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La très intéressante idée d’un des « durs » de la majorité gouvernementale israélienne

Un des « durs » parmi les députés qui composent la (très étroite) majorité gouvernementale du gouvernement Netanyahou, Yinon Magal (du parti Habayit Hayehudi),vient d’avoir une idée de génie, qui mérite paradoxalement d’être vivement encouragée. Pour des raisons à coup sûr diamétralement opposées à ses intentions, mais à encourager quand même…

Pour le moment, la campagne BDS obsède véritablement les dirigeants israéliens, que les circonstances politiques internationales ont un peu obligés à mettre leur phobie pour l’Iran temporairement au second plan. C’est donc à propos de BDS que Yinon Magal a phosphoré.

Sur Twitter, Magal écrit que « assez c’est assez » et qu’il est urgent d’empêcher des activistes pro-boycott d’entrer en Israël, afin d’éviter qu’ils ne puissent « saper Israël de l’intérieur« .

On comprend son inquiétude devant la progression du soutien au boycott à l’intérieur même d’Israël quand on lit dans Haaretz qu’un débat a eu lieu pour la première fois à propos de BDS (et plus particulièrement du boycott académique) à l’Université de Tel Aviv, plus précisément au département de sociologie et d’anthropologie, et qu’il est loin d’avoir abouti à la condamnation véhémente et sans nuances qu’on pouvait à priori attendre.

« Ceux qui nous combattent ne seront plus autorisés à venir chez nous. En général, il s’agit d’activistes d’extrême-gauche appartenant au mouvement BDS, qui viennent ici pour contacter des activistes locaux qui ne sont pas moins extrémistes qu’eux et continuent à travailler pour saper le pays« , écrit le député sur Facebook.

Résultat : un avant projet de loi, sur lequel il cherche actuellement à obtenir le soutien de ses collègues, qui vise à interdire l’entrée en Israël aux citoyens étrangers qui défendent le boycott d’Israël. Mais, et c’est là que ce projet a une dimension géniale, il s’agirait aussi d’interdire aux Juifs vivant hors d’Israël qui s’associeraient à un appel au boycott d’utiliser la « Loi du retour » pour « faire leur alya » et obtenir la nationalité israélienne.

Sur Facebook toujours, Magal écrit : « En ce qui concerne les Juifs qui sont autorisés à immigrer au titre de la «Loi du Retour», dans leur cas le Ministre de l’Intérieur pourrait consentir des exceptions, mais ils devront d’abord faire la preuve qu’ils ne travaillent pas pour la destruction de l’Etat d’Israël« .

L’acquisition de la nationalité par tout Juif qui le souhaite cesserait donc d’être automatique, et d’être liée à sa seule appartenance au « peuple juif », pour devenir conditionnelle, aléatoire. Etre juif serait toujours une condition nécessaire, mais plus suffisante. Le changement est absolument fondamental.

Qu’est-ce que la « Loi du retour » ?

Reportons-nous aux grands auteurs. Voici par exemple ce qu’en écrivait Nathan Weinstock [1]; dans « Le Sionisme contre Israël » (Ed. Fr. Maspero, 1969) :

Israël, aboutissement de l’entreprise sioniste est un Etat juif [2], aboutissement, comme le stipule la Déclaration d’indépendance d’Israël et comme en témoignent la Loi du Retour * et la Loi de la Nationalité qui établissent une discrimination fondamentale entre les juifs et les non-juifs. Il se veut non seulement Etat juif, mais surtout Etat sioniste, c’est-à-dire Etat des juifs du monde entier.
La mystique sioniste du retour du Peuple élu dans la Terre promise implique une immigration soutenue qui exclut par elle-même la possiblité du retour des arabes palestiniens (p. 300) […]

Les deux lois fondamentales de l’Etat, la «Loi du retour» (1950) et la «Loi sur la Nationalité» (1952) confirment le caractère uniracial de l’Etat israélien. La première de ces dispositions légales reconnaît d’office la nationalité à tout juif qui vient dans le pays comme immigrant. Quant à la deuxième, elle établit une discrimination scandaleuse entre habitants juifs et arabes.
En ce qui concerne l’acquisition de la nationalité, celle-ci est reconnue de droit aux juifs palestiniens par application de la «Loi du Retour» (art. 1 et 2). Cette discrimination étant réellement trop flagrante, le texte de sert de périphrases. A l’art. 2 il est question d’immigrants «dans le sens de la loi du Retour». Le terme d’«arabe» ne figure pas davantage dans la loi. Il s’agit, selon la formulation délicate de l’art. 3, de «tout individu  qui, immédiatement avant la fondation de l’Etat était sujet palestinien, et qui ne devient pas Israélien en vertu de l’art. 2.»
[…]
Ainsi, les lois fondamentales d’Israël consacrent indubitablement une discrimination d’ordre ethnique, justifiant le refus du retour des réfugiés et instituant au bénéfice des Israéliens juifs une espèce de statut de la nation la plus favorisée. (p. 313 – 314)

C’est sur ce mythe du « Retour » à la terre des ancêtres que se fonde la prétention du gouvernement israélien à représenter tous les Juifs, où qu’ils vivent et quoiqu’ils pensent ou ne pensent pas du sionisme : puisqu’Israël est prétendûment « l’Etat de tous les Juifs » n’est-il pas naturel que les dirigeants de cet Etat puissent s’exprimer en leur nom à tous ?

3epoquesPour conjurer le « péril démographique » – autre obsession des dirigeants israéliens coincés dans leurs contractions – certains d’entre eux, et non des moindres, n’imaginent-ils pas d’ailleurs d’attribuer d’office, sans même qu’ils la demandent, la nationalité israélienne et le droit de vote qui va avec à tous les juifs du monde ?

Cela écarterait, imaginent-ils, le risque de voir très prochainement les Juifs devenir minoritaires « entre le Jourdain et la mer » sous l’effet d’une démographie plus dynamique dans la population arabe palestinienne.

Or, voilà que Yinon Magal, afin de contrer BDS, remet en cause ce fondement de la doctrine sioniste, en affirmant dans sa proposition de loi qu’Israël ne serait plus « l’Etat de tous les juifs » mais « l’Etat de tous les juifs qui ne s’opposent pas à la politique de son gouvernement » consistant à violer éhontément la loi internationale.

Le glissement de sens serait fondamental : devenu conditionnel le «Droit au Retour» s’effondre sur lui-même.  Car ou bien, comme le soutiennent les colons dont le député est sans aucun doute proche, la «Terre sainte» est un «don de Dieu au peuple juif», ou bien elle ne l’est pas. Mais il sera difficile de soutenir qu’elle est «un don de Dieu aux juifs qui …» ou «…aux juifs que…», d’autant qu’une fois le doigt engagé dans cet engrenage il sera difficile d’éviter qu’au fil du temps d’autres conditions soient ajoutées au gré des circonstances politiques.

Quand il s’agit de violer, consciemment ou inconsciemment, les grands principes, il n’y a que le premier pas qui coûte.

L’avant-projet de Magal, qui affirme avoir déjà obtenu le soutien d’un « nombre considérable » de députés sur son texte, implique donc de réduire à néant une des bases doctrinales du sionisme.

Les conséquences de l’adoption de cette proposition seraient très probablement absolument dévastatrices pour cette idéologie mortifère.

Elle mérite donc, en dépit de son caractère par ailleurs assez répugnant et fondamentalement antidémocratique (pas de quoi s’étonner), d’être soutenue.

Hardi Magal, fonce mon vieux !



* nous soulignons
[1] Que cet auteur ait, postérieusement à sa publication, totalement renié son ouvrage et soit devenu un fervent sioniste ne fait qu’ajouter au plaisir de citer son remarquable travail.
[2] La reconnaisance d’Israël comme Etat juif par les Palestiniens est toujours une des obsessions de la droit israélienne.

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