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La pensée et la pratique révolutionnaires

Les années 1960 furent caractérisées par deux processus très importants, pour l’histoire moderne de la Palestine : la naissance et la transformation d’un corps représentatif palestinien reconnu au niveau régional (l’OLP), et l’émergence d’une structure de parti palestinien orientée vers la lutte armée. Les lectures ici se concentrent sur ce second processus. Il est important de faire remarquer que la lutte armée palestinienne existait déjà plus tôt, dans les années 1950, et que cela influença son déroulement dans les années 1960. Depuis la Nakba, les Palestiniens qui avaient été déportés de force vivaient le plus souvent dans les régions frontalières, parfois très près de leur patrie et plus souvent encore à proximité immédiate des villages et terres qu’ils avaient perdus. Ils connaissaient donc très bien leur terrain natal. Certains étaient d’anciens combattants qui avaient participé à la révolte de 1936-1939 et/ou à la guerre de 1947-1949.

Des combattants dans la révolte de 1936-1939

À partir de leurs rangs, de nombreuses opérations de petite envergure avaient été menées. Malgré leur fréquence et leur importance pour les communautés frontalières et pour l’amélioration du moral à une époque de défaite, ces initiatives étaient dépourvues d’un caractère organisationnel de masse et d’un horizon politique national.

Ce n’était pas faute d’actions plus organisées ni suite à l’absence de partis, réseaux ou idéologies bien établis. Les principales idéologies politiques qui circulaient à l’époque peuvent en gros se classer selon quatre catégories : arabisme, panislamisme, communisme et nationalisme palestinien. Même en tenant compte des différences entre ces idéologies, les limites qui les séparaient se révélaient poreuses et, dans la pratique, en effet, la plupart des révolutionnaires souscrivaient à un mélange de points de vue empruntés à chaque « type idéal ». Les programmes des partis reflétaient cette espèce de croisement qui s’était produit tout au long des années 1950 et 1960. Par exemple, nombre de panislamistes devinrent des nationalistes palestiniens laïcs, comme on peut le voir dans cette interview d’Um Jihad, alors que, dans les années 1960, la plupart des partis arabistes connurent une transformation dans le sens du socialisme, en absorbant l’idéologie marxiste-léniniste. Le langage du Fatah, le parti habituellement identifié avec le nationalisme palestinien, présentait de fortes connotations panarabistes et intégrait des analyses empruntées à toute une série d’idéologies diverses. Cela allait au-delà du niveau de l’abstraction et s’étendait au domaine de la pratique. Par exemple, des concepts organisationnels tels que critique et autocritique étaient très abondamment présents dans le programme éducationnel du Fatah et, dans ce cas-ci, étaient passablement teintés de maoïsme.

Ce fut le résultat des importantes batailles idéologiques et politiques régionales menées dans les années 1950, quand elles prévalurent sur les démarches pratiques en vue de lancer la lutte armée palestinienne. Il y eut certaines tentatives d’effectuer des opérations armées depuis les partis en place à l’intérieur : à Gaza, quelques membres de la Fraternité musulmane, dont le plus connu est Khalil al-Wazir (Abu Jihad), entreprirent déjà plusieurs opérations en 1954-1955 avec un entraînement militaire limité, mais ils furent rapidement déçus par ce qu’ils perçurent comme un manque d’engagement en faveur d’une stratégie globale de la lutte armée.

Khalil al-Wazir (Abu Jihad)

En 1955, des formes plus organisées d’action démarrèrent avec le soutien des autorités syriennes et égyptiennes. Les Syriens établirent de petites unités de reconnaissance palestiniennes dans les régions frontalières syriennes et libanaises et, durant l’été 1955, les Égyptiens décidèrent de consentir un effort bien plus important à Gaza. Ceci, principalement en réponse à une grosse opération israélienne menée en février 1955 au cours de laquelle plus de 65 soldats égyptiens et civils palestiniens avaient été tués et blessés. Le lendemain même du raid israélien, des manifestations de masse surgirent dans toute la bande de Gaza, exigeant que l’on armât les Palestiniens. Ceci constitua un tournant dans l’histoire de la politique égyptienne concernant la cause palestinienne. Dans un discours adressé à des cadets égyptiens, Gamal Abdel Nasser déclara : « Aujourd’hui, en 1955, nous sommes tout à fait différents de ce que nous étions en 1948. Nous ne serons plus jamais victimes de la tricherie et de la trahison. Et, si nous défendons la patrie, nous le ferons en comptant sur nos propres forces. » L’unité 141 fut confiée à Mustafa Hafiz, un lieutenant-colonel des services de renseignement égyptiens. Des centaines de combattants palestiniens s’engagèrent comme volontaires afin d’opérer sous son commandement. On les appela les fida’iyeen, et ce fut l’une des toutes premières utilisations du terme (qui fut conservé et finit par devenir synonyme de lutte armée populaire) dans le lexique politique palestinien.

L’unité 141 n’opéra pas longtemps ; son existence se termina lors de la guerre de Suez, en 1956. Une étude du célèbre journal révolutionnaire Shu’un Filastiniya, rédigée en 1977 à une époque où tant le concept que la pratique de la guerre populaire dominaient, reflète bien les attitudes envers cet épisode fida’i des premiers temps. Tout en mettant en exergue l’importance de la « guerre fida’i » de 1955-1956, l’étude critique son caractère officiel pour n’avoir pas impliqué la majorité de la population, laissée désarmée et sans entraînement. Cette population fut en effet à même d’applaudir aux opérations, mais pas d’y participer ou d’acquérir les moyens nécessaires pour assurer sa propre défense.

Cette critique est également un reflet des développements d’après 1956, lorsque l’occupation temporaire de la bande de Gaza par Israël amena les partis palestiniens à coordonner des activités de résistance. En particulier, la Fraternité musulmane et les Ba’athistes s’unirent pour créer le Front de résistance populaire, dans le même temps que les communistes fondaient le Front national. La création du premier de ces deux fronts constitua un précédent important, peut-on lire dans le compte rendu d’Abu Jihad. Elle marqua une coopération des partis réunis dans des domaines qui étaient moins idéologiquement concernés et davantage soucieux de déclencher la lutte armée sur base d’un programme commun. À la suite du retrait des forces israéliennes de Gaza durant l’été 1957, Abu Jihad et d’autres présentèrent une proposition à la direction de la Fraternité musulmane lui demandant la création d’un large front national rassemblant tous les groupes et au sein duquel les Palestiniens de toutes convictions idéologiques auraient pu participer à la lutte nationale. Cette proposition resta sans réponse et les jeunes regroupés autour d’Abu Jihad à Gaza décidèrent alors d’opérer de leur propre initiative afin de réaliser leurs buts. Un sentiment similaire de désillusion à propos des organisations existait également parmi les Palestiniens faisant partie des autres principaux partis régionaux d’ailleurs.

D’anciens cadres de parti se mirent à constituer leurs propres réseaux qui, à leur tour, finirent par se connecter entre eux et à coopérer mutuellement, plus particulièrement dans le Golfe où de nombreux jeunes Palestiniens s’étaient réinstallés dans l’espoir d’y trouver du travail. Parmi ceux-ci, nombre de jeunes avec une expérience précédente des partis et des organisations populaires à Damas, Gaza et au Caire se mirent à développer l’idée de constituer le Mouvement palestinien de libération nationale (le Fatah), entre 1956 et 1958. Déçus par leurs propres expériences de parti, ils fixèrent l’orientation du Fatah en direction d’un consensus sur la pratique stratégique (lutte armée), plutôt que d’un consensus sur l’idéologie. À cet égard, l’expérience du FLN algérien fut particulièrement influente et perçue avec une grande admiration – et avec un grand souci d’émulation – par les fondateurs du Fatah. Certains avaient été des participants actifs au mouvement de solidarité algérien. Tous étaient inspirés par le grand combat anticolonial de ce pays. Pourquoi, se demandaient-il, ne devrait-il pas y avoir un front national uni tel le FLN pour le peuple palestinien ? Pourquoi les pays arabes ne pourraient-ils pas armer et soutenir ce front de la même manière qu’ils avaient armé et soutenu le FLN ? Ces questions devinrent de plus en plus pressantes après l’effondrement de l’unité égypto-syrienne en 1961 et la compréhension croissante de ce que libérer la Palestine en unifiant et modernisant le monde arabe, avec des efforts militaires de la part d’armées classiques, n’était plus viable.

Bien que les Palestiniens se fussent inspirés du modèle algérien, reproduire ce dernier n’était pas une simple affaire, puisqu’une lutte armée requérait des ressources financières et militaires de même qu’un entraînement et une préparation intensifs. Vu l’hostilité des régimes arabes à l’égard de toute initiative armée indépendante de la Palestine, il s’agissait d’un défi vraiment énorme. Il fallut sept années au Fatah avant qu’il pût mener sa première opération. Des débats intenses eurent lieu entre ceux qui prônaient un déclenchement immédiat (dont Yasser Arafat) et ceux qui préféraient un délai (dirigés par ‘Adil ‘Abd al-Karim). Finalement, la lutte armée débuta par une opération militaire ciblant l’aqueduc souterrain d’Eilabun, le 31 décembre 1964. L’opération fut officiellement annoncée dans le Communiqué militaire n° 1 le lendemain, le 1er janvier 1965. Le communiqué fut publié par al-‘Asifa (La Tempête), un nom imaginé pour la circonstance par l’aile militaire du Fatah.

Yasser Arafat

On considère habituellement que le début de la révolution palestinienne remonte à la publication du premier communiqué militaire du Fatah, alors qu’à cette époque, son importance n’était pas du tout manifeste et même, dans plusieurs quartiers arabes, on la dépeignait sous un éclairage négatif. Gamal Abdel Nasser en personne était opposé à l’idée d’une lutte armée indépendante de la Palestine, à l’époque, car il craignant que celle-ci n’allât entraîner les pays arabes dans une guerre avec Israël qu’ils n’étaient guère capables de mener. Au cours des deux années suivantes, les deux pays arabes importants qui soutinrent la lutte armée palestinienne furent la Syrie (plus particulièrement après que le triumvirat constitué de Salah Jadid, Nur al-Din al-Atassi et Yusuf Za’in eut pris le pouvoir en 1966) et l’Algérie (suite à l’arrivée au pouvoir de Boumédiène en 1966).

L’expérience algérienne ne fut pas seulement une source d’inspiration, elle eut également un impact soutenu sur l’histoire de la lutte armée palestinienne, plus particulièrement après l’indépendance algérienne et l’instauration de la république, en 1962. Comme on peut le lire dans l’interview de Muhammad Abu Mayzar, ce fut le premier pays à entraîner les combattants fida’i du Fatah (à partir de 1965), la premier pays à proposer son soutien financier officiel à la lutte armée (en 1966) et le premier pays également à proposer des connexions diplomatiques à grande échelle de même que des facilités pratiques pour les activités politiques palestiniennes. L’Algérie offrit une plate-forme en vue d’intégrer la lutte palestinienne à d’autres révolutions internationales et elle fit en sorte que se constituât un soutien aux Palestiniens lors des rassemblements régionaux et internationaux. Lors de l’un de ces événements (la Conférence des socialistes, progressistes et nationalistes arabes qui se tint à Alger fin mai 1967), un important pamphlet sur la théorie de la lutte armée fut rédigé sous le titre La libération des pays occupés.

D’autres expériences qui influencèrent la pensée du Fatah (de même que celle des Palestiniens en général) à propos de la lutte armée, furent les révolutions vietnamienne, chinoise et cubaine. Durant les années 1960, un volume de publications sans cesse croissant reproduisit des écrits originaires de ces régions, de même que des classiques de la pensée anticoloniale du monde entier, et dont on peut découvrir nombre de couvertures ici. Au niveau théorique, Les damnés de la terre, de Franz Fanon, eurent une grande influence. Sur les plans organisationnel et militaire, deux figures importantes furent Mao Zedong et Che Guevara. Des écrits palestiniens se mirent également à paraître et furent produits par tous les partis importants.

Alors que, avant 1967, le Fatah était l’organisation palestinienne la plus étroitement associée à la lutte armée, d’autres groupes développaient aussi leurs capacités. Le Mouvement des nationalistes arabes (MAN) se mit à entraîner des combattants dès le début des années 1960 et l’expérience et les activités de ces combattants sont rappelées ici par Abu ‘Imad al-Jindawi. Cependant, le MAN continua à se consacrer à la coordination de toutes ses activités avec l’Égypte et il n’était guère enclin à lancer des opérations contre les impérieux desiderata de Nasser. Cette politique se poursuivit jusqu’à la guerre de 1967, après laquelle la plupart des partis palestiniens exprimèrent leur engagement dans la lutte armée et se mirent à travailler ouvertement en ce sens, convaincus qu’ils étaient que les armées arabes étaient incapables de défendre leurs propres frontières et, à plus forte raison, de libérer la Palestine. Ceux qui avaient auparavant opéré à un niveau panarabiste se mirent désormais à se concentrer sur la mise en place d’organisations palestiniennes indépendantes. Par exemple, le MAN créa le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) le 11 décembre 1967 ; l’aile prosyrienne du parti Ba’ath fonda al-Ṣaʿiqa, alors que le Ba’ath irakien, de son côté, créait le Front de libération arabe.

Des combattants du FPLP en Jordanie en 1969

Au cours de cette période, le Fatah connut la croissance la plus rapide sur le plan de l’affiliation, alors que le FPLP émergea en tant que seconde organisation en importance.

La défaite de 1967 mena à un consensus national sur la question de la lutte armée, et la plupart des groupes finirent par y participer, bien que la Cisjordanie et Gaza eussent cessé d’être des endroits fiables pour lancer de telles opérations. Des opérations antérieures avaient eu lieu dans le sillage direct de la guerre. Toutefois, il devint manifeste que des bases importantes et sûres en même temps ne pourraient être établies à l’intérieur de la Palestine historique, vu que celle-ci était soumise à un contrôle militaire total de la part d’Israël. La lutte changea de forme et, en lieu et place, passa à la création de cellules clandestines, qui organisèrent des activités dans l’espoir de précipiter des intifadas (soulèvements) à base large. Il ne restait désormais plus d’autre choix que de lancer la lutte armée à partir de l’étranger.


Original : Revolutionary Thought and Practice 
Traduction : Jean-Marie Flémal

Cet article est le quatrième d’une série de 12 chapitres.

Karma Nabulsi est chargée de cours en politique au collège St Edmund Hall de l’université d’Oxford. Elle a rassemblé des érudits pour élaborer un nouveau cours pédagogique sur l’histoire de la révolution palestinienne

Le cours est disponible sur : learnpalestine.politics.ox.ac.uk.

Les chapitres précédents :

La génération de la Nakba

Les Palestiniens dans les armées, syndicats, mouvements anticoloniaux et partis arabes des années ’50

Rêver de la révolution : réseaux clandestins et associations publiques, 1951-1967

De la création de l’OLP à la Naksa de 1967 et à la naissance de la légitimité révolutionnaire