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La Palestine dans le monde : la solidarité palestinienne et la solidarité avec la Palestine

La solidarité est l’une des caractéristiques les plus importantes des luttes populaires de libération. Pour la révolution palestinienne, il y eut cinq zones distinctes de solidarité : l’arabe, l’islamique, la tricontinentale, celle du bloc de l’Est et celle de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Les mouvements palestiniens recoururent à une diversité d’approches de chacune d’entre elles.

La zone arabe fut la plus complexe, puisque l’identité palestinienne était connectée à une identité arabe plus large. Les Palestiniens se considéraient comme un peuple arabe et, par conséquent, la majorité des partis et mouvements qu’ils créèrent exprimaient des connotations arabistes ou étaient explicitement panarabistes dans leur caractère et leurs objectifs.

De ce fait, les cadres arabes qui n’étaient pas palestiniens n’étaient pas considérés comme « en solidarité » avec la lutte, mais comme des « internes » à cette lutte. La nature de cette intériorité était conceptualisée différemment, toutefois, par les divers mouvements politiques. Au sein des partis palestiniens pararabistes, comme le FPLP, le FDLP, al-Sa͑iqa et le Front le libération arabe (ALF), aucune distinction n’était faite entre les cadres palestiniens et arabes. Souvent même, les dirigeants de rang supérieur n’étaient pas des Palestiniens et les cadres étaient recrutés dans les branches de leurs « partis pères » dans le monde arabe, le plus fréquemment le Baath et le Mouvement des nationalistes arabes. L’idée derrière ceci, telle qu’elle est exprimée dans le communiqué de fondation de l’ALF (1969), par exemple, était que la Palestine ne pourrait être libérée aussi longtemps qu’elle serait traitée comme une question avant tout palestinienne. Ainsi donc, l’emphase sur le caractère arabe de la cause et la participation de cadres de toutes les parties de la région étaient une condition requise pour la libération.

Dans le cas du Fatah, différents concepts et pratiques opéraient, pour la solidarité arabe. Alors que des cadres arabes ralliaient le mouvement et y acquéraient des positions de premier plan, une distinction eut lieu dès le début entre les sphères palestiniennes et arabes. Comme on peut le voir dans notre deuxième source, des extraits de La structure de la construction révolutionnaire (1958), le mouvement considérait que la lutte nécessitait un « Congrès national palestinien », un « Conseil arabe pour la Palestine » et des « Comités de solidarité avec la Palestine ». Dans ce texte et d’autres par la suite, la nature spéciale et l’importance du rôle arabe étaient mises en évidence, mais l’accent était également placé sur le besoin d’avoir une « avant-garde palestinienne » pour diriger la lutte.

Indépendamment de leur position, les principaux partis et institutions palestiniens furent rejoints par des milliers de révolutionnaires arabes.

Maan Bashur

L’histoire de Ma͑an Bashur entrant dans la révolution révèle à quel point les combattants de cette génération percevaient la cause palestinienne comme appartenant au peuple de la région dans son ensemble. Bashur y avait été particulièrement exposé durant sa jeunesse à Tripoli, au Liban, alors que d’autres, comme le Dr Yusri, furent inspirés par la cause palestinienne alors qu’il se trouvait à l’université en Égypte, après une période d’engagement dans la politique radicale dans son pays.

Sheikh Fahad al-Ahmad al-Jabir al-Sabah

La diversité de leurs contextes est illustrée par Sheikh Fahad al-Ahmad al-Jabir al-Sabah, un membre éminent de la famille régnante du Koweït. Il ne fut pas seulement volontaire dans la lutte armée, mais également un promoteur zélé de la représentation palestinienne dans les sports au niveau international.

Des formes plus institutionnalisées de solidarité prospérèrent durant la période révolutionnaire. Des centaines d’organisations arabes soutinrent la lutte d’une façon ou d’une autre. Certaines, comme le Comité jordanien de soutien à l’Intifada, étaient des corps populaires créés en réponse à un événement spécifique et orientés vers la fourniture de matériel de soutien à la lutte. D’autres organisations, comme les Bureaux régionaux pour le boycott d’Israël, étaient des institutions créées par la Ligue arabe et qui aidaient la révolution en soumettant Israël et les sociétés qui le soutenaient à des pressions économiques. Une déclaration du Commissaire général des Bureaux pour le boycott montre bien à quel point ce boycott était pris au sérieux pendant la période révolutionnaire.

Outre le soutien institutionnel émanant de la société civile et d’initiatives officielles régionales, il y eut aussi du soutien au niveau gouvernemental. Dans chaque État arabe, de nombreux officiels s’identifiaient à la révolution. Toutefois, cela ne se traduisait pas toujours par une solidarité de l’État à part entière. Chaque État arabe exprimait son enthousiasme officiel pour la cause palestinienne, mais chaque État arabe ne s’impliquait pas dans la pratique dans la révolution palestinienne et le soutien fluctuait avec les hauts et les bas de la politique régionale.

Boumédiène

Il y eut des contributeurs fidèles, dont les plus connus furent le président algérien Boumédiène (dès 1965 sans discontinuer) et le président égyptien Abdel Nasser (dès 1967). Le premier était connu pour son enthousiasme déterminé et pratique, proposant formations, financement et autres facilités pour la révolution de même que pour les efforts arabes de reconstruction militaire suite à la défaite de 1967, comme le raconte Yasser Arafat dans ce clip vidéo.

L’action de Boumédiène était à la hauteur de ses discours publics, comme le montre cette déclaration très typique et, après sa mort en 1979, la session suivante du Conseil national palestinien l’honora en prenant son nom.

Le rôle des dirigeants à titre individuel était important, mais un soutien plus important était largement disponible et tout aussi important. Dans les corps législatifs tel le Parlement koweïtien, il n’était pas rare que des décisions fortes soient prises en soutien de la lutte révolutionnaire palestinienne, et c’était particulièrement important dans les moments de crise.

Au-delà du monde arabe, la question de la solidarité dans les mondes islamique, tricontinental et socialiste bénéficia d’une attention particulière envers la pensée et la pratique palestiniennes. Comme le montrent les décisions du 4e Conseil national palestinien, l’un des idéaux centraux sous-tendant la lutte palestinienne était sa place intégrale dans la « lutte mondiale pour la libération et l’éradication du colonialisme ».

Dans ce document historique et dans d’innombrables autres, le soutien officiel de l’OLP était assuré pour les peuples luttant contre le colonialisme et contre les interventions impérialistes dans le monde entier, y compris le Vietnam, la Rhodésie, l’Afrique du Sud et Cuba.

Les leçons qu’il convient de tirer de ces luttes collectives étaient discutées régulièrement, comme on peut le voir dans cette discussion en table ronde publiée directement après la victoire de la révolution vietnamienne. De même, le soutien à la révolution palestinienne est venu des luttes anticoloniales, de même que des pays indépendants ou indépendants de fraîche date en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Cette assistance a revêtu des formes diplomatiques, ont été discutées plus avant dans Week 12 et ont été développées en compagnie de certains pays, dont la Chine, en guise de bon exemple.

La Chine fut le premier pays en dehors du monde arabe à fournir de l’aide militaire, y compris la fourniture d’armes et des formations et entraînements dans son académie militaire de Nanjing. La source que voici propose des photographies prises il y a longtemps déjà d’une délégation palestinienne en Chine, dirigée par le chef du Fatah, Abu Jihad.

De plus, les autorités chinoises avaient adopté une position ferme contre la politique israélienne et avaient largement célébré le développement de la lutte armée palestinienne, comme on peut le lire dans ces articles de la Peking Review rédigés au lendemain de la bataille de Karameh.

Toute discussion concernant la solidarité tricontinentale devrait éclairer le rôle joué par des combattants à titre individuel qui, par milliers, s’étaient portés volontaires pour combattre aux côté des Palestiniens, animés qu’ils étaient des principes de l’internationalisme et de la fraternité mondiale.

Candar Cengiz

Par exemple, le célèbre journaliste turc Candar Cengiz a raconté son expérience lorsqu’il est arrivé dans les camps de la lutte armée palestinienne au Liban, alors qu’il était encore une jeune étudiant idéaliste fuyant la répression qui sévissait dans sa Turquie natale. Des milliers de combattants du monde entier ont partagé des expériences similaires.

Bien que les gouvernements des pays occidentaux soutinssent généralement Israël, un riche mouvement de solidarité avec la révolution palestinienne se développa en Europe et en Amérique du Nord. Cela résultait en partie de l’engagement actif d’organisations palestiniennes désireuses d’avoir du rayonnement et qui construisaient des alliances. Les points de vue palestiniens étaient ventilés dans des tournées de conférences, des affiches et des pamphlets produits par la révolution. Une publication du Fatah en français arborait un profil et un discours nettement anticolonial et d’autres pamphlets, comme We Shall Be Victorious (Nous serons victorieux), du FPLP, exprimaient une ligne idéologique plus délimitée, articulée autour des principes marxistes-léninistes.

Les différentes agences de l’OLP étaient engagées dans un énorme travail de solidarité qui revêtait de nombreuses formes. Par exemple, la solidarité internationale fut facilitée grâce au travail de la Section des arts plastiques du Bureau unifié de l’information, qui invita des artistes du monde entier à contribuer à l’exposition internationale d’art de 1978 en faveur de la Palestine. Cet événement, dont le catalogue est repris ici, présentait des productions offertes à l’OLP en guise de solidarité avec le peuple palestinien.

Roberto Matta

Parmi ces artistes figuraient des géants de l’art du 20e siècle, comme le Chilien Roberto Matta, qui demandait que fût instauré un « sentiment créatif de solidarité », puisque « l’artiste est avant tout la re-création du verbe VOIR. Ainsi, dans cette exposition, on doit voir le peuple palestinien et le genre d’existence qu’il mène ».

Après la guerre de 1967, des mouvements actifs dans la solidarité avec le peuple palestinien commencèrent à se développer tant en Europe qu’en Amérique du Nord. L’émergence de la Nouvelle Gauche dans les années 1960 créa une ouverture et on se mit à discuter de la Palestine au sein des cercles radicaux, comme on peut le voir dans un article publié en 1969 dans The New Left Review. Traditionnellement, la gauche occidentale manifestait de la sympathie pour le sionisme, mais l’émergence de la révolution dans les années 1960 aiguillonna un renversement de cette tendance. Une forte connexion entre la révolution palestinienne et le mouvement américains des droits civiques et les activistes noirs vit également le jour, comme en témoigne « Un appel des noirs américains contre le soutien des États-Unis au gouvernement sioniste d’Israël », publié dans le New York Times le 1er novembre 1970.

À la fin des années 1960, la révolution palestinienne acquit un statut d’icône en tant que l’une des grandes luttes anticoloniales de l’après-Seconde Guerre mondiale. La solidarité s’exprima selon divers styles et manières et par une richesse de formes organisationnelles aux quatre coins du monde. Ce fut une source clé de soutien moral et politique pour les Palestiniens dans leur combat révolutionnaire. Plus largement, cette solidarité constitua une part essentielle de l’histoire populaire mondiale : l’émergence d’un modèle de solidarité internationale avec les luttes anticoloniales et anti-impérialistes en Asie, en Afrique et en Amérique latine.


Original : Palestine in the World: Palestinian Solidarity and Solidarity with Palestine 
Traduction : Jean-Marie Flémal

Cet article est le neuvième d’une série de 12 chapitres.

Karma Nabulsi est chargée de cours en politique au collège St Edmund Hall de l’université d’Oxford. Elle a rassemblé des érudits pour élaborer un nouveau cours pédagogique sur l’histoire de la révolution palestinienne

Le cours est disponible sur : learnpalestine.politics.ox.ac.uk.

Les chapitres précédents :

La génération de la Nakba

Les Palestiniens dans les armées, syndicats, mouvements anticoloniaux et partis arabes des années ’50

Rêver de la révolution : réseaux clandestins et associations publiques, 1951-1967

De la création de l’OLP à la Naksa de 1967 et à la naissance de la légitimité révolutionnaire

La pensée et la pratique révolutionnaires

La révolution aux frontières : la Jordanie

La révolution aux frontières (II) : la résistance au Liban, 1969-1976

De la défense du Sud-Liban au siège de Beyrouth

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