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L’A.P. tend, comme Israël, à affaiblir la protection des peuples par le droit international

Nadia Hijab

Ils viennent des antipodes, mais ils ont beaucoup de choses en commun : juifs ; spécialistes et défenseurs passionnés du droit international, ils servent tous deux de “punching ball” à Israël et l’Autorité palestinienne. Au cœur des campagnes dont ils sont la cible, se joue l’avenir du droit de la guerre.

Richard Goldstone

Richard Goldstone

Richard Goldstone, dont la stature est devenue véritablement internationale quand il était Procureur en chef dans les tribunaux pour la Yougoslavie et le Rwanda, a été écorché par Israël et ses alliés depuis que son équipe a présenté le rapport sur la guerre de Gaza comme suite à la demande du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies en septembre 2009. Les insultes se succèdent en cascade (parmi les attaques les plus modérées, on citera : le rapport est « truffé de mensonges » et « il a utilisé sa judéité pour compromettre la sécurité d’Israël ») ; elles n’épargnent pas sa famille et ont blessé ce juge publiquement stoïque.

Richard Falk

Richard Falk

Richard Falk, professeur émérite à Princeton University et rapporteur spécial de l’ONU sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, subit les attaques d’Israël depuis des années. Mais à présent, la campagne a pris un nouveau tournant et c’est l’Autorité palestinienne qui le traîne dans la boue. Ce coup-là est peut-être le plus bas d’entre tous.

L’AP frappe de façon plus discrète. Elle a tranquillement suggéré à Falk de démissionner. Elle prétend notamment que Falk ne peut pas faire son travail parce qu’Israël ne l’autorise pas à entrer dans le pays; l’on aurait pourtant pu penser que c’était là une raison de plus pour le défendre.

En outre, l’AP a demandé que le Conseil des droits de l’homme enlève le rapport de Falk de l’ordre du jour du 22 mars et « le reporte » au mois de juin, ce qui a été fait. Le représentant auprès de l’ONU à Genève désigné par l’AP insiste sur le fait qu’il y a simplement des rapports plus importants que celui de Falk à l’ordre du jour — mais il dit en même temps que l’AP a « beaucoup » de réserves au sujet de ce rapport. En fait, il semble bien que l’AP n’a pas aimé que Falk mentionne le Hamas dans son rapport et qu’il ait auparavant critiqué la tentative faite par l’AP de « reporter » l’examen du rapport Goldstone en septembre sous la pression d’Israël et des États-Unis. À cause du tollé général qu’elle a soulevé parmi les Palestiniens, cette décision a été abandonnée.

Pour Falk et Goldstone, les attaques sont dures à encaisser. Celles-ci lacèrent le tissu même du droit international et des mécanismes mis en place pour le faire appliquer. Le Conseil des droits de l’homme a pris une pente glissante en acceptant de reporter l’examen du rapport Falk. Au lieu d’écouter l’AP (et l’Égypte) le Conseil aurait dû soutenir son rapporteur spécial. S’il commet l’impensable et relève Falk de ses fonctions parce que l’AP n’en veut pas, le système des rapporteurs spéciaux indépendants s’en trouvera miné, tout comme il le serait si le Conseil cédait à la pression israélienne ou étasunienne.

La sape du rapport Goldstone serait un coup tout aussi dur pour le système des droits humains. Plusieurs rapports précédents ont réclamé l’application du droit international dans le conflit israélo-arabe ; il y eu notamment l’avis de la Cour internationale de Justice, qui a fait date, sur l’illégalité du mur de séparation israélien en Cisjordanie. Toutefois, le rapport Goldstone a été publié à un moment où les gens sont prêts à écouter, raison pour laquelle Israël le combat avec tant de férocité et sur tant de fronts.

Sur un de ces fronts, Israël essaye de modifier le droit international lui-même, ainsi que le révèle Jeff Halper, avocat israélien des droits de l’homme, dans un article important intitulé « The Second Battle of Gaza » (Alternative Information Center, 22 février 2010). Halper identifie les personnalités israéliennes qui mènent la campagne « pour changer le droit international — ce dont profiteront d’autres États menant des “guerres contre la terreur” — de manière à pouvoir poursuivre effectivement la guerre contre des peuples sans que ceux-ci bénéficient de la légitimité et de la protection dont jouit l’adversaire qui n’a pas qualité d’État».

Personne n’est aussi conscient des dangers courus par le droit international que les défenseurs palestiniens des droits humains. Leurs organisations se sont regroupées pour soutenir la mise en application du rapport Goldstone ainsi que pour protéger Falk et le rôle qu’il joue.

Le mois dernier, 11 groupes palestiniens de défense des droits de l’homme ont écrit à la haute commissaire aux droits de l’homme, Navi Pillay, pour dire leur consternation devant les actions entreprises par l’AP contre Falk, dont les rapports ont fourni « des instruments puissants pour la défense des droits du peuple palestinien ». Ils ont instamment demandé à Pillay de fournir tout son soutien à Falk. Ils l’ont également invitée à renforcer l’indé­pen­dance des rapporteurs spéciaux des États membres de l’ONU afin de protéger la propre crédibilité de l’ONU.

Récemment, 19 groupes palestiniens ont écrit au Président de l’AP, Mahmoud Abbas, pour critiquer le traitement réservé à Falk et signaler les répercussions de cette attitude pour les droits humains des Palestiniens qui sont internationalement reconnus.

Si les attaques contre les deux Richard réussissent, la cause palestinienne en souffrira et le monde en deviendra plus dangereux et plus démuni — un monde dans lequel on permet légalement à la puissance du plus fort de l’emporter sur les droits des plus faibles.

Nadia Hijab
analyste indépendante et membre distinguée de
l’ Institute for Palestine Studies.

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