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La politique de l’humiliation : Trump, la Palestine et les peuples arabes

Ramzy Baroud

Le Deal du siècle a inspiré pas mal de discussion autour de la dernière manœuvre politique de Washington au Moyen-Orient. Une chose toutefois a été largement exclue des débats et c’est le fardeau émotionnel qui a pesé partout sur les peuples arabes.

Des manifestants propalestiniens protestent contre la décision de Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël et contre son intention d’installer à Jérusalem l’ambassade des États-Unis en Israël. (Photo : PalesAbroad/Twitter)

La « politique de l’humiliation » consiste en gros à un nouveau discours associé au sentiment de défaite collective et d’émasculation généré par la politique étrangère américaine, violente et condescendante, menée dans la région, tout particulièrement dans la réponse extrêmement sanglante aux attentats du 11 septembre 2001. Les mesures anti-musulmanes et pro-israéliennes de l’administration Trump ont cimenté plus encore le sentiment envahissant d’humiliation éprouvé par les collectivités arabes, spécialement du fait que les dirigeants arabes prennent eux-mêmes part aux desseins régionaux de Trump, le tout dans le but de normaliser les relations arabo-israéliennes au détriment des Palestiniens et de leurs droits.

Mais le Moyen-Orient n’est pas entièrement modelé par les intérêts américains. Depuis les premières décennies du XXe siècle, la Palestine a servi de point de rencontre pour tous les Arabes, en tant que juste cause pour leur combat collectif et cri de ralliement contre le colonialisme occidental et son rejeton direct, le mouvement sioniste.

Bien au courant de la profondeur de la signification que la Palestine symbolise pour les masses arabes, les dirigeants arabes ont utilisé à tort et à travers la lutte palestinienne pour atteindre un certain degré de validation politique et ce, particulièrement du fait que leurs régimes ont souvent manqué de la moindre légitimité démocratique. Par conséquent, depuis la création d’Israël sur les ruines de la patrie palestinienne en 1948, libérer la Palestine est devenu une rengaine arabe officielle commune, même quand les régimes arabes ont conspiré avec les puissances coloniales mêmes et souvent avec Israël, en plus, contre les Palestiniens.

Alors qu’à l’occasion, Israël fulminait contre l’« incitation » arabe en recourant au discours officiel arabe pour illustrer plus encore sa prétention d’être perpétuellement victime de l’hostilité arabe, aussi bien Tel-Aviv que Washington restaient impassibles devant le statu quo. Tant qu’Israël a été en mesure d’accroître sans entrave son occupation militaire via la construction d’un nombre sans cesse croissant de colonies juives illégales, les Arabes ont pu poursuivre leurs discours inoffensifs et répéter leurs allégations de solidarité avec la Palestine. Tout cela convenait bien aux dirigeants arabes.

Les révoltes arabes de 2011 créèrent un nouveau paradigme dans la région. Alors que ces révoltes opposaient les populations arabes nouvellement émancipées à leurs gouvernements non démocratiques et corrompus, elles laissaient la porte ouverte à de nouvelles interventions étrangères. Désespérant de pouvoir maintenir le statu quo vieux d’un siècle, les gouvernements occidentaux sous la direction des États-Unis se battirent pour avoir voix au chapitre et mirent tout en œuvre pour soutenir à fond des systèmes politiques pourris, spécialement dans les pays riches en pétrole. Alors que les gains des révoltes arabes étaient annulés par les forces contre-révolutionnaires – plongeant toute la région dans un bourbier apparemment permanent – les faucons politiques au sein de l’administration Trump trouvèrent dans le chaos de la région une opportunité de régler de vieux comptes avec l’Iran, de faire progresser les intérêts israéliens et de continuer à exploiter les richesses arabes.

Comme si l’humiliation de la défaite militaire et la nette baisse de l’intensité révolutionnaire ne suffisaient pas, le Deal du siècle, porté à bout de bras par le gendre de Trump, Jared Kushner, débarque dans l’intention d’associer la misère collective arabe à un document officiel, un nouvel accord Sykes-Picot, américain cette fois, qui divise une fois de plus les Arabes dans le but de les affaiblir encore un peu plus, de façon qu’Israël puisse régner en maître un peu plus longtemps encore.

Mais la vérité est que le Deal du siècle n’est pas qu’un simple document officiel concocté par Kushner, l’envoyé américain au Moyen-Orient, Jason Greenblatt ou quelque autre responsable américain pro-israélien. C’est un mariage d’intérêts entre les gouvernements arabes corrompus et ceux d’Israël et de ses bienfaiteurs. Ni les droits palestiniens ni les aspirations arabes pour lesquelles des générations d’Arabes ont combattu n’ont trouvé le moindre écho, dans cet arrangement.

Par conséquent, ce n’est pas le Deal du siècle dans ses détails techniques qui importe, mais son timing et ses implications alors que le monde arabe continue à chanceler sous des révolutions avortées, sous des interventions étrangères, sous des guerres civiles et régionales. L’initiative américaine est l’équivalent politique de la tactique du « shock and awe » (choc et effroi), la violente campagne de bombardement sans précédent déclenchée contre l’Irak durant les premiers jours de guerre et l’invasion qui a suivi, en mars 2003. L’idée est celle-ci : alors que les nations arabes tentent désespérément de survivre à la tempête des soulèvements régionaux, les États-Unis et Israël se voient offrir la parfaite opportunité d’altérer la réalité même de la politique de la région, de mettre au rencart en même temps les droits palestiniens et de faire de Téhéran – et non plus de Tel-Aviv – le nouvel ennemi commun.

Tout cela est susceptible de contribuer au sentiment croissant de colère et de trahison qu’éprouvent les nations arabes à l’égard de leurs gouvernements qui se servent eux-mêmes, qui jouent le jeu des Américains et des Israéliens pour assurer leur propre survie. Toutefois, les peuples arabes ne devraient pas si facilement se laisser mépriser et tenir pour quantité négligeable, car l’humiliation peut avoir de nombreuses conséquences non souhaitées.

L’apparition du discours de l’« humiliation » a mis un accent énorme sur la façon dont les émotions – celles du désespoir et de l’humiliation – mènent souvent au terrorisme en tant que façon d’expliquer les capacités de groupes militants à générer de nouvelles recrues. Cette conclusion – même si elle contient un grande part de vérité – profite aux intérêts de la recherche dans les institutions académiques occidentales, toujours avides de déconstruire et de combattre le terrorisme tout en étant opposées à ce que soit mis un terme à l’hégémonie occidentale et à ce que soit remise en question la relation destructrice entre les États-Unis et Israël. Toutefois, l’humiliation collective éprouvée par les masses arabes tout au long des années mérite d’être étudiée d’un point de vue arabocentriste. En effet, l’humiliation débouche sur un sentiment d’émasculation collective qui sape en même temps le sentiment de nation, ce qui aboutit à des récessions économiques et des migrations de masse. La violence n’est qu’une composante de la politique de l’humiliation. Et, même dans ce cas, elle ne devrait pas se voir aisément coller l’étiquette particulièrement péjorative de « terrorisme » . Dans son introduction aux « Damnés de la terre » de Frantz Fanon, Jean-Paul Sartre fait allusion à la résistance violente comme processus via lequel « l’homme se re-crée lui-même ».

En raison des restrictions actuelles dont font l’objet les médias, les manifestations publiques et l’opinion publique en général, il n’est pas toujours possible de prouver la centralité de la Palestine dans le discours populaire arabe. Toutefois, les Arabes ordinaires profitent de la moindre occasion pour témoigner leur solidarité avec leurs frères palestiniens. Qui pourrait oublier comment, en février 2016, quelque 80 000 supporters sportifs algériens ont encouragé bruyamment l’équipe nationale palestinienne contre leur propre équipe, tout simplement parce que, pour eux, leur amour de la Palestine est plus fort que leur amour du sport ? La même chose s’est souvent répétée, et de façon très remarquable aussi au Maroc.

Ramallah, Cisjordanie, 2 juillet 2018. Des Palestiniens organisent des protestations contre le « Deal du siècle » prévu par le président américain Donald Trump pour résoudre le conflit entre la Palestine et Israël. (Photo : IssamRimawi/Anadolu Agency)

En fait, pour diverses nations arabes, la solidarité avec la Palestine semblait une priorité absolument urgente, après le renversement des régimes corrompus. Hormis le fait que des drapeaux palestiniens accompagnaient les drapeaux nationaux des nations arabes en rébellion en Tunisie, en Algérie, et Égypte, au Yémen et ailleurs, des délégations de jeunes Arabes de certains de ces pays tentèrent de rompre le siège de Gaza peu après le déclenchement de leurs révoltes populaires. Rien qu’en Tunisie, plusieurs caravanes d’activistes représentants de nombreuses organisations citoyennes tentèrent de rompre le siège de Gaza. Certaines y parvinrent, d’autres furent refoulées à la frontière, à Rafah.

Les Égyptiens qui ne furent pas autorisés à témoigner leur solidarité de cette façon transformèrent leur colère contre Israël en manifestations devant l’ambassade d’Israël au Caire. Ces manifestations furent confrontées à la violence, évidemment, mais elles maintinrent leurs exigences de voir leur gouvernement durcir ses liens diplomatiques avec Israël.

Le plus significatif, dans toute cette solidarité, c’est le fait que des dizaines de milliers de Yéménites continuent de protester en solidarité avec la Palestine malgré le fait que leur pays lutte contre une guerre menée par les Saoudiens, contre un effondrement économique et contre une famine massive. Le fait que, même dans les pires conditions, les Yéménites perçoivent toujours la Palestine comme une priorité nationale, est particulièrement éloquent quant à l’importance de la Palestine aux yeux des nations arabes de partout.

Du fait que des fuites occasionnelles et autres déclarations informent comment le Deal du siècle est censé marginaliser la Palestine et les aspirations du peuple palestinien, des dizaines de milliers de Jordaniens ont déclenché de nombreuses manifestations dans leur pays, ces derniers semaines. Les protestataires chantaient pour Jérusalem et pour la mosquée al-Aqsa et ont exprimé le désir de combattre le complot américano-israélien qui vise, comme Trump en personne l’a affirmé, de « balayer Jérusalem de la table ».

Mais Jérusalem ne peut être balayée de la table, pas plus que le peuple palestinien et ses droits historiques tels qu’ils sont repris dans les lois internationales. Ce que le Deal du siècle est susceptible de faire, toutefois, c’est d’élargir le fossé entre les peuples arabes humiliés et leurs dirigeants non démocratiques qui sont avant tout intéressés dans leur propre survie, même s’il doit en résulter la destruction même des valeurs collectives défendues par tous les Arabes.


Publié le 30/5/ 2019 sur Middle East Monitor
Traduction : Jean-Marie Flémal

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