 septembre 2001, date des attentats de New York et de Washington, marque le lancement de la « révolution impériale ». En tant que membre de la commission spéciale d’enquête du Parlement européen sur « la supposée utilisation par la CIA de pays européens pour le transport et la détention illégale de personnes »,j’ai entendu répéter, à chaque entretien, que le 11-Septembre imposait des « changements nécessaires » dans les règles du jeu international.

Bref, comme l’affirme M. Dan Fried, sous-secrétaire d’Etat américain chargé des affaires européennes et euro-asiatiques, les États-Unis « font face à une nouvelle menace », et chacun doit comprendre que « le système légal en place est incompatible avec la nouvelle bataille qu’exige cette guerre ». Cette argumentation, sur des tons plus ou moins différents, a été reprise, devant des parlementaires européens, par M. Richard Durbin, sénateur démocrate de l’Illinois, par M. Arlen Specter, sénateur républicain de Pennsylvanie, ainsi que par le représentant démocrate de Floride, M. Robert Wexler.

En Europe, il est courant d’affirmer que la torture est illégale, injustifiée, et même inutile pour établir la culpabilité d’un accusé. En revanche, le discours public américain, même dans les médias les plus sérieux, a gravement dérapé sur cette question. Des auteurs prestigieux n’ont pas hésité à établir des distinguos, parfois scabreux, entre la « torture tout court », des « degrés de torture », et la torture en « certaines circonstances ».

Des membres du gouvernement des États-Unis (dont le vice-président Richard Cheney et le ministre de la défense Donald Rumsfeld) ainsi que des fonctionnaires de tous les niveaux de l’administration Bush ont jugé « inacceptable » l’invocation des droits humains s’agissant de présumés terroristes. Des juristes conservateurs – dont l’actuel ministre de la justice Alberto Gonzáles – ont concocté de nouvelles catégories juridiques, comme celle d’« ennemis combattants », pour dénier aux suspects de complicité de terrorisme l’application des droits garantis par les conventions internationales. Une décision de la Cour suprême du 7 juillet 2006 affirme que l’article 3 des conventions de Genève s’applique au conflit avec Al-Qaida. Le Pentagone s’est incliné devant cette décision.

M. Wexler a réfuté avec véhémence l’objection selon laquelle les extraordinary renditions (« arrestations extraordinaires », c’est-à-dire l’interpellation clandestine, par des agents secrets sans mandat d’arrêt judiciaire, de suspects n’importe où dans le monde, pour les conduire dans des prisons cachées où ils peuvent être soumis à la torture) pourraient être assimilées à un terrorisme d’Etat. « Même si nous faisons des choses illégales, nous a-t-il déclaré, ou si nous faisons du mal – et je sais que parfois il peut s’agir de choses épouvantables – nul ne peut nous placer sur le même plan que les terroristes. » […] 
«Certes, les engagements au sein de l’OTAN n’autorisaient pas les violations, par Washington et les services secrets américains, des droits humains et des lois internationales. Mais, d’après le rapport de M. Dick Marty, président de la commission des questions juridiques et des droits de l’homme de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, de nombreux Etats de l’Union « n’ont pas été victimes de machinations américaines », puisqu’ils y auraient « participé volontairement » à différents degrés.

Voilà pourquoi, sous différents prétextes, les gouvernements et les autorités européennes entendus par la commission ont, pour certains, refusé de collaborer à l’enquête, pour d’autres, nié ou opposé des démentis peu crédibles. C’est le cas, notamment, des gouvernements de Pologne et de Roumanie, deux Etats très fortement soupçonnés d’héberger ou d’avoir hébergé, dans des prisons secrètes, des détenus enlevés clandestinement par la CIA dans diverses régions du monde. Les adversaires de l’enquête, en particulier une partie de la droite du Parlement européen, députés polonais, baltes, britanniques et allemands en tête, ont affirmé que les deux commissions d’enquête (celle du Conseil de l’Europe et celle du Parlement européen) n’avaient pas établi la culpabilité de gouvernements européens (ou d’autres niveaux de l’administration). Certains ont même remercié Washington pour sa « grande contribution à la sécurité ».

Ces thèses, qui montrent qu’il y a en Europe des députés plus « américains » que les Américains, ont toutefois été repoussées par la commission du Parlement européen. Une majorité de 25 voix (socialistes, libéraux démocrates et Verts) contre 14, et 7 abstentions, s’est prononcée en faveur de la poursuite de l’investigation.

Le travail d’enquête est allé au-delà des suppositions et des indices. Il existe désormais une documentation précise sur les mille quatre-vingts vols de la CIA ayant fait escale dans des aéroports européens entre le 11 septembre 2001 et la fin de 2005. Preuve est faite que quatorze pays – dont l’Allemagne, la Suède, l’Italie, la Belgique, l’Espagne – ont accueilli des renditions illégales. Deux autres États membres de l’Union européenne, la Pologne et la Roumanie, ont « hébergé », pendant une période qui reste à déterminer, de véritables lieux de détention temporaire et illégale de terroristes présumés. Il s’agit là de violations de l’article 6 du traité de l’Union, ainsi que de la Convention européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

La preuve de trente à cinquante enlèvements et des renditions qui ont suivi a été établie. Dans un seul cas, la magistrature (italienne) a réalisé une enquête complète, repérant et inculpant vingt-deux agents de la CIA intervenus à Milan dans l’enlèvement de l’imam Abou Omar, transféré dans une prison égyptienne où il a été torturé. L’un des chefs de l’espionnage italien, M. Marco Mancini, a été arrêté le 5 juillet pour avoir « coopéré » à cet enlèvement» – NDLR

3. “Rabbins pour les droits humains” – NDLR
4. En août 2017, on pouvait lire dans Haaretz qu’il y a deux fois plus d’Israéliens qui quittent le pays qu’il n’y en a qui viennent s’y installer – NDLR