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La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël : un coup dans l’eau

Meron Rapoport

Le moment de l’allocution du président Donald Trump sur la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël avait été retenue pour qu’elle produise un effet maximum sur l’opinion israélienne. Donald Trump a pris la parole à 20 heures, heure de Jérusalem (13 heures, heure de Washington – un horaire original pour prononcer un discours historique), à une heure de grande écoute au moment où débutent les journaux télévisés du soir sur la télévision israélienne. Le texte de l’allocution avait été préalablement transmis à la chaîne afin qu’elle puisse préparer la traduction et les sous-titres en hébreu.

Le nom de Trump « sera gravé à jamais sur les pierres de Jérusalem et du mur des Lamentations » (Miri Regev)

Les journalistes israéliens étaient unanimes pour dire que le discours de Donald Trump resterait dans les annales. Même la gauche a admis qu’elle avait pris plaisir à entendre le président américain évoquer en des termes aussi élogieux l’atta­che­ment des juifs à leur capitale depuis 3.000 ans.

Le Premier ministre israélien a voulu donner à l’événement une dimension cérémonielle. Fils d’un historien spécialiste du Moyen Âge, Netanyahou a présenté la déclaration de Donald Trump comme l’un des événements les plus importants de l’histoire juive moderne, au même titre que la Déclaration Balfour, l’indépendance d’Israël en 1948 et l’occupation (ou la libération, selon ses propres termes) de Jérusalem en 1967.

Connue pour sa grandiloquence, Miri Regev, la ministre de la Culture a décrété que le nom de Trump « serait gravé à jamais sur les pierres de Jérusalem et du mur des Lamentations ».

Sous Trump que reste-t-il de l’influence des USA ?

Toutefois malgré l’accueil chaleureux que la communauté juive a réservé au discours de Donald Trump, aucune scène de joie n’a été constatée en Israël, ni même à Jérusalem. La plupart des Israéliens étaient heureux, semble-t-il, de constater que le président américain avait clairement pris position de leur côté, mais ils ne parvenaient pas pour autant à voir dans quelle mesure cette décision aurait un impact sur leur quotidien. On enseigne aux Israéliens depuis le berceau que Jérusalem est leur capitale. Malgré toute sa portée symbolique, l’allocution du président américain n’apportait donc rien de nouveau.

Au fil des jours, il devenait de plus en plus évident que les mots de Donald Trump, même sur le plan politique, avaient eu moins d’impact que la droite israélienne avait voulu l’imaginer. Cette dernière qui voyait dans cette déclaration une reconnaissance de l’annexion de Jérusalem-Est par Israël, avait ignoré dans un premier temps – délibérément ou non – la précision de Donald Trump spécifiant que la délimitation des frontières serait décidée à l’occasion de négociations ultérieures.

L’un des hommes forts du parti de Benyamin Netanyahou (le Likoud), et favori dans la bataille secrète pour la succession du Premier ministre, s’il devait démissionner en raison des poursuites pénales engagées à son encontre, le ministre des Transports, Israël Katz, a été suffisamment audacieux pour déclarer au site saoudien d’information Elaf que Donald Trump n’avait pas reconnu Jérusalem comme la « capitale unifiée » d’Israël (code utilisé pour signifier l’annexion de la partie palestinienne) et avait ainsi laissé la question de Jérusalem-Est en suspens. Cet aveu est bien loin de la jubilation qu’affichait Benyamin Netanyahou à la suite du discours de Donald Trump.

L’allocution de Donald Trump a été comparée aux échanges épistolaires entre le président George W. Bush et le Premier ministre israélien Ariel Sharon en 2004. Le président américain écrivait alors que le problème des réfugiés palestiniens devait être résolu en dehors des frontières israéliennes et que tout accord de paix devait prendre en compte les colonies israéliennes de la bande de Gaza.

Cependant la comparaison est illusoire. Car si les colonies et le droit au retour des Palestiniens sont restées une question hautement controversée au cours des négociations israélo-palestiniennes, les Palestiniens n’ont jamais réellement refusé de reconnaître Jérusalem-Ouest comme la capitale d’Israël après la signature de l’accord de paix.   

Plus personne ne s’engage

Pendant l’agitation diplomatique, les vols de terres palestiniennes ne connaissent pas de trève…

Aujourd’hui, la scène internationale apparaît encore moins favorable à Israël. Benyamin Netanyahou n’a pas caché son espoir de voir d’autres pays suivre l’exemple de Donald Trump. Étant donné l’influence traditionnelle des positions américaines sur les questions d’envergure internationale, on avait toutes les raisons d’y croire.

Lorsque le président tchèque Milos Zeman a annoncé que son pays envisageait de reconnaître Jérusalem-Ouest comme capitale d’Israël, on a vu dans cette adhésion les prémices d’un vaste mouvement de soutien de la communauté internationale.

En définitive, le changement n’a pas eu lieu. Netanyahou espérait que lors de sa visite à Bruxelles, prévue avant l’allocution de Donald Trump, il serait en mesure de convaincre au moins certains États membres de l’Union européenne de reconnaître Jérusalem. Ce fut un échec. Federica Mogherini, la haute représentante de l’Union européenne (UE) pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, a catégo­riquement rejeté la position des États-Unis et s’est opposée à tout com­promis sur la question. La rencontre du Premier ministre israélien avec le président français, Emmanuel Macron, n’a pas été plus concluante.

Même la République tchèque et la Hongrie, les deux pays les plus engagés en faveur d’Israël en Europe de l’Est, avec lesquels Benyamin Netanyahou a investi beaucoup d’efforts et de temps, n’ont pas souhaité préciser la date à laquelle ils déplaceraient leur ambassade à Jérusalem, si tant est qu’ils le fassent 1.

Netanyahou a ainsi pu constater les limites de l’influence des États-Unis dans le monde au cours de l’ère Trump. Si, d’après les informations parues dans les médias israéliens, les dirigeants de l’Union européenne déclaraient publiquement que Jérusalem était la capitale commune d’Israël et du futur État palestinien indépendant, cela reviendrait à une défaite diplomatique considérable pour Israël.

Du point de vue des Israéliens, la situation des Palestiniens n’est guère plus réjouissante. Il est vrai que les groupes et organisations palestiniens qui ont unanimement appelé à manifester en masse ne sont pas parvenus jusqu’ici à mobiliser les masses.

Manifestations

Il y a bien eu des manifestations 2 et des affrontements dans toutes les villes palestiniennes, mais ils n’ont pas atteint l’ampleur que l’on attendait. Le déploiement de l’armée israélienne a été relativement limité, notamment dans la bande de Gaza 3, et compte tenu du peu de blessés 4, les médias israéliens n’ont tout simplement pas fait état des manifestations.

La plupart des journalistes israéliens ont interprété la timidité des réactions palestiniennes dans un premier temps, comme un échec pour le président palestinien Mahmoud Abbas et pour le Hamas qui espérait déclencher une troisième Intifada. Mais cette vision ne peut se concevoir qu’à court terme. Les velléités de manifester ne se sont pas totalement taries : elles ont pris de l’ampleur vendredi dernier [le 15 décembre] quand la situation le long de la frontière avec la bande de Gaza s’est enflammée, entraînant la mort de plusieurs manifestants.

Plus important encore, après avoir été pratiquement oubliée par le monde arabo-musulman, la question de Jérusalem a permis à Mahmoud Abbas de remettre le règlement du contentieux palestinien sur le devant de la scène internationale et régionale. Les manifestations qui se déroulent à travers le monde musulman en disent long sur le soutien apporté aux Palestiniens quant au statut de Jérusalem.

Israël ne s’est pas étonné de la résolution finale adoptée à Istanbul lors du sommet de l’Organisation de la coopération islamique, constituée de 57 membres. Cette résolution déclare Jérusalem-Est comme capitale de l’État de Palestine. Israël ne peut toutefois pas ignorer qu’il entretient des relations diplomatiques en bonne et due forme avec au moins vingt membres de cette organisation.

L’embarras des alliés arabes

Tout aussi important, « l’axe sunnite », constitué de l’Arabie saoudite, des États du Golfe et de l’Égypte – dans lequel Netanyahou et Israël avaient placé beaucoup d’espoir – semble avoir subi un coup dur. Bien qu’elles aient réagi en des termes plutôt modérés, l’Égypte et l’Arabie saoudite ne pouvaient que condamner la position de Donald Trump. Il est difficilement concevable aujourd’hui pour le gouvernement saoudien de renforcer ses relations avec Israël, comme il avait clairement l’intention de le faire juste avant la dernière prise de position de Donald Trump.

En refusant d’accepter la visite du vice-président américain Mike Pence à Ramallah, Mahmoud Abbas et les Palestiniens ont durci l’enjeu des négociations pour celle qui est considérée comme la principale puissance exté­rieure, sinon la seule, dans le conflit du Moyen-Orient. Pour l’instant, il semble que le jeu en valait la chandelle. Si Donald Trump espérait « jouer son dernier coup » en persuadant les Saoudiens de faire pression sur les Pales­tiniens afin que ces derniers acceptent un accord qui leur était extrêmement défavorable, d’après la plupart des informations ébruitées, cette perspective ne semble plus guère réaliste aujourd’hui.

Malgré la position palestinienne, les États-Unis resteront les principaux négociateurs au Moyen-Orient dans un avenir proche. Cette situation s’explique principalement car personne – ni l’Union européenne, ni la Russie – n’est prêt à prendre leur place. Mais les signes de faiblesse dont a fait preuve la diplomatie américaine ces derniers jours n’aideront certainement pas le meilleur allié des États-Unis dans la région : Israël.

Cela ne signifie pas pour autant qu’à l’issue de la déclaration solennelle des États-Unis reconnaissant Jérusalem comme sa capitale, Israël soit le perdant, mais il n’en aura tiré aucun profit tangible.


Cet article a été publié le 20 décembre 2017 par Middle East Eye en français., sous le titre “La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël : une victoire sans lendemain” Traduction de l’anglais (original) par Julie Ghibaudo.

Meron Rapoport est un journaliste et écrivain israélien. Il a remporté le prix de journalisme international de Naples pour son enquête sur le vol d’oliviers à leurs propriétaires palestiniens. Ancien directeur du service d’informations du journal Haaretz, il est aujourd’hui journaliste indépendant.

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Notes   [ + ]

1. Ces deux pays, ainsi que la Croatie, Lettonie, la Pologne et la Roumanie se sont abstenus lors du vote de la résolution par laquelle l’Assemblée générale des Nations Unies a condamné massivement (128 voix contre 9 et 35 abstentions) l’initiative unilatérale de Trump à propos de Jérusalem. Le Conseil de sécurité avait antérieurement pris une position analogue à l’unanimité de 14 de ses membres, bloqués par le véto des États-Unis.
2. Qui ont été violemment réprimées par l’armée d’occupation, faisant près d’une dizaine de morts palestiniens, et de très nombreux blessés. Il y a eu aussi des centaines d’arrestations. – NDLR
3. Pour rappel, Israël soutient ne plus occuper la Bande de Gaza depuis 2005, après le retrait des troupes qui y étaient stationnées. La réalité est évidemment différente : l’armée israélienne pénètre pratiquement quotidiennement à l’intérieur de la Bande de Gaza et ses troupes ouvrent sans cesse le feu en direction de civils qui se trouvent à l’intérieur. – NDLR
4. Rien que vendredi dernier, selon Electronic Intifada, on a dénombré 65 Palestiniens atteints par des tirs à balles réelles, une centaine par des tirs de balles enrobées de caoutchouc (dont l’utilisation est interdite à l’intérieur d’Israël en raison de la gravité des blessures causées) et 450 intoxiqués par des gaz. L’auteur fait référence au petit nombre de blessés parmi les troupes d’occupation, ce qui explique le silence des médias israéliens, pour qui les victimes palestiniennes ne comptent pas. – NDLR

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