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La révolution aux frontières (I) : la Jordanie

Jusqu’en 1967, les mouvements révolutionnaires cherchèrent à mener leurs opérations à partir de la Palestine historique, utilisant la Cisjordanie et la bande de Gaza comme bases pour organiser une lutte de libération selon les lignes anticoloniales classiques. La mainmise par Israël sur la totalité de la Palestine historique au lendemain de la guerre des Six-Jours aboutit à un changement radical dans la vision stratégique. Pour le Fatah, cela se traduisit immédiatement par un plan en vue d’une seconde inṭila’qa (déclenchement), la première inṭila’qa ayant été annoncée le 1er janvier 1965.

Deux modes d’action furent suivis simultanément. Premièrement, l’accent fut mis sur l’installation de cellules et le lancement d’opérations en Cisjordanie et à Gaza, dans l’espoir que cela attiserait les sentiments de la population et culminerait par un large soulèvement populaire. Le témoignage d’Abd al-Hamid al-Qudsi commente cet effort. Il fut l’un des cadres entrés clandestinement dans les territoires palestiniens occupés le 9 juin 1967 afin d’effectuer le travail de base. Comme il le rappelle, on faisait passer en fraude des volontaires de Cisjordanie vers le camp d’al-Hama, à Damas, afin qu’ils y soient entraînés. Ce travail fut complété par la fourniture d’armes.

Abu ‘Ali Iyad

Une fois qu’un certain nombre de combattants et de fusils furent sur place, le Fatah envoya Yasser Arafat pour les diriger. À l’époque, et en même temps que Khalil al-Wazir et Abu ‘Ali Iyad, le futur président de l’OLP joua un rôle central dans le développement de l’aile armée du Fatah, al-‘Asifa. Arafat opérait à partir de plusieurs quartiers généraux, les principaux étant situés à Jérusalem, et se déplaçait sans arrêt à travers les territoires palestiniens occupés. Al-Qudsi souligne comment les unités de guérilla étaient mises en place, comment elles opéraient et recevaient du soutien social et il donne également des explications sur la façon dont les autorités israéliennes resserrèrent très fortement leur emprise sur les territoires occupés. En septembre 1967, elles avaient découvert plusieurs cellules et arrêtés nombre de cadres dirigeants.

Cela ne signifia pas la fin de la lutte armée : une deuxième stratégie consista à un installer une présence fida’i à la frontière de la Palestine historique, en créant le long de la frontière jordanienne des bases devant servir de points de ralliement pour des unités de reconnaissance et en faisant traverser le Jourdain à des révolutionnaires armés. Chaque groupe palestinien important avait une ou plusieurs bases. Le récit de la façon dont l’une de ces bases (la plus ancienne base du FPLP) fut créée nous est présenté ici par Hamdi Matar. Les révolutionnaires furent aidés par deux facteurs importants nés de la guerre récente : l’affaiblissement temporaire de la surveillance d’État jordanienne et l’enthousiasme et la sympathie régnant et dans l’armée et dans la société jordaniennes envers l’idée d’une lutte armée en réponse à la défaite de 1967.

Les autorités jordaniennes continuèrent à bloquer la présence fida’i, mais furent incapables de l’étouffer et ces tentatives avortées de réprimer le phénomène fida’i peuvent se voir dans une série d’incidents locaux. Le gouvernement jordanien avait travaillé d’arrache-pied pour faire cesser le développement de l’activité révolutionnaire dans les zones frontalières et ce, déjà avant 1967, et ces souvenirs de Nasir Yusuf illustrent la façon dont des familles locales de la vallée du Jourdain, qui avaient participé aux tâches révolutionnaires, étaient vulnérables à la surveillance serrée et aux sanctions quelques années déjà avant la guerre des Six-Jours. La croissance rapide de la présence fida’i rendit cette politique plus malaisée à appliquer, bien que – comme le montre Yusuf – les arrestations se fussent poursuivies. On avait tendance à éviter les confrontations à grande échelle. L’une d’elles, une tentative des forces de sécurité de vider le camp de réfugiés de Karameh de ses combattants, est décrite dans un témoignage émanant d’un résident local du Fatah dans le camp.

Comme le montre ce compte rendu, la tentative de répression échoua en raison de deux facteurs distincts : le degré auquel les citoyens locaux du camp avaient été mobilisés pour la révolution et la consolidation des nouvelles relations entre les combattants palestiniens et l’armée et la société jordaniennes. Un processus prudent de mobilisation s’était développé depuis les années 1950 et, comme on peut le lire ici, les résidents de Karameh étaient très politisés et faisaient partie d’une grande diversité de groupes politiques et civiques. En 1966, un nombre important d’entre eux furent recrutés pour le Fatah et ils jouèrent un rôle clé dans l’accueil et l’hébergement de révolutionnaires dans le camp de réfugiés, tout en s’assurant que des fermes de la région pourraient être utilisées efficacement pour leur donner une couverture. Les révolutionnaires organisèrent les travailleurs agricoles des fermes en bordure du Jourdain, gagnant ainsi leur coopération, et développèrent des relations avec les tribus jordaniennes locales, puis entrèrent progressivement en liaison avec des gens de l’armée jordanienne de la région. Par-dessus tout, la politique sociale qu’ils poursuivirent joua un rôle majeur dans la mobilisation, y compris des expérimentations éducationnelles telle la création d’unité de scouts, les Ashbāl (cubes) et les Zahrāt (fleurs), qui fournirent une large gamme d’activités aux jeunes. L’attention ici allait à la dimension culturelle, comme le dit Salah al-Ta’mari : il s’agissait de « développer la connexion entre les jeunes et leur cause ».

C’est avec une inquiétude sans cesse grandissante que les Israéliens percevaient cet accroissement de l’activité révolutionnaire le long de la frontière jordanienne et ils entamèrent les préparatifs d’une opération majeure destinée à déraciner les unités révolutionnaires de la vallée du Jourdain. Étant donné le rôle de Karameh comme centre actif, une attaque imminente fut anticipée en ce camp et le choix de rester ou de se retirer fut vivement débattu par les révolutionnaires. Selon une perspective militaire, le retrait était l’option « correcte ». L’un des axiomes de la guérilla était de ne pas combattre dans une guerre de position contre une armée traditionnelle de loin supérieure en nombre. Toutefois, selon une perspective politique, prendre position et combattre était le meilleur choix, du fait qu’un nouveau retrait, si proche de celui qui avait suivi la défaite de 1967, aurait fortement affecté le moral. Certaines unités, dont principalement le FPLP (à l’époque, dirigé militairement par Ahmad Jibril), choisirent de se retirer. D’autres, y compris le Fatah et les forces populaire de l’Armée de libération de la Palestine, restèrent. Comme le raconte Salah al-Ta’amari, ces unités étaient en liaison avec l’armée jordanienne, qui avait installé de l’artillerie lourde dans les collines surplombant la vallée du Jourdain.

L’invasion des forces israéliennes débuta juste après l’aube du 21 mars 1968. Les dégâts furent énormes : la majeure partie du camp de Karameh fut détruite, 175 maisons furent complètement rasées. Les combattants palestiniens à l’intérieur du camp se battirent jusqu’à la dernière extrémité et beaucoup furent tués ou capturés en tant que prisonniers de guerre. Les listes des noms et origines des combattants palestiniens et militaires jordaniens qui tombèrent sont mentionnées ici. Ces soldats jordaniens jouèrent un rôle essentiel en combattant aux côtés des révolutionnaires palestiniens, en dépit des prédictions israéliennes affirmant qu’ils se tiendraient en dehors des combats. Leur artillerie lourde et leurs bonnes positions défensives signifiaient qu’ils étaient capables d’infliger des pertes sérieuses au camp israélien et de forcer finalement l’armée d’invasion à se retirer. La participation jordanienne avait résulté de l’initiative du général Mashur Haditha al-Jazi, qui décrit ici le rôle essentiel de ses unités dans les combats. L’attitude sympathique d’Al-Jazi à l’égard de la lutte armée palestinienne était partagée par de nombreux officiers de l’armée jordanienne et le général commente ici les débats qui avaient lieu dans les cercles officiels à propos de la lutte armée. D’une part, sa position (partagée par plusieurs officiers supérieurs) était que les tâches des combattants fida’i devaient être complémentaires des efforts de l’armée et que « le rôle des forces armées jordaniennes était de préserver les fida’i et, en même temps, de préserver les citoyens ». Ceci contrastait avec la position des personnages officiels, violemment opposés à la présence fida’i.

Mashur Haditha al-Jazi

Bien avant la bataille déjà, le général al-Jazi avait instauré une coordination efficace avec les forces palestiniennes et ouvert une liaison directe avec Yasser Arafat afin de s’assurer que la bataille pourrait être menée avec efficacité. Malgré la mort de dizaines de révolutionnaires et de soldats jordaniens et la destruction du camp de réfugiés lui-même, la bataille constitua une victoire politique majeure, pour les Palestiniens.

La couverture du magazine Time

La réponse à la victoire de Karameh fut immédiate et celle-ci fut célébrée à travers le monde arabe et le monde afro-asiatique, comme on peut le lire dans les articles des principaux journaux arabes. Elle ameuta également l’attention internationale sur l’émergence des révolutionnaires palestiniens en tant que force régionale majeure, comme on peut le voir sur une couverture du magazine Time de l’époque. Par-dessus tout, la victoire signifia que la stratégie de la lutte armée avait obtenu gain de cause et il devint dès lors très difficile pour le régime jordanien d’empêcher ouvertement les forces révolutionnaires palestiniennes d’opérer. Une vague de soutien populaire s’ensuivit rapidement, et des milliers de combattants et de cadres, dont des centaines de femmes, rallièrent les unités fida’i. May Sayigh raconte ici le développement de cet aspect féminin du travail révolutionnaire palestinien en nous proposant une description du rôle des femmes dans la révolution ainsi que l’impact de la révolution sur les femmes actives de Jordanie à cette époque.

Jeunes femmes fida’i en Jordanie

La question de savoir comment incorporer les nouveaux volontaires se mua en un immense défi. Dans la période précédant Karameh, les groupes révolutionnaires palestiniens étaient des réseaux clandestins qui se développaient lentement : leurs cadres tendaient à être supérieurement entraînés et formés, disciplinés et motivés. Dans la période qui suivit Karameh, tous les groupes palestiniens, et particulièrement le Fatah, connurent une croissance phénoménale. En une semaine à peine, le travail révolutionnaire devint un phénomène social de masse impliquant des dizaines de milliers de personnes. La croissance numérique apporta à la révolution des tas d’énergies collectives et de capacités, en particulier dans un endroit comme la Jordanie, qui acquit la renommée d’être « le réservoir de la révolution ». L’action révolutionnaire unit les Palestiniens (qui étaient majoritaires dans ce pays depuis 1948) à leurs compatriotes jordaniens de la rive orientale, qui avaient connu de longue date des liens historiques, sociaux et économiques forts avec la Palestine.

Quand la révolution devint un phénomène de masse, sa présence alla au-delà de la vallée du Jourdain pour gagner les principaux centres urbains aux concentrations de population les plus importantes. Entre 1968 et 1970, tous les secteurs majeures de la société civile jordanienne soutenaient la révolution et seules les institutions de l’État (et les structures et réseaux les soutenant) restaient en dehors de l’arène de la mobilisation révolutionnaire. Cette dynamique nouvelle permit un grand regain de liberté intellectuelle : après des années de censure, les classiques de la pensée politique internationale de même que les écrits arabes critiques se mirent à circuler ouvertement.

Des débats firent rage autour de chaque question tactique et l’un des plus chauds concerna la question des détournements d’avions. Une aile du FPLP (le deuxième groupe fida’i en importance) commençait à recourir à cette tactique (en déclarant avec insistance qu’il ne fallait pas blesser de civils) sous la bannière de « la chasse à l’ennemi partout ». Cette tactique fut rejetée par certains courants du FPLP, de même que par d’autres groupes révolutionnaires, en tant qu’exemple d’« aventurisme » faisant du tort à la révolution. Outre ces questions tactiques très importantes, chaque question politique était discutée et il y eut des expressions ouvertes de républicanisme et d’antimonarchisme, lesquelles accrurent les craintes du régime monarchique de Jordanie. Celui-ci perdait non seulement son monopole de la force, mais il se trouvait aussi au beau milieu d’une crise profonde de légitimité. Désormais incapable de s’en prendre aux activités fida’i en en faisant une question de principe, il annonça son soutien au travail pro-fida’i, tout en réaffirmant son opposition à toute forme d’« illégalité ». Sous cette dernière bannière, un nombre croissant de heurts sans envergure eurent lieu entre les forces du régime et les unités révolutionnaires, durant la période qui suivit Kamareh. Les plus importants de ces accrochages figurent dans une liste de confrontations établie par le Front démocratique de libération de la Palestine (FDLP).

Le régime consolida aussi les réseaux locaux de soutien, dressant ses sujets de la « rive orientale » contre ceux d’origine palestinienne. Cette politique fut menée via le patronage des tribus ainsi qu’à l’aide d’un travail extensif dans les villes de moindre importance et dans les zones rurales. La présence révolutionnaire était plus faible dans ces zones, comme on peut le lire dans les souvenirs de Mahjub ‘Umar, un médecin égyptien qui dirigeait le travail du Fatah dans le sud de la Jordanie. Un aspect important ici concerne les régions rurales du sud et leur sympathie potentielle pour la révolution palestinienne, tout particulièrement partout où des projets de développement social avaient été introduits. Pourtant, le manque de présence révolutionnaire forte dans ces régions signifiait qu’elles restaient vulnérables aux activités en faveur du régime.

Amman 1970 – Combattants de la résistance palestinienne

En effet, l’armée jordanienne recrutait principalement dans ces mêmes régions. Pour le régime, s’assurer le soutien de l’armée dans n’importe quelle opération menée contre les révolutionnaires était essentiel et il se lança par conséquent dans un énorme effort de propagande concentré sur le thème du manque de respect des révolutionnaires envers les autorités et envers la dignité des militaires. Malgré son succès, un certain nombre d’officiers de grades assez élevés se mirent à s’organiser afin de soutenir les révolutionnaires, comme la chose est expliquée en détail dans une interview d’Abu Musa, qui montre la crainte croissante que les petites escarmouches entre le régime et les forces révolutionnaires n’explosent à tout moment en une crise totale. Ceux qui plaidaient en faveur d’une coopération entre l’armée et la présence fida’i finirent par être de plus en plus marginalisés et, parmi ceux-ci, il y eut même le général al-Jazi qui avait été désigné (dans le sillage de Karameh) comme commandant suprême des forces armées jordaniennes. Cette figure conciliante ne contrôlait pas pleinement l’armée et des officiers plus belliqueux refusaient ses ordres au calme, tout en adoptant des positions de confrontation dans les zones urbaines.

En septembre 1970, le régime crut qu’il était en position de force suffisante pour lancer une offensive générale contre la présence fida’i via de lourds bombardements et le siège d’importantes zones urbaines qui étaient devenues des bastions de la révolution. La prochaine source, un médecin égyptien travaillant dans le plus grand hôpital d’Amman, décrit les sévères pertes humaines civiles provoquées par ces bombardements. Des pressions militaires continues amenèrent les révolutionnaires à sceller un accord avec le régime (lequel fut supervisé par la Ligue arabe), requérant le retrait fida’i des villes en échange de l’acceptation par le régime des opérations fida’i dans des zones rurales désignées (principalement dans les forêts de Jerash et d’Ajloun). Cette décision se traduisit par un très large et intense débat palestinien qui suggéra que rester dans les villes aurait pu empêcher le régime d’éradiquer la présence révolutionnaire armée en Jordanie. En tout cas, les forces jordaniennes poursuivirent leurs opérations contre la présence fida’i, en lançant une offensive clé contre les combattants qui s’étaient redéployés dans les forêts de Jerash et d’Ajloun. Après la défaite des forces fida’i dans ces régions en 1971, lancer la lutte armée à partir de la Jordanie était devenu impossible. Les combattants de la révolution palestinienne, de même que des unités qui avaient déserté de l’armée jordanienne, se réinstallèrent au Liban afin d’entamer une nouvelle phase de la lutte.


Original : Revolution on the borders : Jordan
Traduction : Jean-Marie Flémal

Cet article est le cinquième d’une série de 12 chapitres.

Karma Nabulsi est chargée de cours en politique au collège St Edmund Hall de l’université d’Oxford. Elle a rassemblé des érudits pour élaborer un nouveau cours pédagogique sur l’histoire de la révolution palestinienne

Le cours est disponible sur : learnpalestine.politics.ox.ac.uk.

Les chapitres précédents :

La génération de la Nakba

Les Palestiniens dans les armées, syndicats, mouvements anticoloniaux et partis arabes des années ’50

Rêver de la révolution : réseaux clandestins et associations publiques, 1951-1967

De la création de l’OLP à la Naksa de 1967 et à la naissance de la légitimité révolutionnaire