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La révolution aux frontières (II) : la résistance au Liban, 1969-1976

Bien que les Palestiniens eussent eu un passé d’activités révolutionnaires clandestines au Liban, remontant à l’époque de la Nakba, ils ne purent y opérer ouvertement qu’après la guerre de 1967. L’expansion de la présence révolutionnaire palestinienne au Liban pouvait aborder deux besoins vitaux. Le premier était la nécessité d’une base solide pour les luttes politiques, diplomatiques et militaires, ainsi que la nécessité de consolider les activités révolutionnaires. Bien que la Jordanie eût été le principal théâtre d’opérations jusqu’à la fin 1970, l’importance stratégique d’une présence au Liban n’échappa pas aux révolutionnaires palestiniens, tout particulièrement parce que le Liban possédait un terrain idéal pour la lutte armée, avec ses nombreuses montagnes, collines et régions boisées. Une présence plus importante sur le sol libanais était également vitale pour tenter de résoudre l’extrême crise économique, sociale et civique des réfugiés palestiniens. Constituant 10 % de la population du Liban, ces derniers vivaient dans des conditions exceptionnellement pénibles, tout particulièrement après l’élection du général Fu’ad Shahab en pleine civile de 1958. Le nouveau président étendit les pouvoirs de l’impopulaire Deuxième Bureau, le ministère de la sécurité interne, plaçant effectivement les camps de réfugiés palestiniens sous la loi martiale.

Salah Salah

À la fois désarmés et dénués de protection dans un pays fortement militarisé et sectaire, les Palestiniens connurent la persécution, tant individuellement que collectivement. Ils furent également confrontés à des myriades de lois discriminatoires et soumis à un harcèlement quotidien, souvent violent. Les agents de la sécurité limitèrent fortement la construction de logements dans les camps. Ils se livraient extensivement à l’extorsion de fonds, et on peut en trouver des exemples dans ce passage d’une interview de Hamda Juma’a, une cadre qui, toute petite, avait grandi au camp de réfugiés de Tal al-Za’atar. Les résidents du camp étaient soumis à une surveillance constance et placés sous des restrictions arbitrairement décrétées par les fonctionnaires locaux. Même le déplacement d’un camp à l’autre requérait un permis officiel et les forces de sécurité entraient dans les camps à tout moment, harcelant et humiliant souvent les habitants. Quelques aspects de ces pratiques sont décrits dans la prochaine source, une interview de Salah Salah, un organisateur politique qui fut régulièrement arrêté et emprisonné par le Deuxième Bureau au cours des années 1950 et 1960.

La nécessité pour les Palestiniens d’étendre la portée géographique de la lutte armée coïncida par conséquent avec une recrudescence de l’enthousiasme politique chez les réfugiés au Liban, ce qui provoqua une croissance constante du nombre de jeunes, hommes et femmes, qui rejoignirent les partis révolutionnaires. De nouvelles bases furent établies dans le Sud-Liban, particulièrement dans l’Arqub. Là, comme en d’autres endroits, les fida’iyeen comprenaient aussi bien des villageois du Sud-Liban que des Palestiniens. Ces villageois avaient des liens historiques avec la Palestine et, dans un même temps, témoignaient un engagement populaire très solide pour la cause, une sorte de connexion organique qui est commentée ici, dans les mémoires de Hani Fahs, un membre du clergé chiite local qui avait rejoint le Fatah durant cette période.

Hani Fahs

Il y eut un soutien répandu à la révolution palestinienne bien au-delà du Sud-Liban. Parmi les courants politiques populaires à l’époque, il y avait une forte identification morale avec l’anticolonialisme. Elle fut consolidée par le précédent de la lutte algérienne, qui s’était appuyée sur l’installation de bases d’opérations révolutionnaires dans les pays voisins, la Tunisie et le Maroc. Cet engagement moral coïncidait avec des considérations pratiques. D’éminents réformateurs antisectaires libanais, comme Kamal Jumblatt, croyaient que la présence révolutionnaire palestinienne n’était pas seulement une condition préalable pour la libération de la Palestine, mais ils pressentaient également qu’elle pouvait fournir un contrepoids efficace au système sectaire dominant et fermé qui gouvernait le Liban à l’époque. On assista à une combinaison de considérations de principe et de considérations stratégiques, laquelle provoqua un degré remarquable de soutien politique à la révolution palestinienne.

Kamal Jumblatt, deuxième à gauche, à Beyrrouth en 1976. Photo : Philippe Buffon/Sygma/Corbis

Ce soutien transcenda des alliances sectaires et idéologiques : la présence révolutionnaire fut soutenue par la gauche maronite, les panarabistes orthodoxes grecs et catholiques grecs, les communautés chiites dans le Sud, les populations sunnites urbaines et les Druzes du Shuf, entre autres.

Ma’rouf Saad

Ils étaient nombreux à être engagés dans des partis politiques non sectaires tels les socialistes progressistes, les communistes, l’Organisation de l’action communiste, les nationalistes arabes, les nationalistes syriens et les ba’athistes. Tous combattirent activement aux côtés de la révolution et certains de ces groupes bien établis rejoignirent officiellement l’OLP. Les principaux dirigeants politiques libanais de l’époque, dont Kamal Jumblatt, Musa al-Sadr, Ma’ruf Sa’ad, Muhsin Ibrahim et George Hawi, devinrent des figures importantes dans l’histoire de la lutte palestinienne. Comme le montrent les mémoires de Fawwaz Trabulsi, les dirigeants étaient engagés dans la résistance palestinienne, tout en la percevant comme une force qui pouvait les aider dans leur combat en cours pour une réforme plus équitable des structures politiques du Liban.

George Hawi (avec le keffieh), visitant un camp d’entraînement communiste au sud-Liban

En dépit d’un large soutien parmi d’importantes sections de la population libanaise, la présence révolutionnaire palestinienne était fortement contrecarrée par les organes sécuritaires de l’État. Ce fut en partie la résultante de considérations sectaires locales : le pays avait subi une importante guerre civile en 1958, dont les causes sous-jacentes n’avaient pas été résolues – la plus importante étant le pouvoir disproportionné détenu par l’élite politique maronite. Deux visions opposées du Liban avaient surgi de ce conflit : l’une qui insistait sur ses connexions avec les pays voisins et mettait en exergue son identité arabe, l’autre qui mettait l’accent sur les caractéristiques particulières du pays, suggérant que l’identité libanaise était de racines uniquement phéniciennes et, partant, non arabes. Cette seconde vision se nourrissait des craintes suscitées par les changements démographiques. Le pourcentage de maronites par rapport au reste de la population allait décroissant, de sorte que les Palestiniens (dont la plupart étaient musulmans) étaient perçus comme une menace directe contre leur pouvoir. Tel était le discours dominant adopté par la Phalange, un parti qui avait été créé en 1936. Ainsi nommée d’après le mouvement de la Phalange espagnole (Falange Española) et s’inspirant du fascisme italien, la Phalange était le seul parti fasciste à avoir jamais réussi à avoir une présence importante dans un pays arabe. Elle accrut son influence à la suite de la guerre civile de 1958 et était spécialement associée à la promotion de la « pureté » tout en s’opposant à la présence palestinienne. Les craintes démographiques de la Phalange étaient encore accrues par des pressions externes concertées. La stratégie de l’État israélien consistait à promouvoir une escalade de l’hostilité de la droite libanaise envers les Palestiniens et il lança des attaques à grande échelle contre les civils libanais afin de favoriser le ressentiment de la population envers la présence révolutionnaire palestinienne au Liban.

Cette politique se traduisit par une répression régulière des activités révolutionnaires du chef de l’armée libanaise. Les directions palestiniennes furent ouvertement confrontées à cette répression, comme le montre la source que voici. Fait plus important encore, il s’ensuivit des actions populaires libanaises afin de soutenir les Palestiniens, avec un appui politique et militaire proposé par la vaste panoplie de courants de gauche et panarabistes du pays. Comme la chose est illustrée ici, ces partis dénonçaient la répression dirigée contre les forces palestiniennes et réclamaient la liberté d’action pour ces dernières. Outre ce soutien de plusieurs partis, il y eut également de larges actions populaires émanant du monde associatif. La destruction par Israël de la flotte aérienne de la Middle East Airlines à l’aéroport de Beyrouth, en décembre 1968, provoqua des manifestations estudiantines massives de soutien aux combattants palestiniens, manifestations qui se poursuivirent pendant plusieurs semaines. Cette mobilisation s’amplifia encore à la date du 23 avril 1969, une date importante dans l’histoire moderne du Liban. Une marche de masse rassemblant des citoyens libanais et organisée en soutien de la présence révolutionnaire palestinienne se mit en route au square Barbir. Les forces de sécurité tirèrent à balles réelles, tuant deux participants et en blessant de nombreux autres. Le Premier ministre Rachid Karamé démissionna et il s’ensuivit une crise politique qui prit rapidement de l’ampleur. La septième source, émanant du journal de Beyrouth al-Hurriya, illustre la façon dont la crise fut perçue par la gauche libanaise et d’autres partisans de la révolution palestinienne. La crise se termina après les Accords du Caire, proposés par le président égyptien Abdel Nasser et signés par le gouvernement libanais et l’OLP en novembre 1969. En vertu de ces accords, l’action révolutionnaire palestinienne au Liban devenait légitime tout en étant soumise à des règles.

Ces événements politiques coïncidèrent avec l’expulsion rapide du Deuxième Bureau des camps de réfugiés palestiniens et l’instauration du contrôle de ces derniers par l’OLP. Tout cela est décrit dans un extrait d’une interview d’Abu Ta’an, un officier supérieur de l’Armée de libération de la Palestine (ALP), qui rappelle le débarquement naval d’unités de l’ALP au camp de Rashidiya. Le compte rendu d’un cadre local du Fatah, traitant du même épisode, mais sous un angle plus populaire, met en évidence l’importance de la mobilisation de parti.

Ce qu’on a appelé « L’Intifada des camps de 1969 » déboucha sur un environnement social et civique bien plus permissif pour les Palestiniens. La construction de logements fut initiée librement, les restrictions de déplacement furent levées, la vie politique s’épanouit et le travail policier fut désormais géré de façon interne et dirigé par une institution spéciale de l’OLP appelée al-Kifah al-Musalah. Les corps et organisations populaires créèrent une large diversité d’institutions.

Il y avait des organismes importants, comme la Société du Croissant-Rouge palestinien, qui s’occupait de soins de santé et devait combler le vide créé par l’État libanais et par l’ONU, et des institutions comme le Samid, spécialisé dans l’économie et le développement et qui cherchait à engendrer la productivité et la création de revenus dans les zones palestiniennes. Certaines organisations, comme l’Union générale des femmes palestiniennes (GUPW), assumèrent certains de ces rôles tout en poursuivant également une mission plus large de transformation sociale. Le travail social et politique de la GUPW durant cette période est décrit dans un extrait d’une interview de sa secrétaire générale, May Sayigh. 

Dans le domaine civique, la présence révolutionnaire s’étendit et se développa dès le départ de la Jordanie, en 1970-1971, à la suite de Septembre noir. La réinstallation de la majorité des ressources et institutions de l’OLP d’Amman au Liban a donné lieu à une expansion massive d’agences, bureaux et départements révolutionnaires, dont un grand nombre étaient regroupés dans le district de Fakahani à Beyrouth, autour de l’Université arabe. La capitale libanaise était devenue une importante ville révolutionnaire, absorbant des combattants, des cadres, des intellectuels et des artistes venus de la totalité du monde arabe et du Moyen-Orient au sens plus large, et recevant des personnalités et délégations anticoloniales ainsi que des volontaires de tous les continents. Tout en reconnaissant le rôle indiscutable de Beyrouth, la concentration militaire jusqu’au milieu des années 1970 eut lieu dans les régions frontalières du Sud, où étaient cantonnés la plupart des combattants. Un vaste réseau de bases palestiniennes (dont de nombreuses étaient mobiles) lançaient des opérations régulières, principalement des raids de reconnaissance et des accrochages frontaliers. On peut se faire une idée de l’existence type d’un combattant en lisant le prochain extrait, qui propose des observations sur le ravitaillement, sur les interrelations entre cadres de différents partis, de même que des souvenirs militaires détaillés.

Au fur et à mesure que la présence palestinienne au Liban s’intensifiait, les offensives israéliennes s’accrurent également : le Sud était bombardé en permanence depuis la terre, l’air et la mer et les assassinats politiques de dirigeants palestiniens à Beyrouth étaient monnaie courante. Les plus notoires furent ceux des dirigeants Kamal ‘Adwan, Kamal Nasser et Abu Yusuf al-Najjar par une unité de tueurs au sein de laquelle opérait l’officier des Forces spéciales israéliennes et futur Premier ministre Ehud Barak.

A gauche de Yasser Arafat : Kamal Nasser. A sa droite :Kamal Adwan. Photo :Al-Akhbar

À leur tour, les révolutionnaires palestiniens développèrent leurs capacités à diriger des opérations de commandos contre des cibles israéliennes, créant des unités comme la Brigade Abu Yusuf al-Najjar, ainsi nommée en mémoire du dirigeant assassiné, et dont la création est commentée dans la prochaine lecture. Aussi bien les opérations palestiniennes qu’israéliennes étaient accompagnées d’une logique : Les premières allaient de pair avec un urgent besoin de rappeler au monde la cause palestinienne et elles étaient perçues comme une nécessité d’interrompre ou de freiner le tempo du projet israélien en expansion : la colonisation de la terre palestinienne et l’expulsion illégale de ses habitants. Ces opérations conférèrent également aux Palestiniens un sentiment de dignité et de confiance avec plusieurs décennies d’impuissance et en pleine période d’actes d’agression permanents de la part d’Israël. Quant aux opérations israéliennes, elles visaient l’éloignement complet de toute présence politique des Palestiniens au Liban. Lancer des attaques contre des combattants palestiniens ne suffisait pas. Le bombardement massif de zones civiles libanaises fut considéré comme nécessaire afin d’accroître le ressentiment populaire interne contre les combattants de la résistance et les institutions de l’OLP au Liban.

Ironiquement, le ressentiment se développa dans les zones les moins affectées par les attaques israéliennes. Déjà hostiles envers les Palestiniens pour des raisons stratégiques et idéologiques, le parti de la Phalange et les groupes moins importants qui gravitaient autour de lui rejetèrent sur eux la responsabilité totale des problèmes complexes du Liban. Au contraire des partis et forces libanais arabistes et de gauche, ils considéraient les Palestiniens comme des étrangers inférieurs qui n’avaient pas le droit d’opérer politiquement ou militairement au Liban. S’inspirant des idéologies fascistes européennes, ils croyaient que leur propre identité était absolument différente de celle de leur environnement arabe et ils se définissaient comme des « Phéniciens civilisés » assiégés par des « barbares » d’Arabes musulmans installés parmi eux. Le fait d’avoir armé les camps palestiniens – et le sentiment d’empowerment ou d’autonomisation qui l’accompagnait – aboutit à des appels de plus en plus fréquents à leur éradication complète, et ces appels émanaient tout particulièrement des milieux chrétiens maronites. Cette conception d’un réaménagement démographique était autant motivée par le racisme que par des finalités explicitement politiques ou rationnelles. La chose peut être illustrée par le cas des « Gardiens des cèdres », qui lancèrent le slogan « Il est du devoir de tout Libanais de tuer un Palestinien ». Le discours de haine qui proliférait à cette époque se mua en action au début des années 1970. Le problème empira radicalement le 13 avril 1975, quand des tueurs de la Phalange massacrèrent 22 réfugiés palestiniens dans un autocar, dans le quartier d’Ain al-Rumana à Beyrouth.

Ils justifièrent l’assassinat de ces passagers du car qui rentraient chez eux après une célébration comme une riposte à une tentative d’assassinat du fondateur de leur parti Pierre Gemayel et ce fut cette étincelle qui déclencha la guerre civile au Liban.

Les principaux blocs qui s’étaient combattus lors de la guerre civile libanaise de 1958 s’étaient désormais reconstitués en grande partie. Une différence essentielle, c’était que deux populations importantes, naguère exclues du système politique – les citoyens chiites et les résidents palestiniens réfugiés – étaient désormais incorporées dans la bataille. Le parti de la Phalange accusait la présence palestinienne, prétendant qu’elle avait bouleversé l’« équilibre du pouvoir » qui avait été établi dans le pays. Cette allégation fut rejetée par les révolutionnaires palestiniens et libanais sur de nombreuses bases qu’on peut retrouver dans la prochaine source. Dans cet extrait d’un article du penseur libanais Muhammad Kishli dans Shuʾun Filastiniya, l’accent est placé sur le fait que la Phalange « s’enfuit de la crise libanaise. Elle répondit à la pénible situation économique et sociale en réclamant une confrontation armée avec la résistance palestinienne ».

Les opinions de Kishli sont représentatives de nombreux secteurs du Mouvement national libanais (MNL), une alliance des principaux partis et forces progressistes du pays née en 1969 et constituée officiellement en 1973. Le MNL cherchait à transformer la nature du système politique libanais et de ses partis constituants via une unité autour de trois principes : l’engagement à vouloir mettre un terme à la politique sectaire, l’emphase sur le caractère arabe du Liban et un solide soutien à la lutte armée palestinienne. Dans les phases initiales de la guerre, le MNL, à l’aide du soutien militaire efficace de l’OLP, fut à même de remporter une victoire rapide, s’assurant le contrôle de la quasi-totalité du pays. Toutefois, en 1976, une offensive du régime syrien contre le Liban transforma l’équilibre du pouvoir, permettant à l’aide droite, la Phalange, de reprendre l’initiative.

Les principaux camps de réfugiés palestiniens des zones chrétiennes maronites furent complètement détruits et dépeuplés par la Phalange et les groupes qui lui étaient associés. Un cas particulièrement extrême fut celui du camp de Tal al-Za’atar, qui fut soumis à un long siège violent, avec des tueries massives et un horrible massacre au moment de la chute du camp. Le nombre de victimes est toujours difficile à établir aujourd’hui, mais les estimations se situent entre 1 700 et 3 000 hommes, femmes et enfants. Voici le compte rendu d’un témoin oculaire à propos du siège et de ses effets. Il est de Yusuf al-‘Iraqi, un médecin révolutionnaire qui vivait à Tal al-Za’atar et qui travaillait à la clinique de la Société du Croissant-Rouge palestinien (PRSC).

Des victimes du massacre dans le camp de réfugiés Tal al-Za’atar

L’offensive syrienne eut d’autres conséquences politiques et militaires graves. Du point de vue des révolutionnaires, elle aboutit à la prolongation de la guerre civile libanaise, à la diversion de l’énergie et de la force des Palestiniens et à une guerre intermittente de douze ans au cours de laquelle les autorités syriennes tentèrent de s’emparer de la direction et du contrôle de l’OLP. À l’époque, la chose fut perçue de façon positive par les forces hostiles à la révolution palestinienne. La président syrien Hafez al-Assad prétendit publiquement que l’invasion du Liban était destinée à protéger le pays d’un complot soutenu par l’Occident et visant à diviser le pays en deux moitiés. Ici, la prochaine lecture comprend des extraits de deux câbles secrets de l’ambassade des États-Unis illustrant la perception de la politique syrienne du côté des Américains. Selon leurs estimations, le but général d’Assad était d’en arriver à « la soumission totale ou la reddition inconditionnelle » de l’OLP, en vue de « réduire les Palestiniens au Liban au même statut qu’en Syrie, c’est-à-dire sous la supervision de l’armée et du gouvernement ». Ceci complétait la politique générale américaine, pro-israélienne, et l’ambassadeur des États-Unis à Damas félicita le gouvernement syrien pour ses avancées militaires.

La révolution palestinienne et le MNL maintinrent leur forte position au Liban grâce au soutien populaire interne et à l’assistance d’un large réseau d’alliances arabes et internationales. Le facteur le plus important ici résidait dans le fait que les forces révolutionnaires adhéraient à un système d’action unie. Bien qu’il y eût d’énormes pressions syriennes pour scinder les rangs de l’OLP, les trois grands partis palestiniens (le Fatah, le FPLP et le FDLP) combattirent ensemble lors de l’invasion de 1976 et assurèrent une coordination extensive avec leurs alliés du MNL, qui parvint à retrouver sa force malgré l’assassinat en 1977 de son chef charismatique Kamal Jumblatt.

Convoquée au Caire, la 13e session du PNC fut nommée en l’honneur de l’homme d’État libanais. Elle réunit des délégués palestiniens et leurs partisans du monde entier et délibéra sur le cours futur de la révolution. Cette fois, la représentation du PNC avait pris de l’ampleur : outre les 293 membres représentant les Palestiniens vivant en dehors de la Palestine, 100 membres venaient des territoires palestiniens occupés (TPO). Leurs noms furent tenus secrets afin de les protéger des représailles israéliennes à leur retour.

Cette mesure permit à l’OLP de tirer parti de la force symbolique des Palestiniens de l’intérieur de la Palestine à une époque où les Palestiniens à l’étranger étaient soumis à de sévères pressions politiques. Ceci reflétait une stratégie d’inclusion cherchant constamment à découvrir des moyens de gagner malgré tout en force à partir des réalités négatives de la dispersion palestinienne. Bien que la division géographique eût été une source de faiblesse énorme, elle avait permis aux Palestiniens, durant la période révolutionnaire, de conserver un certain degré d’indépendance et de fluidité face aux tentatives constantes de divers régimes de leur imposer une hégémonie extérieure. Considérant la force des pressions centrifuges exercées sur la révolution palestinienne, la consolidation du PNC et la force et la survie mêmes de l’OLP au beau milieu de ces circonstances extrêmes étaient des plus remarquables.


Original : Revolution on the Borders II: The Resistance in Lebanon, 1969-1976
Traduction : Jean-Marie Flémal

Cet article est le septième d’une série de 12 chapitres.

Karma Nabulsi est chargée de cours en politique au collège St Edmund Hall de l’université d’Oxford. Elle a rassemblé des érudits pour élaborer un nouveau cours pédagogique sur l’histoire de la révolution palestinienne

Le cours est disponible sur : learnpalestine.politics.ox.ac.uk.

Les chapitres précédents :

La génération de la Nakba

Les Palestiniens dans les armées, syndicats, mouvements anticoloniaux et partis arabes des années ’50

Rêver de la révolution : réseaux clandestins et associations publiques, 1951-1967

De la création de l’OLP à la Naksa de 1967 et à la naissance de la légitimité révolutionnaire

La pensée et la pratique révolutionnaires

La révolution aux frontières : la Jordanie